« L’Algérie, c’est quand même un peu la France »

Entretien avec Viviane Candas, réalisatrice du film Algérie du possible (en salles actuellement) qui retrace le parcours d’Yves Mathieu, militant de l’anticolonialisme, avocat du FLN et mort en 1966, en Algérie, dans des circonstances troubles.

Causeur : Dès les lendemains de la guerre, votre père s’engage en faveur de l’indépendance des peuples colonisés, d’abord en Afrique noire, puis aux côtés du FLN.

Viviane Candas : Oui, il y avait une continuité entre son engagement antinazi et la lutte contre le colonialisme.

À l’époque, cette « continuité » n’allait pas de soi.

Pour lui et ses amis, si. Pour d’autres non. Certains combattants de la France libre, je vous l’accorde, ont d’abord été très gaullistes, puis, après que le général a trahi les pieds-noirs, OAS. Le Parti communiste lui-même a voté les crédits de guerre en 1956, soutenu Guy Mollet et l’envoi du contingent pour une guerre très dure. En revanche, le Parti communiste algérien a soutenu clairement l’indépendance. De nombreux militants étaient juifs. Ils se souvenaient des pieds-noirs majoritairement pétainistes… avant le débarquement américain de novembre 1942.

Comment expliquez-vous cette prise de conscience précoce d’Yves Mathieu et, en particulier, son engagement en faveur des Africains ?

Il est possible que sa proximité avec le sergent Diabo, son compagnon d’armes pendant toute la campagne d’Italie, ait eu une influence, ou accéléré son parcours politique. En tout cas, dès qu’il arrive en Afrique noire, après-guerre, il écrit à ses parents « Maintenant je veux me battre pour la liberté des noirs d’Afrique. »

Le sergent Diabo, c’est l’homme de la photo que vous présentez.

Oui. Il faut comprendre la genèse du film. Je savais peu de choses sur mon père. Du fait des circonstances troubles de sa mort, de la nécessité d’y survivre, ma mère ne m’en parlait pas. Après son décès, en rangeant ses tiroirs, je tombe sur des affaires qui avaient appartenu à mon père – courriers, photographies. Très peu d’éléments en réalité, mais qui vont constituer une sorte de fil rouge que je ne lâcherai pas. À partir de ces éléments, je vais tâcher de reconstituer le parcours d’Yves Mathieu, tout en m’efforçant de soutenir le lyrisme, la ferveur d’une époque et d’un combat. Selon vos engagements politiques, ce lyrisme peut vous hérisser.

L’une des dimensions du film – à mon avis, la plus belle – est celle de l’enquête, de l’enquête impossible. Dans un même mouvement, vous renoncez d’emblée à obtenir vérité sur la mort de votre père et vous vous obstinez…

Il s’agissait pour moi de déterrer ce père, de l’incarner à partir de trois fois rien et de la parole des gens qui l’ont connu. Qu’est-ce qu’il a fait de sa vie ? Pourquoi l’armée algérienne l’aurait-elle tué ? Algérie du possible est un film puzzle, un long travail sur un chapitre écrit à l’encre sympathique de l’histoire franco-algérienne. Dans ma famille, on a beaucoup refoulé cette histoire, et du coup, elle revient. Il faut bien le comprendre : là est l’actualité du film – à l’heure ou s’exprime la promesse d’une nouvelle chape de silence sur le passé colonial de la France.

Une chape de silence ? Rien que ça ?

C’est quand même le discours de François Fillon sur l’histoire… Je vais faire ré-écrire les livres d’histoire, etc. Désolée, mais je l’ai entendu. Or, l’ensemble des problèmes politiques et de terrorisme sont liés au refoulé de la violence historique.

Le travail de réflexion sur la guerre d’Algérie me semble un peu plus libre en France qu’en Algérie. Je me trompe peut-être…

Oui !

… mais je ne vois pas arriver – et ça nous intéresserait bigrement – des livres algériens sur la violence algérienne. En France, les massacres de Sétif et Guelma sont au programme d’histoire du lycée depuis plus de trente ans. La réciproque est-elle vraie ?

En France, on enseigne la guerre d’Algérie aux lycéens. Mais rien sur la guerre de conquête, de 1830 à 1846, d’une effroyable violence. Or, tout est là. Comment parler de la guerre d’indépendance sans parler de la guerre de colonisation ?

Quant à la violence algérienne, parlons-en. L’Armée de Libération Nationale (ALN) se battait contre la quatrième armée du monde. Si ça n’avait pas été extrêmement dur, ils n’auraient pas gagné politiquement – grâce, entre autres, à des procès retentissants comme celui qui suit l’attentat de Maurepianne, où Yves Mathieu sera l’un des avocats des accusés.

Votre père, après l’indépendance, aidera aussi le gouvernement algérien. C’est lui qui, en tant que juriste, est chargé de la rédaction du décret sur la nationalisation des biens vacants. Vous évoquez ces biens vacants sans parler de ceux qui ont dû les évacuer.

Vous avez mal écouté le film ! Méziane Chérif dit dans le film : « C’est votre père qui a rédigé le télégramme, à la demande du président Ben Bella, demandant à tous les pieds-noirs de revenir prendre possession de leurs terres, de leurs commerces, de leurs appartements. Si, dans deux mois, ils n’étaient pas revenus, ça tomberait dans les biens de l’état algérien. » Il le dit !

Comment seraient-ils revenus ?

C’est l’OAS qui a rendu les choses impossibles. Le Congrès de la Soumam, en 1956, avait déclaré que toute personne vivant en Algérie, quelle que soit son origine, restera en Algérie après l’indépendance, à condition qu’elle ait participé au combat pour l’indépendance. L’OAS a rendu cela impossible.

Et peut-être un peu les Algériens, non ? Les massacres d’Oran, par exemple ?

Oui, les règlements de compte furent très violents. Mais, historiquement, que s’était-il passé ? Les Algériens voulaient que les Français admettent qu’ils aient le droit de vote (et pas le système du double collège). Vous ne pouvez pas demander à des gens qui partent au front en 14-18, puis en 39-45, d’admettre qu’à leur retour ils n’aient toujours pas le droit de vote.

Mais tout le monde est d’accord là-dessus. Sur le rendez-vous manqué de 1945. Sur le fait que l’Algérie, ce n’est pas la France.

L’Algérie, c’est quand même un peu la France, et la France, c’est aussi l’Algérie. J’étais avec des amis algériens le 14 juillet dernier, au moment de l’attentat de Nice. L’attentat les a bouleversés. Eux, évidemment, n’étaient pas hystérisés comme certains Français. Mais ça les ramenait à leurs années de plomb. Si les Français comprenaient que les Algériens sont en avance sur la question du terrorisme…Vous ne pouvez pas comprendre…

Nous ne pouvons pas comprendre… En somme, en tant que Français de France, nous appartenons à un genre de « deuxième collège »… Nous n’avons pas la hauteur de vue historique…

Je crois qu’Edwy Plenel a raison quand il dit que les Algériens aiment les Francais, mais que les Français n’aiment pas les Algériens.

Cela n’a pas empêché Edwy Plenel d’être agressé en Algérie, en tant que Français soupçonné d’être juif.

Il y a beaucoup d’antisémitisme en Algérie, c’est vrai.

Revenons donc au lien entre l’engagement antinazi et le soutien à l’Algérie. Autant, je peux comprendre qu’avant 1962, on établisse ce lien, autant après l’indépendance, cela me semble plus que contestable : l’Algérie a été une catastrophe politique. Et l’Algérie n’a rien apporté à ses enfants qui, par millions, ont choisi de venir vivre ailleurs, notamment… en France.

Aucun pays ne sort de la colonisation sans passer par un demi-siècle d’autorité et de dictature. Toute révolution débouche sur la prise de pouvoir par un despote qu’on peut, au mieux, espérer éclairé. La décolonisation est une chose très longue. Alors l’Algérie n’a-t-elle rien apporté à ses enfants ? Elle a quand même formé des générations de médecins, d’ingénieurs, de gens éduqués. Vous avez dans la diaspora algérienne des gens très brillants.

Vous le dites vous-même : dans la diaspora.

Oui, une bourgeoisie a confisqué les richesses de ce pays…

C’est ce que tente d’empêcher votre père, juste avant sa mort. Il s’occupe des biens vacants qui excitent la convoitise à travers le pays… et un accident va alors le tuer, sur une petite route de campagne, isolée.

Mon père se pense Algérien… jusqu’à ce qu’il meure dans des circonstances troubles. Mon père qui, au péril de sa propre vie pendant les années du combat pour l’indépendance, n’a cessé de défendre l’armée algérienne, les combattants de l’ALN… c’est un camion de l’armée algérienne qui finit par le tuer.

Entretien réalisé à Paris, en novembre 2016. Propos recueillis par Olivier Prévôt.