« Je vois entrer Lily-Rose … Et je n’en reviens pas »

Entretien exclusif pour Causeur avec Rebecca Zlotowski, réalisatrice de Planétarium (en salles le 16 novembre)

Natalie Portman et Lily-Rose Depp

Mercredi prochain, sort en salles le très beau film de Rebecca Zlotowski, Planétarium. Au milieu des caméras, des flashs et de l’effervescence qui accompagne la sortie de ce film (à l’affiche : Natalie Portman, Lily-Rose Depp, Emmanuel Salinger et Pierre Salvadori), la réalisatrice a pris le temps de s’asseoir autour d’une table et de discuter. Rencontre avec l’une des plus brillantes de nos jeunes cinéastes.

 

Causeur : Votre film, Planétarium, peut être regardé de deux manières. Dans sa dimension romanesque, cette histoire si émouvante que vous nous racontez… Et, peut-être aussi, comme un propos sur le cinéma. Un cinéma qui serait une quête de l’invisible.

Rebecca Zlotowski : Je n’ai jamais voulu faire un film « sur le cinéma ». Pas à mon âge, pas après deux films [Belle Épine et Grand central] ! Ça aurait été une ambition écrasante. Je ne formulerais donc pas les choses ainsi. En revanche, il y avait un désir, celui de montrer le rapport entre le spiritualisme et la dimension archaïque, primitive du cinéma. Par ailleurs, j’avais envie de montrer le parcours d’un personnage, celui qu’incarne Natalie Portman. Une jeune femme qui abandonne, baisse les armes. Une jeune femme qui, à travers la pratique du cinéma, se met à vivre une « vraie vie ». Ces deux thématiques ont nourri le projet du film depuis le début, mais c’est comme si je m’en étais rendu compte que très tard. Avec Robin Campillo [le co-scénariste], nous avons avancé de manière beaucoup plus modeste. Nous avons « suivi » nos personnages. Nous avons fait se rencontrer deux blocs qui, a priori, n’était justement pas destinés à se rencontrer – l’un étant ces deux médiums, inspiré par les sœurs Fox, l’autre étant ce producteur de cinéma qui évoque la figure de Bernard Natan. On a opéré cette rencontre de manière expérimentale…

À la recherche de l’invisible ?

Oui, je pense que ça m’obsède depuis plusieurs films. Prenez Grand central, la radioactivité – une menace présente et impalpable. Ou Belle Épine, avec le danger, la mort qui rôdent un peu partout. C’est vrai : je suis fascinée à l’idée qu’on puisse filmer l’invisible.

C’est aussi cet invisible que vous recherchez pendant l’écriture du scénario. Tâtonner, se heurter à des choses…

Oui, mais ça, on s’en rend compte seulement après. Concrètement, et sur le moment : j’ai eu du plaisir à faire ce film. Parce que j’ai eu le sentiment que seul le cinéma me permettait de le faire. Seul le cinéma autorise cette part de mystère au cœur même de l’écriture, cette énigme qui demeure autour de ce que vivent les personnages. Et jusqu’au montage, jusqu’à la fin du montage qui a complètement réécrit le film, comme si on avait serpenté le long de cette histoire. Tout cela aurait été impossible dans le cadre d’un feuilleton pour la télévision.

Tout comme votre casting.

Oui, on n’imagine pas Natalie Portman dans un feuilleton-télé ! Mais tout cela procède d’une même logique : chercher ce qui, en 2016, n’appartient qu’au cinéma. Chercher en quoi le cinéma a quelque chose de plus puissant que tout le reste.

C’est-à-dire ?

Je vais vous donner un exemple. Dans le film, Korben a un rêve, un fantasme, une vision, son père. C’est mon propre père qui interprétera ce rôle. Pourquoi ? Parce qu’il parle yiddish. Je cherche quelqu’un qui parle yiddish, c’est tout. Mais quelqu’un me dit « Mais vous vous rendez compte de ce que ça signifie ? » Non, je ne me rends pas compte. Je ne suis pas psychanalyste. Je suis rusée par mon inconscient. Quelque chose surgit. C’est cela le cinéma. Entendez-moi bien : il n’y a pas d’impensé au cinéma – sinon, on se laisserait déborder de toutes parts – mais en revanche, il y a de l’inconscient. Ce film est traversé par l’inconscient.

Le personnage de Korben, interprété – merveilleusement – par Emmanuel Salinger fait référence à une personne ayant réellement existé, Bernard Natan.

C’est un grand plaisir que le film puisse lui rendre justice. Mais Planétarium demeure une fiction. J’ai rencontré les petites-filles de Bernard Natan. J’ai pu leur dire à quel point le trajet de leur grand-père me bouleversait, que la France et le milieu du cinéma ne lui avaient pas, à mes yeux, assez rendu hommage, mais aussi que j’allais partir dans des directions personnelles, fictionnelles. Il ne s’agissait pas de réaliser un biopic. La vie de Bernard Natan est un peu trop parfaite, exemplaire. On s’ennuierait.

Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Il arrive de Roumanie avec son frère, épouse une française, s’engage, pendant la Première Guerre mondiale – alors que rien ne l’y contraignait. Il obtient la Croix de guerre. Il a des enfants, s’en occupe très bien – tous les documents en attestent. Devenu chef d’entreprise, il est reconnu comme un patron social, éclairé. Ceci dit, il fait quelques mauvaises affaires et se révèle piètre gestionnaire. Poursuivi par la justice à ce titre, il est finalement condamné et destitué de sa nationalité française… Cela évoque les débats sombres de cette année.

C’est là qu’on risque de ne pas être d’accord !

Je l’évoque parce que cela apparaît dans le film. Et le film a été tourné six mois avant le débat parlementaire sur la déchéance de nationalité.

Mais cela résonne, forcément.

Je suis très heureuse que des films puissent résonner avec le contemporain. Mais à aucun moment, il n’a été question, dans Planétarium, de tenir un discours de superposition. Je ne suis ni historienne, ni économiste. Même si j’ai l’intuition, même si j’entends des rythmes et des échos… Je ne peux pas, moi, en tant que cinéaste, établir un parallèle entre la montée des populismes, ce climat de régression colossale que nous voyons s’instaurer et ce qui s’est passé durant les années trente. La déchéance de nationalité de Bernard Natan est un fait que je mentionne. C’est tout.

Admettons.

Redevenu simple citoyen roumain, Bernard Natan est expédié dans le premier train vers les camps de la mort.

L’histoire de Bernard Natan était quasiment inconnue…

De moi-même également ! J’avais inventé un personnage de fiction : un producteur victime de la montée de l’antisémitisme pendant les années trente. Avec Robin Campillo, le scénariste, nous étions alors pris dans un dilemme : soit on en faisait trop du côté de la référence historique, par exemple en faisant apparaître un journal mentionnant tel ou tel fait, soit on en faisait trop peu, et le contexte n’aurait été compris que par les spectateurs les plus cultivés, les autres ne percevant pas que Korben est un personnage menacé.

Pendant l’écriture, vous naviguiez donc entre deux écueils : la référence, qui exclut, et le sous-titre, qui ennuie.

Oui, on se débattait avec ces questions. J’en parle à des amis, et Noémie Lvovsky me dit : « Mais tu parles de quelqu’un qui a réellement existé. »

Noémie venait de voir Natan, le documentaire de Cairns et Duane – deux Ecossais ! En le visionnant à mon tour, je réalise que les locaux de la Fémis dans lesquels j’ai moi-même étudié étaient les studios Pathé qui appartenaient à Bernard Natan. À l’époque, il n’y avait même pas une plaque honorant sa mémoire…

Si l’on croit aux fantômes, vous aviez, en quelque sorte, déjà « rencontré » Bernard Natan…

Si l’on y croit, oui.

L’autre miracle de ce film, c’est Lily-Rose Depp, la très jeune actrice qui incarne le personnage de Kate Barlow. Vous avez découvert une actrice exceptionnelle.

Découvert, non. Du fait de son hérédité, Lily-Rose était déjà sous le feu des projecteurs. Très tôt. L’émotion est ailleurs : donner, pour la première fois, la parole à quelqu’un qui n’était qu’un visage, une image, un fantasme…

Avec Planétarium, elle éclot sous nos yeux. Pendant la projection, je pensais : Une étoile est née !

Je me souviens : Lily-Rose est entrée dans la salle de casting, et le casting s’est arrêté là. Immédiatement. Mais le miracle, c’est aussi d’avoir trouvé l’actrice qui allait, face à une actrice de la stature de Natalie Portman, équilibrer le trio du film, donner réalité, puissance à la fratrie Barlow. Un casting, ce n’est pas qu’une addition de talents, aussi impressionnants, émouvants soient-ils. C’est un édifice, une combinaison. Je vois encore entrer Lily-Rose … Et je n’en reviens pas. Vous savez, c’est injuste le métier d’actrice. Lily-Rose Depp possède quelque chose, sans le savoir, ou quasiment.

Entretien réalisé à Paris, le 9 novembre 2016. Propos recueillis par Olivier Prévôt.

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