Les flics, le ministre et l’arrêt Malik Oussekine

On a appris dans la nuit de vendredi à samedi 22 octobre que certains syndicats de policiers – Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa et le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN) s’étaient organisés en intersyndicale et qu’ils appelaient à des rassemblements silencieux, mardi prochain, devant les palais de justice. Selon la plupart des rédactions, décidément sagaces, il s’agirait pour ces syndicats de reprendre la main vis-à-vis d’un mouvement parti de la base – entendre : incontrôlé.
Il n’était sans doute pas nécessaire de faire le CFJ (Centre de formation des journalistes, la grande école de la profession) pour arriver à telle conclusion, tant le mouvement qui va de l’explosion basiste à sa récupération-mise en ordre par les syndicats dûment estampillés est devenu un classique de nos conflits sociaux. Ce « débordement » récurrent des syndicats par les salariés n’est qu’un signe parmi d’autres du divorce entre peuple et élites, réalité et institutions, vécu quotidien et discours officiels.

On notera au passage que ce sont les médias qui produisent le plus ce décalage – entre le monde tel qu’il est et celui qu’ils imaginent – qui s’émeuvent

avec le plus de lyrisme de ces violents court-circuits sociaux. Comme s’ils n’y étaient pas pour quelque chose ! A-t-on entendu Le Monde, les Inrocks et France inter s’émouvoir de la violence anti-policière avant que les flics ne se décident à manifester ?
Personne ne semble également s’étonner de la manœuvre visant à orienter la colère des policiers vers une cible désormais traditionnelle : les juges. Les juges, et pas le pouvoir politique. Pourtant, ce ne sont pas eux qui donnent les consignes de maintien de l’ordre – consignes qui, depuis la jurisprudence médiatique Malik Oussekine font du zéro-mort en cas de troubles urbains, le seul objectif réel de tout ministre de l’intérieur, quel que soit son bord. Éviter la bavure, surtout celle qui atteindrait un jeune de la diversité et qui entraînerait une explosion « des quartiers » est l’obsession du pouvoir – et malgré tout le mal qu’on est en droit de penser de l’Union syndicale de la magistrature, celle-ci n’y est pour rien. Tout le monde sait cela, peu le relèvent.
Plusieurs mois après, je reste sidéré par l’étrange cérémonie pendant laquelle Bernard Cazeneuve décora le gardien de la paix dont la voiture fut incendiée rue du Faubourg du Temple, à Paris (je m’en étais entre autres, étonné ici). Le ministre de l’intérieur loua son sang-froid, l’intéressé en fut ému aux larmes. Peut-être que parmi les révoltés d’aujourd’hui, certains partagèrent mes doutes, mon malaise, et ne comprirent pas tout à fait l’étrange amalgame entre impuissance subie et sang-froid méritoire. Peut-être que certains entendirent un message (du genre : « laissez-vous donc faire, ça leur passera avant qu’on dégaine ») qui allait à l’exact opposé de leur vocation de flic, au service de la nation. 
Bien sûr, on ne peut imaginer qu’une intersyndicale policière appelle à manifester contre le ministre de l’intérieur lui-même, surtout quand celui-ci espère encore gagner ses galons de général Courage dans la lutte contre l’ennemi islamiste. Ceci dit, elle n’est pas non plus obligée de lui sauver la mise en détournant la colère et le malaise policiers contre le bouc émissaire facile du magistrat forcément laxiste (70000 détenus, tout de même…). Si l’intersyndicale respecte à ce point son ministre, elle peut aussi le croire capable d’entendre le message de la rue, celui des policiers qui l’ouvrent et de la majorité qui continue – pour combien de temps ? – de la fermer.