I.T, thriller politiquement incorrect

Quand l'e-cinema nous sauve de la grégarité pro-Snowden

 « Quand je pense à tous ces gens qui vont se ruer sur le nouveau film d’Oliver Stone… Et dire que certains d’entre eux sont inconscients d’avoir échappé à un attentat déjoué de justesse… C’est un peu : merci la NSA, maintenant je peux aller applaudir Snowden… » ai-je lâché l’autre soir tandis que je picorais la planche de charcuterie sympathiquement partagée par notre joyeuse tablée. Il y eut un bref silence avant ce cri d’indignation :

« Ah non, Olivier, tu ne vas tout de même pas… »

Si, si, j’allais le faire.

Avec mes amis des rues J-P Timbaud et Oberkampf, je suis souvent au bord de la rupture. Nous avons sur tous les sujets des idées radicalement opposées. Dark vador de nos apéros bio (dont personne ne souligne que, dans ces troquets qui surjouent l’identité de quartier, on est plus « saucisson, pinard » que « vivre ensemble »), je me maintiens résolument du côté obscur de la force.

Dimanche soir, je me suis tiré de ce mauvais pas en embrayant sur un film qui sortira en e-cinema le 9 novembre : I.T, d’un certain John Moore. J’aime ces petits films de producteurs – comme mes camarades, le vin également qualifié. Ces série B partagent avec le rouge de terroir une même bonne charpente – ici, un scénario solide, souvent issue d’une idée simple née sous quelque gros bonnet de Hollywood (Coco, j’ai pensé à ça…Tu m’écrirais un truc là-dessus ?), puis écrit à quatre, six ou huit mains, un scripte qui a fait pendant quelques semaines des allers-retours entre production et scénaristes et qu’on confie, enfin, à un réalisateur d’autant plus inventif et libre qu’à l’inverse de nos chers auteurs français, il n’aura pas « mis toutes ces tripes dans cette histoire ». Il est rare que ces films révolutionnent l’art cinématographique – ce n’est pas ce qu’on leur demande – mais ils nous entertainent efficacement.

Dans ce type de film, il y a également une liberté idéologique qui tranche avec le conformisme de gauche du cinéma d’auteur. Avec I.T, on sent tout le plaisir qu’ont eu les studios à imaginer ce personnage qui aurait pu être Edward Snowden – Edward Porter (James Frecheville), ancien expert de la NSA qu’il a également quittée, écœuré, et dont le seul but, désormais, est de pourrir la vie des autres, notamment celle d’un homme d’affaires, Mike Regan (Pierce Brosnan), dont il pirate l’ordinateur pour mieux saccager la sphère privée. À l’archange Snowden de la bien-pensance, Hollywood oppose son double déchu, un geek pervers et mal intentionné. On se régale.

Contrairement à la plupart de leurs homologues européens, ces productions accordent une grande attention aux scénarios. Parfois pour le pire, quand trop de rebondissements finissent par épuiser notre intérêt – un peu comme ces tout petits qu’on rend idiot à force de les stimuler de hochets et autres clochettes multicolores. Mais souvent aussi pour le meilleur. Ici, les motivations psychologiques du bad guy sont particulièrement bien senties : Ed Porter est ravagé d’envie ; pervers, il jouit autant d’être éconduit que de transgresser les limites qu’on voudrait lui imposer. C’est juste, bien vu, finaud.

Quant à la réalisation, je l’ai trouvée efficace, inventive – et ni sur le mode contemplatif-soporifique, ni sur celui d’agité de la focale transformant toute séance de cinéma en manège à sensations. De plus, si le western était photogénique (ah, Death valley en scope!), on ne peut pas en dire autant de ces films ayant l’informatique pour thème. En tant que spectateurs, nous souffrons depuis des années de ces copies d’écran sur grand écran, de ces incrustations diverses, incessantes, imitant les réseaux sociaux. John Moore, le réalisateur d’I.T, s’en tire plutôt bien – et notamment grâce à son chef décorateur qui a inventé un genre de mur d’écrans disparates, donnant à l’image si convenue de l’informatique une esthétique surprenante, intéressante et – je crois – inédite.

Seule ombre au tableau, le film ne sort pas en salles mais en e-cinéma. Mais à tous ceux que la grégarité Stono-Snowdenienne épuise, I.T apparaîtra comme un bon antidote.

I.T, de John Moore, avec Pierce Brosnan – sortie le 9 novembre en e-cinema.