Tabou or not tabou, là n’est pas la question

Rocco, ou la passionnante rencontre du pornographe et du documentariste

Le visage de Rocco Siffredi – son assez belle gueule, d’ailleurs – a envahi l’espace public. Il n’est pourtant pas certain qu’un collectif de citoyens indignés exige de quelque maire de l’ouest parisien l’interdiction des affiches consacrées à la star du porno. Dans un élan de sagesse, la production a décidé de la jouer profil bas : affiche en noir et blanc, visage en gros plan, grave – façon réalité intérieure, drame intime. À moins que, et, dans le fond, c’est plus probable, il ne s’agisse d’un calcul cynique : comment vendre un documentaire sur la pornographie en donnant à chacun le délicat alibi de son intérêt artistique, psychologique, cinématographique – fort réel par ailleurs ? C’est d’ailleurs ici la seule dimension exaspérante du film et des commentaires qui vont avec (dossiers de presse, interviews) : son air de ne pas y toucher, de réfléchir à l’idée de tabou, d’au delà du tabou, cette manière de se défendre de la pulsion scopique tout en jouant, évidemment, avec.

De ce point de vue, grâce soit tout de même rendue aux réalisateurs, Thierry Demaizière et Alban Teurlai : dès les tout premiers plans, la caméra s’attarde longuement sur le sexe de Rocco Siffredi qui prend sa douche – plan que je sous-titrerais ainsi : « Vous avez voulu voir. Maintenant regardez bien, tranquillement… Et qu’on puisse, après, passer à autre chose. »

Là où le film est retors, diablement intelligent et fort, c’est que, justement, on ne parvient pas à passer à autre chose. Rocco Siffredi n’a d’autre mystère que son absence de mystère. Il est tout entier son personnage, et c’est sans doute là son drame, sa légitime inquiétude, livrée à la caméra… nue, forcément.

Demaizière et Teurlai ont passé deux ans à traquer l’homme derrière l’étalon, à lui chercher un arrière-pays, un au-delà du personnage – histoire personnelle, entourage, parcours de vie… et ils n’ont trouvé que l’étalon – la solitude, la fatigue ou la vigueur de l’étalon. L’homme a certes une épouse, intelligente, charmante. Deux garçons sympas et plutôt bien dans leur peau. Un cousin, associé, qui tente, en vain, de la ramener. Mais Rocco Siffredi demeure, en toutes circonstances, cette star du X à la morphologie et à la puissance hors du commun, un mâle alpha observant son propre exercice de la domination physique, membre érectile éternellement avide de tourner des scènes pornographiques.

Or – tout l’intérêt du film est ici – cet échec du projet initial des deux documentaristes devient la matière même du film. L’honnêteté des cinéastes paie. De l’impasse où les mène leur sujet, ils font une sorte d’état des lieux – de la chair, triste, de la jouissance, impossible, du sexe sans désir. Et c’est là plus qu’une simple habileté de leur part : une vérité qui s’impose à l’écran dans sa sombre brutalité, fort bien filmée. Et montée (si j’ose dire).

Certes, pour qui n’est pas totalement fasciné par la virilité et l’esthétique pauvrette du genre « cinéma X » (silicone et gonflette), la dimension maniaque, répétitive du personnage, pourra finir par lasser (1h43, tout de même…). Mais pour ceux qui s’intéressent à la problématique du documentaire, son rapport à la vérité, sa manière de faire d’une vérité, un spectacle, et d’un spectacle, une vérité – ce qui a aussi quelque chose à voir avec la pornographie – il y a ici matière à réflexion. De ce point de vue, Rocco, de Demaizière et Teurlay, pourrait même bien devenir, dans l’effet de miroir qu’il met en place entre le pornographe et le documentariste, un véritable cas d’école.

Rocco, en salles à partir du 30 novembre, interdit aux moins de 16 ans.