Infaillible pape François ?

Le biopic consacré à Jorge Bergoglio clôt par avance toute controverse sur le rôle de l’Eglise dans l’Argentine des années 70.

Ce mercredi, sortira en salles un film sobrement intitulé Le pape François. Il aurait été difficile d’inventer titre plus simple, plus platement efficace ou plus direct. Le film de l’hispano-argentin Beda Feijóo tient d’ailleurs sa promesse : non seulement il s’agit effectivement  d’un biopic sur l’actuel évêque de Rome (de son enfance en Argentine à son élection au Vatican), mais celui-ci est soigneusement exempt de tout ce qui, de près ou de loin, puisse s’apparenter à une quelconque complexité, voire même à une quelconque interrogation sur le parcours et la personne de Jorge Bergoglio, dit Padre Jorge et devenu, depuis 2013, le pape François (interprété ici par Dario Grandinetti, acteur argentin qu’on avait découvert dans Julieta de Pedro Almadovar et qui prête au Saint-Père – et plutôt bien – son visage inquiet de grand obsessionnel, ravagé d’incommunicabilité).

C’est évidemment dommage tant le sujet prêtait à interrogation et que le cinéma, plus qu’aucun autre medium, permet de témoigner de l’ambiguïté des hommes, de la complexité des situations et de tout cet irrésolu qui constitue l’essentiel d’un personnage. Et, de ce point de vue, Bergoglio aurait pu être un passionnant sujet de film.

En effet, avant d’être pape, Jorge Bergoglio fut notamment provincial de la Compagnie de Jésus en Argentine, à un moment où l’ordre était profondément divisé entre tenants de la Théologie de la libération et adversaires résolus de celle-ci – et cela dans le contexte hyper-violent de la guerra sucia, cette « guerre sale » qui opposa terrorisme marxiste et escadrons de la mort de l’extrême-droite argentine tout au long des années 70. L’Église, plus qu’aucune autre institution du pays, a été traversée par cette division – certains prêtres se rangeant du côté de la gauche, d’autres du côté de la droite. On imagine combien il a été difficile, dans ce contexte, de maintenir l’unité de l’Église, et pour Bergoglio, celle de son ordre – ce qu’il a pourtant réussi. Au nom de quoi ? Grâce à quels silences, compromis, prudences ? Le film se garde bien non seulement de répondre mais même d’évoquer cet inconfort, ces cas de conscience, tout un art de l’entre-deux, quelque part entre compromis souhaitables et compromissions inévitables.

Un épisode particulièrement controversé – l’arrestation, en 1976, de deux jésuites, Franz Jalics et Orlando Yorio (qui furent finalement relâchés, contrairement à tant d’autres, et notamment nos compatriotes, les sœurs Alice Domont et Léonie Duquet, assassinées) et qui a fait l’objet d’une intense polémique en Argentine à la suite des accusations du journaliste de gauche, sorte d’Edwy Plenel local, Horacio Verbitsky, est rapidement expédié dans le film.

On peut, comme Sergio Rubin, biographe de Bergoglio, être sincèrement persuadé de l’innocence du pape actuel dans l’arrestation des deux jésuites, de son rôle plus ou moins direct pour leur épargner une exécution, et regretter pour autant que la question de la hiérarchie catholique face à un pouvoir constitué ne soit pas plus creusée. Voire que cet inconfort moral n’ait pas constitué l’essentiel du film – c’eût été plus intéressant.

Ce regret – d’amoureux du cinéma, de citoyen, voire de catholique – est sans doute une naïveté. Un ecclésiastique rencontré lors de la projection me confia sa satisfaction de voir l’affaire Jalics-Yoro ainsi traitée. Entendez : pliée. On n’en parlera plus, la fiction ayant ici, paradoxalement, valeur d’étalon de vérité. Les cohortes de jeunes gens des collèges et lycées confessionnels pourront ainsi assister aux projections non seulement sans se poser de questions sur le passé du pape François pendant les temps troublés de la dictature argentine, mais sans interroger leur propre foi, toujours prise entre l’élan prophétique (le pardon inconditionnel, l’amour du prochain, le parti-pris des pauvres) et la dimension conservatoire et conservatrice d’une religion établie, garante d’un ordre moral, social et politique. Cette tension, aussi indiscutable que peu discutée, ce malaise nécessaire de l’être chrétien est sans doute ce qu’il y a de plus fécond dans le message de l’Église. Pour peu qu’on n’en balaye pas par avance la contradiction au nom d’une infaillibilité pontificale mal comprise – c’est-à-dire comme une clôture de tout débat alors que justement, et c’est là sa valeur, elle l’initie.

Cette difficulté des catholiques face à l’idée de controverse, on la retrouve au-delà de l’Église elle-même. Je souriais ainsi, l’autre jour, en entendant qu’Alain Juppé fustigeait « la nullité du débat politique », alors qu’il n’a, pourtant, jamais été aussi intéressant. L’incompréhension de la valeur intrinsèque de la controverse demeure le handicap intellectuel majeur d’une droite chrétienne et modérée pour laquelle le chef ne pose pas des questions à l’assemblée de ses pairs, mais a pour fonction d’éteindre le débat – toujours renvoyé à l’idée de discorde, de polémique. Je repensais alors au film Le pape François et à son message subliminal : ne vous posez aucune question !