Les copains de Causeur

Mon 13 novembre

 

L’angoisse est revenue. L’heure d’hiver. Les fleurs qui ont été à nouveau déposées, le matin de la Toussaint, aux pieds des barrières métalliques qui barrent encore l’entrée du Bataclan – ce lieu où autrefois je retrouvais des amis car, disions-nous, il était à équidistance de nos appartements respectifs – c’est-à-dire : à côté, tout proche. Un gyrophare, une sirène, quelqu’un qui court, ou encore un couple enlacé sur le trottoir, et voilà, ça recommence. Novembre. Un rappel, de cette nuit, de ces nuits-là. Désormais, je le sais : ici, toutes mes fins d’automne auront ce goût de catastrophe, d’effondrement, de désolation silencieuse.

Car nous avons appris à nous taire, nous les riverains. À ne pas trop emmerder les cousins, les amis, les parents, les collègues avec ça, « ça » dont ils ont partagé quelque chose pour avoir passé une partie de la nuit du 13 au 14 novembre 2015 devant la télévision, pour avoir lu les articles, pour s’être sentis concernés, indignés, informés. Nous, il ne faudrait pas trop la ramener, ne pas se prendre pour des victimes. « Tu étais bien au chaud », m’a-t-on même sorti une fois que j’insistais. Oui, et j’en ai encore froid.

Mais c’est vrai qu’il faisait bon, qu’il faisait doux ce soir-là. Juste avant. L’été indien n’en finissait pas, miraculeux. Un éditeur m’avait demandé d’intervenir en début de soirée, lors d’un débat qu’il organisait pour la sortie d’un livre : Les Norvégiens pacifistes (V. Knoop, éditions HD). Devant un parterre d’étudiants scandinaves nous avions évoqué ce doux pays du Nord. Lors de la petite réception qui suivit, j’avais encouragé ces étudiants si sages, si timides, à embrasser la ville. À s’amuser, loin des rigueurs d’Oslo.

De la rue de Trévise où s’était tenu le débat, à Oberkampf où j’habite, j’ai remonté à pied les grands boulevards. Les terrasses étaient pleines, comme si tout ce que la ville comptait de jeunesse s’était donné rendez-vous dehors. Comme d’habitude, je me suis amusé à compter les Spritz dont l’orangé colore les tables. Je me souviens très bien d’avoir pensé au titre d’Hemingway, si juste : Paris est une fête. Les jours qui suivront, la référence fera florès.

Attendu à la maison, j’avais renoncé à sortir – et je bénis encore celui qui, ce soir-là plus qu’aucun autre, se faisait fête de mon retour. Un sms m’avait indiqué que le repas était prêt, et qu’on fêterait entre nous la fin de semaine autour d’un petit apéritif. Ainsi, nous avons dîné, un peu travaillé, et mis de la musique un peu fort. Bonheur ordinaire de gens ordinaires. Paris, version cocon, douceur des intérieurs, notre « vivre ensemble », précieux.

Plus tard dans la soirée, mon compagnon s’est inquiété des sirènes qui hurlaient dehors. J’ai répondu que dans l’après-midi des manifestants avaient été évacués de la place de la République, que je m’étais alors également inquiété en entendant les sirènes et que j’avais déjà vérifié qu’il ne se passait rien de grave. Nous nous apprêtions à nous coucher lorsque ma mère a appelé : « Les enfants ! Restez chez vous, surtout ne sortez pas ».

Nous avons mis quelques minutes à comprendre. Que les détonations que, maintenant, musique éteinte, nous entendions clairement, étaient des tirs. Que le moteur vrombissant au dessus du quartier était un hélicoptère. Que, tout de suite après, les cris dans l’escalier étaient ceux d’une voisine qui avait réussi à rentrer – elle sera la dernière à pouvoir pénétrer dans l’immeuble. Et que sa manière de m’étreindre sur le palier, de m’embrasser, les joues mouillées de larmes, de répéter « Oh monsieur Prévôt, vous êtes vivant… » n’étaient pas une subite et incompréhensible crise d’hystérie.

Et puis, mais seulement un moment après, nous avons eu peur. La radio indiquait qu’on ne savait pas si tous les terroristes étaient à l’intérieur du Bataclan, que certains étaient peut-être dans la nature – et de fait, même si nous l’ignorions, il y en avait un qui arpentait le quartier, Salah Abdeslam. Alors on a fermé les portes, on s’est barricadés – pour de vrai. Une commode contre la porte, le grand couteau de cuisine sorti du tiroir. Une autre voisine m’a appelé pour me dire de ne pas m’en faire, qu’elle était juste enfermée dans un café dont la police avait fait fermer les portes à clés, à deux ou trois cents mètres, et qu’elle ne pourrait pas rentrer. Il y eut enfin l’assaut final, le concert renouvelé des sirènes. Et puis nous avons attendu le silence. Longtemps.

Au matin – car il y a des lendemains à ces nuits d’épouvante –, je suis sorti. Je me suis entendu dire benoîtement  : « J’espère qu’ils me laisseront quand même acheter du pain ». Un an après, cette remarque, somme toute légitime, mais aussi la commode contre la porte, ou le couteau de cuisine, j’en ai encore un peu honte. Comme d’avoir manqué le début de l’événement, d’avoir compté les Spritz aux terrasses des cafés tandis que les assassins étaient en route. Pourquoi aurais-je dû être à la hauteur de l’impensable ? Pourquoi ce sentiment diffus de honte ? Je n’en sais rien. Mais c’est ainsi.

Dans l’après-midi, je suis ressorti. Les rassemblements étaient interdits, mais nous étions nombreux, place de la République – par petits groupes, visages défaits, lèvres fermées ou murmurantes, enfants graves déposant un nounours sur le parapet de la statue.

Je me souviens très bien d’un jeune homme qui avait confectionné une pancarte sur un bout de carton : « Don’t panic, I am muslim » – au lieu d’un sobre « je suis musulman et suis des vôtres ». Et j’ai haï cette impudeur, cette désinvolture, cette manière de nous renvoyer à je ne sais quel amalgame qu’aucun, pourtant, ne pratiquait. J’ai haï ce renversement des choses, profondément pervers. J’ai haï cette manière de ne pas s’associer à notre peine, à nous ; j’ai haï cette façon d’accuser l’autre, la nation victime, et cette incapacité crasse à sortir un instant, un instant seulement, d’une posture pourtant pulvérisée par les faits.

C’est pourtant ce discours odieux qui serait relayé à l’infini. Les victimes ne seraient ni les morts, ni les blessés du Bataclan. Ni, dans une bien moindre mesure, les riverains tétanisés, choqués, bouleversés. Les victimes seraient les musulmans, toujours-déjà stigmatisés. On allait répéter cette antienne à longueur de journaux, d’émissions de radio, dans les conversations entre amis. Partout.

Partout, sauf à Causeur. Sauf, les copains de Causeur. Finalement, mon 13 novembre, c’est eux, c’est vous.