«On ne se retourne pas contre le peuple qui vous a élevé»

À l’occasion de la sortie de son nouveau film, La chute des hommes, la réalisatrice Cheyenne-Marie Carron s’exprime dans nos colonnes. Un entretien exclusif pour Causeur.

Laure Lochet dans le rôle de Lucie, enlevée par des djihadistes, La chute des hommes de Cheyenne-Marie Carron

Causeur : Quand on regarde votre filmographie, on est frappé par votre courage. De L’apôtre qui évoque la conversion d’un musulman au catholicisme, à Patries qui aborde le thème du retour au pays des enfants d’immigrés, et maintenant La chute des hommes qui raconte l’enlèvement d’une jeune française par des djihadistes, vous n’hésitez pas à aborder des sujets difficiles, avec un regard, des références qui peuvent faire polémique.

Cheyenne-Marie Carron : Si polémique il y a, elle ne vient pas de moi. Je n’aime pas la dimension forcément racoleuse de la provocation, du chiffon rouge que l’on agite. Je dirais plutôt qu’il s’agit de sujets de mon temps. Je suis une femme française. J’ai quarante ans. Tous ces sujets – complexes je vous l’accorde – me concernent. Nous concernent. Je m’efforce de les traiter avec honnêteté, vérité, humanité. Je suis un metteur en scène catholique, je regarde le monde avec un regard de chrétienne. J’estime qu’il n’y a pas de sujets réservés ou, au contraire, interdits aux chrétiens. Le monde nous est ouvert.

Vous abordez vos thèmes et vos histoires avec beaucoup de franchise et un véritable point de vue. En même temps, on sent chez vous une empathie pour tous les personnages.

Je ne pourrais pas réaliser un film avec une autre approche. Dès qu’on creuse un sujet, on ne peut qu’entendre l’autre, ses motivations, y compris dans le cas de ces djihadistes qui s’engagent dans des voies si sombres, des voies de combats, de destruction. Dans La chute des hommes, il y a trois points de vue : celui de Lucie, petite chrétienne qui part très naïvement au Moyen-Orient et qui se retrouve prise en otage ; celui de Younes, chauffeur de taxi très pauvre qui se fait complice des djihadistes et tentera d’effacer sa faute ; celui d’Abou, un Français de souche, converti à l’islam radical.

C’est cela, pour vous le cinéma : pouvoir se mettre dans la peau de tous ?

À l’écoute de tous, oui, mais en tant que catholique. C’est mon héritage. Vous savez, je suis une enfant de la DDASS, j’ai été accueillie par une famille chrétienne… Je tiens d’autant plus à mon héritage chrétien. J’essaie de développer une approche aimante de l’autre.

On sent ce regard « aimant ». Il y a presque une érotique dans vos films, dans votre manière de filmer les êtres, leurs visages.

Oui, je suis sensible à la beauté des corps, des regards, à ce qui s’en dégage.

Vos acteurs, de toutes origines, ont visiblement beaucoup de plaisir à jouer dans vos films. Le spectateur peut même avoir l’impression que les dialogues s’emballent un peu, comme dans un jeu.

J’accorde une grande importance aux comédiens. J’attends beaucoup d’eux et je crois leur donner beaucoup. Le tournage doit rester un espace de liberté, avec une petite part d’improvisation. Bien sûr, j’attends de mes acteurs qu’ils défendent leurs rôles, les situations, les dialogues qu’ils doivent connaître parfaitement, mais sans cesser, pour autant, de donner au film leur vérité. En tournant avec moi, ils ont – et ils le savent – un espace pour être eux-mêmes. Cette approche aimante leur permet de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Le spectateur sera peut-être surpris par le choix de vos décors.

Je tourne avec des budgets inférieurs à 100.000 euros quand la moyenne des productions françaises est de 4,7 millions. Je dois envisager le cinéma d’une autre manière, avoir une approche artistique tranchée. Prenez le camp des djihadistes : c’est ce qui se joue ici qui donne à ce lieu sa crédibilité. Un terrain vague ensablé devient une prison à ciel ouvert, c’est cela la force du cinéma. Il en est de même pour le chalet qui pourrait être un cocon douillet mais qui est perçu par Maryam comme un lieu d’enfermement, d’asservissement. Diane Boucai qui interprète le rôle – une actrice formidable – suffoque, rêve de Paris…

Oui, parlons de vos comédiens. Et d’abord de Laure Lochet, l’actrice principale.

Laure est d’une immense générosité. Elle a quelque chose d’évanescent, de primesautier, et en même temps de tragique. J’avais perçu cela et envie de le restituer à l’écran. Cette candeur de jeune Française, si jolie, si douce… prise au piège, voilà ce qui m’intéressait. Le personnage fait face à la situation, avec un immense courage. Laure avait cela en elle.

Nouamen Maamar interprète ce chauffeur de taxi pris de remords, ce Younes bouleversant.

La beauté de Nouamen crève l’écran. Il a un côté poète, comme pris entre deux mondes. Il incarne parfaitement le trouble du personnage : c’est un homme perdu, pris dans la nasse d’une faute qu’il essaie d’effacer.

Alors qu’Abbou…

Abbou, interprété par François Pouron, est un Français de souche, converti à l’islam radical. François dégage beaucoup de virilité. Il a un rapport authentique au monde, sans manières. Quelque chose d’un peu brutal et en même temps séduisant.

Ce personnage viril a été fasciné par l’islam. On peut imaginer que c’est en réaction à une société occidentale qui dévirilise ses garçons.

C’est possible. Je déplore, par exemple, la disparition du service militaire, ce rite de passage, sans doute rassurant. Et très noble.

Vous « comprenez » l’engagement djihadiste ?

Je peux comprendre la révolte, voire la violence, mais pas qu’on se retourne contre le peuple qui nous a élevés. C’est une trahison terrible. Mais il existe une solution. Ces gens ne reconnaissent pas ce pays, son identité, son histoire comme les leurs. On peut respecter cela. Donnons leur les moyens de bâtir quelque chose ailleurs, en Algérie, au Maroc… Aimer son prochain, c’est aussi vouloir qu’il soit bien, là où il veut vivre. Il faut les accompagner, les raccompagner là où ils estiment que se trouve leur destin, mais de manière aimante.

Vous-mêmes, vous avez des origine maghrébines.

Vous évoquez mes géniteurs ? Oui, ils sont Kabyles. Mais comme ils m’ont abandonnée à l’âge de trois mois, je ne connais que la culture de mes parents, ceux qui m’ont élevée. Ma mère était institutrice, d’origine ardéchoise, mon père maçon, savoyard. Ce sont eux mes parents. Des gens modestes. Catholiques. Généreux.

Vos idées vous placent « hors système ».

J’en pâtis, croyez-moi. En quinze ans de carrière, je n’ai jamais reçu une seule aide du CNC. Quant aux chaînes de télévision, elles ne financent pas mes films car leurs comités de lectures ne partagent pas mon regard sur le monde qui nous entoure. Je vis difficilement, mais en toute indépendance, de mes films, de la vente de mes DVD. Cela a un avantage : mon œuvre est intacte. De toutes manières, je ne pourrais pas écrire un scénario calibré pour le système.

Entretien réalisé à Paris, le 25 octobre. Propos recueillis par Olivier Prévôt. Retrouvez l’oeuvre de Cheyenne-Marie Carron sur cheyennecarron.com