Christiane Taubira, à 52%

Le 13 novembre (2016) sur France inter, le cauchemar continuait

On ne se méfie pas assez de Christiane Taubira. La droite, déjà naturellement certaine de sa légitimité à exercer le pouvoir est dopée par le fiasco de François Hollande. Depuis des semaines, Les Républicains vident leur euphorie dans le tonneau sans fond des primaires. De son côté, la gauche prend au sérieux les serments d’allégeance de l’ancien garde des Sceaux à l’égard de l’actuel président de la République. De toutes façons, pour la droite comme pour la gauche, le seul ennemi, c’est le Front National. Bref, personne ne voit rien venir. Christiane Taubira, on se contente désormais de l’exécrer discrètement. Et il faut dire que personne sur l’échiquier politique n’a eu autant de talent pour exciter les peurs et les agacements d’une large frange de la population – celle qui est inquiète de voir le monde se déliter sous ses yeux. Et personne n’a autant de talent qu’elle pour récupérer à son profit les nombreux dérapages que sa personne suscite. Au final, être l’adversaire de l’ancien garde des Sceaux, c’est tout à la fois être idiot (elle est intelligente et supérieurement cultivée), raciste (elle vient de Guyane) et homophobe (elle a fait voter le mariage pour tous) – tout ce que le pays compte de gens qui se veulent intelligents et ouverts (comprendre : de gauche) se rassemblera derrière elle. En temps venu.

Alors, nous n’aurons pas de pire adversaire.

À ceux qui en douteraient, je conseille vivement d’écouter l’émission de France inter, Questions politiques, dont Christiane Taubira était l’invitée dimanche midi.

Je vous livre d’abord une citation qui en dit long – pour qui sait entendre, évidemment – sur ce qui nous attendrait en cas de victoire de l’élue de Guyane. Interrogée sur l’exaspération de nombreux Français vis-à-vis de l’immigration, Christiane Taubira a eu cette réponse énigmatique, ambivalente et très inquiétante : « Ce citoyen [exaspéré], il n’a pas que des droits. Il a la responsabilité de faire vivre ensemble la totalité de la communauté [nationale]… La société organise par le droit les règles qui nous permettent de vivre ensemble. » Ça sonne bien, républicain et tout, mais il faut écouter et ré-écouter pour saisir ce qui se dit là. Il faut comprendre : tout ce qui pourrait menacer la doxa du vivre-ensemble devrait, devra être interdit.

On voudrait préparer l’opinion publique à un nouveau durcissement des règles restreignant la liberté d’expression, qu’on ne s’y prendrait pas mieux. De fait, une partie de l’opinion rêve à haute voix de mettre Zemmour en taule – et, à défaut, n’hésite pas à souhaiter publiquement son interdiction d’antenne. Nous ne sommes pas la Turquie d’Erdogan, mais méfions-nous : ça n’arrive pas qu’aux autres.

La droite française écoute peu de ce genre d’avertissements, étant historiquement plus sensible à l’autorité qu’à la liberté – les charrettes de 1793 n’ont jamais produit, à droite, une prise de conscience réelle du danger totalitaire (sauf à ses deux extrêmes, l’un libéral, l’autre national). Pour dire les choses simplement : la droite a toujours trop rêvé de restauration pour défendre efficacement la liberté d’expression. Elle est prisonnière de sa plus vieille histoire.

Ayant appris de mes maîtres que le diable est dans les détails, j’ai également été sensible à un court passage de l’émission (minutes 69 et 70) pendant lequel Christiane Taubira déclare que, parmi les radicalisés, « 52 % sont des convertis récents ». « Ces convertis récents, ils passent à l’acte très rapidement. En quelques semaines, ils passent au massacre au nom, prétendument, de cette religion ».

J’ignorais ce chiffre qui sonne bien. Ni trop précis (52,65 % aurait senti le trucage), ni trop vague (50 % aurait fait « au doigt mouillé »). Non, 52 %, ça ressemble à une victoire nette, mais pas écrasante, comme à une élection présidentielle.

L’islamisme radical serait donc majoritairement une affaires de Jean-François et de Cécile, et ne concernerait que minoritairement des Khaled (Khelkal) et autres Mohammed (Merah), Yacine (Sahli) ou Salah (Abdeslam).

Le plus intéressant dans cette affaire et qu’aucun journaliste présent sur le plateau n’a osé protester en entendant le fameux chiffre des 52 %. Ils n’ont pas seulement évité de prononcer la liste des noms de nos bourreaux, mais ils n’ont pas interrogé, non plus, l’étude qui a fourni ce chiffre – qui sonne pourtant si bien. Par exemple : n’est-on pas plus sûrement signalé comme « radicalisé » si l’on provient d’une famille non-musulmane, alertée par les signes de cette dérive ? La question n’a pas effleuré ce brave Nicolas Demorand qui a même fini par acquiescer d’un borborygme – disons d’un « humm, humm » non pas de doute, mais d’approbation (à écouter aussi).

Bien sûr, on peut évoquer le parti-pris, l’engagement dans une guerre civile idéologique qui fait de Zemmour, de Causeur et de ses amis, l’ennemi prioritaire. Et dans une guerre, la vérité est la première victime. Selon cette hypothèse, Demorand ou Leparmentier n’auraient pas cillé, parce que ce chiffre de 52 % arrangeait leurs petites affaires. Je crois cependant que la réalité est autre.

Pour tenter d’évoquer cet aveuglement volontaire, on peut évoquer la figure du déni, ou plus précisément de la dénégation freudienne. L’individu sait bien où est son désir, sa vérité, mais le gendarme du surmoi l’oblige à exprimer le contraire, à faire semblant d’y croire et à y tenir « mordicus ». Barthes a résumé cela dans ses Fragments par la formule « Je sais bien, mais quand même ». Ici, ce serait : Touche pas à mes stats !

J’expliquerais plutôt la crédulité – presque gourmande – de toute une partie de l’opinion à l’idée que le djihadisme viendrait de nos propres rangs, par un mécanisme de défense que la psychanalyse a mis à jour : l’identification à l’adversaire. En jouant au loup, l’enfant fait comme s’il était celui qui le terrorise et il domestique ainsi son propre effroi. Le fameux « syndrome de Stockholm » au cours duquel l’otage prend fait et cause pour son ravisseur s’apparente à ce même mécanisme. En donnant au djihadisme la figure du « nous », plutôt que du « eux », en mettant de côté la dimension radicalement étrangère de l’attaque dont nous sommes victimes, telle la femme violée qui se persuade qu’elle y est bien pour quelque chose, qu’elle y a participé, nous nous rassurons. Si le djihad, c’est nos enfants, alors nous saurons les raisonner, les ramener au bercail de la démocratie. Si le djihad, c’est l’échec de l’intégration des immigrés, alors, ce qui se profile, c’est bien la guerre. Enfin, seulement à 48 % si l’on croit Christiane Taubira.