Elle, de Paul Verhoeven : la reconstruction d’un discours pervers

Sauver la perversion, plutôt que le désir…

Lors d’un voyage un peu trop long, il arrive qu’on craque. Lassé de la cervelle de mouton à la coriandre ou de la fricassée de requin aux épices, on cherche à retrouver une nourriture plus conforme aux goûts qui nous ont vus grandir. Surgit alors, au coin d’une rue et d’un boulevard, un « restaurant français » qui se révélera vite décevant. Bien sûr les tables bistro ou les nappes à carreaux, bien sûr des escargots à la carte (mais beaucoup trop chers) et toute une bonne volonté de faire français, somme toute touchante, mais le compte n’y est pas. Au total, dans cet ersatz de bistro, on se sent encore plus à l’étranger que dans le boui-boui local où l’on avait déjà ses habitudes. Dans ce dernier, on était en voyage. Dans le premier on goûte à l’exil, pour de vrai.

Cette déception, j’avoue l’avoir éprouvée en allant voir le film de Paul Verhoeven, Elle. Il ne suffit d’avoir à l’affiche parmi nos meilleurs acteurs, ni que le film se passe près de Paris, qu’on y dialogue en français et qu’il soit adapté d’un livre de Philippe Djian (le roman Oh…) pour que, comme l’a pourtant affirmé ici Caroline Broué, il s’agisse d’un film français. Certains décors « surjoués » (comme celui de l’entreprise), certaines situations si explicites qu’elles nous semblent comme sous-titrées à l’usage des mal-comprenants (telle cette scène du pare-choc défoncé), une outrance placée là quand nous la placerions ailleurs, tout cela produit un genre de décalage, de maladresse, d’efficacité narrative malvenue dans un film qui se voudrait d’auteur. 

Assez vite, la déception se mue en malaise. Sur quel étrange territoire intérieur Paul Verhoeven entend-il nous emmener ? Michelle, chef d’entreprise incarnée par Isabelle Huppert, est victime d’un viol particulièrement violent. Très vite pourtant, elle reprend ses esprits, mène son enquête et tend à son agresseur un piège diabolique. L’arroseur arrosé, me direz-vous… Et le film joue sur ce sentiment, sur la jouissance vengeresse du spectateur, son désir d’un juste retour des choses. Verhoeven nous balade avec ça, alors que son propos se révèle, peu à peu, tout autre. Il se dévoile en quatre temps : la femme victime, la femme refusant de demeurer victime, la femme devenant manipulatrice, la femme fondamentalement manipulatrice.

Michelle est ce qu’on appelle un femme « phallique », c’est-à-dire pas seulement une femme de pouvoir mais aussi celle qui se refuse à être « ce lieu du désir de l’autre », comme on dit communément en psychanalyse. Elle ne se laisse ni convaincre (par les idées de ses collaborateurs, de son fils, de son ex-mari), ni con-vaincre par ses amants ou ceux qui voudraient le devenir. À tous, elle tient la dragée haute. Là où un Michael Haneke (qui s’y connaît aussi en perversité) avait vu dans La pianiste une femme souffrant de ne pouvoir être ce territoire à conquérir, de ne pouvoir jouir du manque, de la joie d’être séduite, Verhoeven voit une manipulatrice et une castratrice, jouissant de la destruction de l’autre.

Face à Michelle, l’homme qui cède à ce pouvoir est toujours berné : Kevin, l’employé parfait, doit littéralement baisser son pantalon devant sa patronne, après qu’il a été pris en flagrant délit de faute ; Richard, l’ex-mari (Charles Berling) ne cesse d’être manipulé ; Robert, l’amant, et Vincent, le fils sont méprisés quand ils ne sont pas humiliés. Seuls semblent survivre, dans leur virilité, les hommes prédateurs, tels Kurt (un employé de Michelle) ou Vincent (le voisin sportif). Les hommes n’ont pas le choix. Ils sont soit des guerriers, soit des vaincus. L’alternative masculine est simple : violeur menaçant ou amoureux castré. Ça laisse peu de marge. Poètes séducteurs s’abstenir.

Ce n’est pourtant pas ici que le film est à proprement parler pervers. On peut même dire qu’à ce stade le réalisateur échappe un moment à son propre dispositif, comme dans ces périodes, souvent brèves, de décompensation où, mis en échec, le manipulateur accède à l’expérience salutaire de la frustration et, éventuellement, de son corollaire : la sublimation.

Kurt incarne ainsi la position subjective de l’auteur pendant une partie du film : une virilité arrogante mais qui, empêchée de passer à l’acte, cherche à se déployer dans l’activité créatrice (séance de photos très dirigée, voire musclée avec un mannequin docile, scénario érotique d’un jeu vidéo). Il revendique sa puissance, souffre qu’elle ne soit ni désirée, ni acceptée, ni reconnue, mais il se débrouille avec sa frustration, sans pour autant céder sur son désir. Il est l’homme « qui va bien » et qui pourrait même parvenir à ses fins.

Il le pourrait s’il n’était en présence d’une femme perverse. Car selon Verhoeven, ce n’est pas cette lutte du désir et de la résistance à la séduction qui intéresse Michelle. Elle ne fait pas monter les enchères, comme pour obtenir plus d’un homme sollicité dans sa virilité. Au fond, ce qui intéresse exclusivement Michelle, c’est de détruire.

Et c’est aussi ce qui compte pour Paul Verhoeven : ce renversement de la proposition initiale. Dans Elle, le violeur n’est pas un pervers manipulateur qui prépare son coup et pour lequel « tout se passe comme prévu », laissant derrière lui une femme détruite. Nous le découvrons peu à peu : c’est au contraire un pauvre type qui se fait piéger. Par une femme. Par deux femmes, même (nous le réalisons à la toute fin). Par toutes les femmes. Par le féminin.

C’est ici que le manipulateur, en élaborant, après une brève phase de décompensation, un nouveau scénario – projectif – le délivrant de son échec, replonge. À défaut de sauver sa propre manipulation, réduite en miettes par la résistance de l’autre, le pervers tente de sauver la manipulation en général, manipulation comme principe unique de l’existence. Si ce n’est pas la sienne, c’est celle de l’adversaire. S’il n’est pas manipulateur, il est forcément manipulé. Il n’y a pas d’autres, il n’y a pas d’inter-subjectivité douloureuse et des jouissances partielles. Il n’y a qu’un seul sujet et des objets – manipulés et détruits. Même mis en échec dans le réel de l’expérience, le fantasme demeure intact, invariablement ré-écrit. Ce qui doit demeurer, coûte que coûte, c’est la jouissance pure, non entravée. La sienne ou celle de l’autre, peu importe, finalement.

Mais ce qui ne peut exister dans le film de Paul Verhoeven, ce qui ne doit surtout pas triompher, ce qu’il faut nécessairement réduire, c’est la souffrance d’aimer.

Elle, de Paul Verhoeven, avec Isabelle Huppert, Charles Berling, Laurent Lafitte. En salles.