L’agresseur de la femme noire était un homme blanc de plus de quarante ans

Adèle Haenel, pendant le tournage de La fille inconnue, des frères Dardenne (crédit photo : © Christine Plenus)

La fille inconnue, du naturalisme à la fiction déréalisante

Avec un rien de malveillance et d’ironie, on pourrait présenter le dernier film des frères Dardenne ainsi :

Après une journée de consultations, Jenny Davin (Adèle Haenel), jeune médecin remplaçant dans un cabinet médical des faubourgs de Liège, fait la leçon à l’étudiant stagiaire qui l’assiste. Ce dernier développerait trop d’empathie envers les patients. Et ça, c’est pas bien, explique-t-elle, visage fermé, très « femme phallique », au jeune idéaliste. À ce moment précis, dring-dring, pif-paf-justement… Quelqu’un sonne à la porte du cabinet médical. L’étudiant, décidément bien brave, très scout-toujours, le visage ravagé de douceur contrariée, voudrait bien sûr ouvrir. Jenny, toujours castratrice, refuse – arguant que l’horaire d’ouverture du cabinet est déjà largement dépassé. « C’est peut-être une urgence », plaide le premier avec cette sagacité particulière, éminemment dardennienne, de qui sait aimer son prochain. Eh oui, c’était bien une urgence – forcément. On le saura un peu plus tard : une jeune femme – immigrée, africaine et prostituée… –  tentait d’échapper à son agresseur. On la retrouvera morte à quelques mètres de là, le lendemain matin. Comme dans une série télé, le docteur Jenny Davin qui se sent coupable, forcément coupable, mène alors l’enquête. On se doute déjà que l’agresseur est un homme blanc de plus de quarante ans…

Lire la suite

«J’ai vu une jeune fille rire en regardant une vidéo de décapitation »

Un petit chaperon rouge-sang.

Sorti en salles mercredi 5 octobre, Le ciel attendra raconte la dérive djihadiste de deux adolescentes et le calvaire de leurs parents, confrontés à l’impensable. Au delà des évidentes qualités cinématographiques du film, au-delà de l’excellence du jeu des acteurs (Sandrine Bonnaire est époustouflante), il nous a semblé que cette fiction qui se veut réaliste s’appuie sur des idées, des parti-pris que nous ne partageons pas. Lire la suite

Si c’est un noble

Générosité de la « vieille France »

Le film Les pépites (sortie : mercredi 5 octobre) est la bonne surprise de cette semaine de cinéma. Loin des banlieues et des questions identitatires (Chouf de Karim Dridi, Le ciel attendra, de Marie-Castille Mention-Schaar), l’émouvant documentaire de Xavier de Lauzanne, nous emmène au Cambodge où l’association, Pour un sourire d’enfant, combat l’extrême pauvreté depuis plus de vingt ans.

Née d’une urgence, d’un coup de tête d’un couple d’aristos voyageurs, P.S.E scolarise aujourd’hui plus de 7000 jeunes et emploie 450 personnes. Pourtant, rien ne prédisposait Marie-France et Christian des Pallières, issus de la plus vieille noblesse française, à porter secours à ces enfants du bout du monde. Rien, sinon « un coeur gros comme ça » et une certaine idée de l’homme et de sa dignité.

Entretien exclusif pour Causeur avec Xavier de Lauzanne, réalisateur du film. Lire la suite

Barcelone : quand Le Monde comprend la notion de seuil de tolérance

En pleine quête identitaire, l’extrême-gauche catalane fait de l’étranger un bouc émissaire…

Affichettes à l'entrée de la station Diagonal à Barcelone, le 26/09/16. Crédit : O. Prévôt

D’abord, ça m’a fait bien rire.

C’était en juin dernier, dans le quartier le plus bobo de Barcelone, Gràcia. Je descendais tranquillement la Carrer de Torrijos en direction de la halle de l’Abaceria – marché couvert où l’on peut, au petit matin et sur le zinc, se régaler de charcuteries et fromages catalans. Là, devant l’entrée de la halle, un petit malin s’était amusé à ajouter une direction à celles déjà présentes sur les panneaux indicateurs destinés aux touristes – pourtant rares dans ce coin de la ville. « L’aéroport, c’est par là ! », inscription suivie d’une invitation à partir, un peu plus convenue et abrupte, « Tourists, go home ! ». Entre la douceur de ce matin d’été, cette impression confuse que la ville, les gens, l’air lui-même avaient organisé une sorte de conjuration pour assurer mon bonheur et, d’autre part, la brutalité du message, j’ai senti un choc. Non, avec nos chaussures de marche, nos shorts de toile beige, nos sacs à dos siglés et, surtout, cette confiance, un rien vaine, du Parisien pour lequel le monde est un vaste banquet où il est l’invité d’honneur, non, avec tout ça, malgré tout ça, nous n’étions pas nécessairement les bienvenus. Je veux dire : dans la vraie ville – qui n’est pas qu’un décor – peuplée par de vrais gens – qui ne sont pas que des figurants. En fait, je ne tarderai pas à m’en apercevoir, les murs de Barcelone étaient envahis par de telles inscriptions, signes d’une allergie de la capitale catalane à la présence touristique. Lire la suite

Infaillible pape François ?

Le biopic consacré à Jorge Bergoglio clôt par avance toute controverse sur le rôle de l’Eglise dans l’Argentine des années 70.

Ce mercredi, sortira en salles un film sobrement intitulé Le pape François. Il aurait été difficile d’inventer titre plus simple, plus platement efficace ou plus direct. Le film de l’hispano-argentin Beda Feijóo tient d’ailleurs sa promesse : non seulement il s’agit effectivement  d’un biopic sur l’actuel évêque de Rome (de son enfance en Argentine à son élection au Vatican), mais celui-ci est soigneusement exempt de tout ce qui, de près ou de loin, puisse s’apparenter à une quelconque complexité, voire même à une quelconque interrogation sur le parcours et la personne de Jorge Bergoglio, dit Padre Jorge et devenu, depuis 2013, le pape François (interprété ici par Dario Grandinetti, acteur argentin qu’on avait découvert dans Julieta de Pedro Almadovar et qui prête au Saint-Père – et plutôt bien – son visage inquiet de grand obsessionnel, ravagé d’incommunicabilité). Lire la suite

Combien de morts avant de fermer Lampedusa ?

 

Regardons ce que nous montre le film de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa (en salles le 28 septembre)… et posons nous les bonnes questions.

Tandis que,  de mon côté,  j’assistais à la projection de Fuocoammara, par-delà Lampedusa, le nouveau film de Gianfranco Rosi, Ingrid Riocreux revenait ici sur l’usage de certaines photographies par les tenants de l’accueil des réfugiés sur notre sol. Comme tout le monde, j’ai également en mémoire l’image de ce garçonnet kurde flottant au bord du rivage, face contre sable. Ce cliché eut un nom. Il claquait comme un slogan : le petit Aylan. Je me souviens alors de l’étrange jubilation, fort éloignée de l’idée de deuil, qui avait saisi nos adversaires : ils tenaient enfin leur preuve. Non la preuve qu’un drame se jouât en Méditerrannée – merci les gars, vous nous l’appreniez, à nous éternels ignorants – mais une autre, délirante. Derrière l’alibi de nos prudences face au déferlement démographique et à ses conséquences futures, se cachait une réalité plus sombre, criminelle : Aylan, c’est nous qui l’avions tué. Le corps inerte de l’enfant nous accusait.. Pleuvait alors « l’injonction abêtissante et culpabilisante à prendre un certain parti », pour reprendre l’expression si juste d’Ingrid.

Avec une naïveté certaine, un homme politique tenta ces jours-là de résister à l’averse. C’était Florian Philippot. L’imprudent s’obstinait à opposer la raison à l’émotion – attitude qui définit assez bien ce qu’est le salaud moderne : un type qui veut – contre vents et marées, si j’ose dire – continuer à réfléchir. Que disait, à l’époque, Philippot ? Plus on accueillerait de réfugiés à Lesbos, plus on encouragerait la traversée du bras de mer séparant le continent (turc) de l’île (grecque). Et plus les gens traverseraient, plus il y aurait d’accidents, et donc de noyés. Ce n’était pas la fermeture de l’Europe qui était la cause de la mort d’Aylan, mais plutôt son ouverture.

 Le raisonnement était aussi logique qu’inaudible. Le numéro deux du Front National pouvait rejoindre la troupe des amis de Galilée et murmurer, pour lui-même, « et pourtant… et pourtant… »

J’aimerais à ce stade, et d’une certaine manière pour prendre les devants, opposer la photo d’Aylan et sa publication à des fins de sidération et de saturation du débat, à l’image documentaire, et notamment au film de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, qui sort en salles le 28 septembre. Le film, on s’en doute, a pour thème l’arrivée des migrants sur ce premier rivage d’Europe – mais pas seulement.

Fuocoammare, avant de devenir – n’en doutons pas une seconde – le film-ralliement de tous ceux qui bien-pensent, est d’abord un très beau documentaire, d’une poésie sombre, saisissante et qui a l’immense mérite de ne pas céder à ce travers de tant de documentaires : ponctuer mécaniquement de bons chromos des séquences saturées d’émotion. Au contraire, la beauté des images de Rosi avance à pas comptés, nous prend tranquillement par la main, que ce soit sur les rivages de Lampedusa et cette étrange splendeur mélancolique du Sud en hiver, ou sur les flots agités, ceux des pêcheurs, des sauveteurs et des migrants.

Le film de Rosi n’est jamais didactique ou moraliste. Il juxtapose deux réalités : l’une tranquille, presque ennuyeuse (mais non dénuée de grâce, et c’est une litote), des habitants de l’île – un garçon qui a les préoccupations de son âge, son père pêcheur, sa grand-mère qui tient le foyer, un médecin… l’autre tragique, celle de ces bateaux surchargés d’âmes appelant à l’aide au cœur de la nuit, et secourus avec bienveillance et respect par une Europe pas si indigne que ça. Ces deux réalités si proches et si lointaines semblent à peine se croiser sur le rivage commun de l’île.

On me dira peut-être : l’esthétique, l’art cinématographique de Rosi sont les chevaux de Troie d’une entreprise visant à faire abdiquer leurs convictions à tous ceux qui pensent que l’Europe n’a pas à changer de population. Pour ma part, je n’ai guère de doute sur l’usage qui sera fait du film. Cette entreprise qui transformera le documentaire de Rosi en « vibrant appel » et autre « urgence humanitaire », je l’entendais déjà se fomenter après la projection de presse, dans ces entre-soi amicaux où l’on se félicite de penser comme l’autre. Le travestissement de l’œuvre en tract aura bien lieu. Doit-on y céder ?

La réponse est évidemment dans la question. Mais creusons encore un peu. Déjouera-t-on le piège en s’accrochant à une posture cinéphilique vantant les qualités esthétique du film – ne serait-ce que pour ne pas passer pour une brute dénuée de toute sensibilité artistique ? Pas plus. Séparer la splendeur du film de Rosi de ce dont il témoigne aurait la platitude, inconvenante au regard du drame humain qui se joue, d’une distinction entre fond et forme.

Autorisons-nous plutôt, pour reprendre les termes que rappelait lundi Elisabeth Lévy, à regarder ce qu’on nous montre : ici, une tragédie silencieuse. Ayons cette audace de ne pas nous cantonner à ce qui s’adresse de préférence à nous. On se rendra compte alors que Fuocoammara, par-delà Lampedusa, pose bel et bien une question qui est finalement la même que celle de Florian Philippot : jusqu’à quand laisserons-nous la porte-entrouverte ? Autrement dit : Combien de morts entre ces deux courages – le « no-way » australien, ou le pont aérien ?

«Bien des surveillantes d’origine maghrébine affirment voter FN»

Avec La Taularde, le réalisatrice Audrey Estrougo signe son quatrième film, un thriller carcéral qui met en scène Sophie Marceau (dans le rôle principal) et une pléiade d’actrices épatantes. Dans un entretien exclusif pour Causeur, la réalisatrice revient sur la genèse de ce film pas comme les autres.

Olivier Prévôt : La Taularde est un film d’un grand réalisme. Les bruits, la lumière, l’ambiance de la prison, tout cela est rendu avec beaucoup de force et de vérité. D’où vous vient cette familiarité avec le milieu carcéral ?

Audrey Estrougo : J’ai d’abord eu l’occasion de présenter mon deuxième film, Toi, moi, les autres à des détenus. Ce fut mon premier contact avec cet univers, très singulier. Ensuite et pendant plus de dix-huit mois, j’ai animé des ateliers d’écriture en prison, et cela autant dans le quartier des hommes que celui des femmes. La différence entre ces deux mondes m’a frappée. En détention féminine, la violence est beaucoup plus intériorisée. Les unités sont moins grandes, l’ambiance est différente. Les détenues se soutiennent. Il y a un côté « bon enfant » qu’on ne retrouve pas côté hommes. Les détenues ont également un plus haut niveau d’instruction. Ce fut une expérience intense – on entre à 7h00 du matin pour ne ressortir qu’à 19h00 ! Des liens se tissent, forcément. À partir de là, j’ai creusé mon sillon.

O.P : Le film montre également le travail quotidien des surveillantes. C’est là une de ses singularités. Il ne se cantonne pas au seul vécu des détenues.

A.E : Au fer et à mesure que le projet du film naissait en moi, j’ai éprouvé le besoin d’aller voir de l’autre côté de la barrière, en rencontrant des surveillantes, en parlant et sympathisant avec certaines d’entre elles. Bien sûr, dans des unités différentes de celles où j’intervenais déjà. Elles ont longuement évoqué leur métier, les difficultés qui sont les leurs. Elles m’ont donné leur éclairage propre.

O.P : Vous avez, je crois, une méthode de travail particulière…

A.E : Oui. La même, toujours. Je prends mes comédiennes pendant trois semaines et on fait des improvisations dirigées. Pour ce film, on a joué « à la prison ». Ensuite, je leur ai fait rencontrer des détenues et des surveillantes à qui elles ont pu poser les questions nées du travail que nous avions mené ensemble. J’ai également nourri les comédiennes de nombreux documents sur la vie carcérale. Après cela, nous avons répété le scénario lui-même. C’était important que nous répétions dans une vraie prison, en l’occurrence l’unité de Rennes, récemment désaffectée. Un lieu terriblement « chargé ». Le conditionnement était alors maximal.

O.P : Le spectateur a également cette certitude : on y est, on est en prison… Comment avez-vous vécu collectivement ce tournage et – si j’ose dire – cette « incarcération » ?

A.E (en riant) : Vous savez, comme je prépare mes films très en amont, comme je connais bien les comédiennes avec qui, souvent, je travaille depuis déjà dix ans, il s’est très vite formé un esprit de troupe. De joyeuse troupe. On a beaucoup ri – comme un exutoire à toute la pression induite non seulement par le tournage (nous avions peu de temps), mais aussi par le lieu et l’histoire que nous jouions. Soyons honnêtes : ensemble, on s’est bien marrées.

O.P : Et pourtant le film traduit très précisément l’oppression de l’enfermement.

A.E : Oui, et pour cela, j’ai vraiment dû réfléchir à ma grammaire cinématographique. Vous savez : il ne suffit pas de montrer deux personnes qui sont ensemble 22h/24 dans 9 m² pour que le spectateur perçoive l’immobilité que cela induit. Il faut mettre en scène cela. J’ai donc choisi de contraster fortement les scènes en cellules (tournées en plans fixes) avec les autres scènes – promenades, coursives – qui sont au contraire très chorégraphiées, en mouvement, avec de nombreuses figurantes et, bien sûr, tournées en steadycam.

O.P : Vous avez refusé la tentation du naturalisme, du documentaire…

A.E : Oui ! La taularde est d’abord et avant tout un thriller. La dimension réaliste du film et son côté thriller ne s’opposent pas. Bien au contraire ! Prenez, par exemple, tout ce off, tout cet extérieur que l’on ne voit pas et qui est pourtant constamment présent, il est à la fois du côté de l’énigme, du suspense, de l’histoire, mais il montre également la situation d’impuissance du détenu, réduit à imaginer l’extérieur. Bien des situations réelles pourraient sembler, en elles-mêmes, cinématographiquement intéressantes ; pourtant, si vous ne les articulez pas à une histoire, un scénario, ces situations ne valent rien, ne donnent rien à l’écran. Le cinéma n’est pas la meilleure manière de montrer la réalité ; je serais même tentée de vous dire qu’il est le pire médium… sauf si on scénarise cette réalité. Le personnage interprété par Sophie Marceau et son histoire étaient donc tout à fait essentiels.

O.P : Ce qui me semble très original, c’est que vous avez fait des surveillantes de vrais personnages.

A.E : Oui, je voulais montrer la difficulté de ce métier. Physiquement, moralement. Le poids de la hiérarchie et la responsabilité énorme qui reposent sur ces femmes. La détention déshumanise. Que faire face à cela ? Certaines, comme le personnage de Babette incarnée par Carole Frank…

O.P : Lumineuse… une fois de plus.

A.E : … choisissent de tout faire pour préserver cette humanité – en elles et autour d’elles. D’autres, au contraire, comme le personnage surnommé « Robocop », n’y parviennent pas. Cette surveillante, dont le rôle est interprété par Naidra Ayadi, ne peut contenir sa violence verbale. Face aux détenues, face à cette humanité brisée qui socialement lui ressemble, face à l’identification aux détenues qui pourrait être la sienne, elle ne peut réagir que par le rejet. Nombreuses sont les surveillantes qui ont la peau noire, ou qui sont d’origine maghrébine, et qui affirment voter Front National. Ce jeu de miroir entre détenus et surveillants est très présent en détention. On ne peut pas ne pas le voir. Ou alors, c’est qu’on ne veut pas.

O.P : Côté détenues, Anne Le Ny incarne un personnage très inquiétant.

A.E : Oui, c’était passionnant de lui faire interpréter ce rôle. Nous nous étions rencontrées lors d’un festival de cinéma où nous faisions partie du même jury. J’avais noué avec une relation très amicale. C’est quelqu’un de brillant, de très humain aussi.

O.P : J’ai en mémoire son rôle, infiniment bienveillant dans Suzanne, où elle est une mère d’accueil. Elle est ici à l’opposé de cette image de douceur.

A.E : C’est ce qu’il y a de passionnant dans le métier de réalisatrice. Aller chercher autre chose, à rebours de l’image que l’on a de la personne. Anne est lumineuse, à mille lieues de ce personnage de mère infanticide, manipulatrice. Et pour tout vous dire, cela n’a pas été qu’agréable pour Anne de jouer ce rôle… C’était lourd à porter. Mais elle l’a fait !

O.P : Sophie Marceau est tout à fait étonnante dans ce film. J’ai comme chaque Français cette image de star…

A.E : Oui, Sophie jouit aujourd’hui d’une immense liberté. C’était très courageux de sa part d’accepter ce rôle. Elle est une icône du cinéma français et, pourtant, elle a totalement joué le jeu. Elle est très belle, et elle a pris le risque d’incarner cette femme détenue…

O.P : Mal coiffée… abîmée par la détention…

A.E : Elle a fait un immense cadeau au film. Son jeu, sa présence à l’écran. De plus, elle s’est totalement intégrée à la troupe avec laquelle elle était très à l’aise. Elle n’était pas la dernière à rire entre deux prises ! Elle a été vraiment parfaite. Humainement et artistiquement.

Entretien réalisé à Paris, le 7 septembre 2016

 

Qui c’est le patron ?

Ce que nous attendons de nos grands fauves.

Copieusement relayé, il y a une dizaine de jours, par des médias gourmands, l’argument judiciaire brandi par François Fillon contre Nicolas Sarkozy devait faire mouche. Finalement, l’attaque a fait un flop. La candidature Fillon semble même plutôt pâtir de cette étrange saillie prononcée contre Nicolas Sarkozy lors de la réunion de rentrée à Sablé-sur-Sarthe de l’ancien Premier ministre. Et les nouveaux rebondissements de l’affaire Bygmalion n’y changent rien : la candidature de l’ancien président tient bon. Lire la suite

Impressions au soleil brûlant

En dépit de la chaleur accablante, il y avait bien quelque chose de frais et paisible (voire irénique…) dans la réunion qu’organisaient les soutiens d’Alain Juppé, ce samedi 27 août.


Un sentier bordé d’une végétation sauvage et qui longe la Seine, l’église Notre-Dame de l’Assomption qui domine tranquillement le fleuve, quelques villas élégantes du début du vingtième siècle… Chemin faisant, entre la gare RER de Chatou et l’île des impressionnistes où se tient le meeting de rentrée d’Alain Juppé, je pense au si beau film d’Olivier Assayas, L’Heure d’été, et à sa tendre mélancolie. Il ne manque que quelques notes d’Eric Satie et j’achèverais, dans un soupir caniculaire, mon cinéma intérieur. Lire la suite

Malik P. L’amour à déraison

Après la fuite de la famille royale à Varennes, les élites furent saisies d’un tremblement. En son for intérieur, chacun sentait bien que l’événement changerait la donne et remettrait en cause la monarchie elle-même. On se fit donc, en réaction, plus royalistes que le roi. On déclara que ce dernier avait été enlevé – mensonge d’état qui rencontra un tel désir que rien ne changeât que certains voulurent y croire. Les révolutionnaires les plus hostiles à la monarchie furent marginalisés, poursuivis ou massacrés (Champs-de-Mars). Tout plutôt que cette vérité dérangeante : Louis XVI avait trahi la nation. Les jours qui suivirent Varennes furent donc un bel exemple de déni collectif.

Il en est de même aujourd’hui où se multiplient les déclarations apaisantes, les manifestations de bonne volonté. Les cathos de gauche, rarement avares de leur seconde joue (heureusement qu’ils n’en ont pas trois) prennent le chemin de la mosquée. De jeunes musulmans se proposent ici ou là de protéger nos églises. Ah qu’il sera doux de communier sous la protection de nos désormais grands frères ! Qu’on se le dise : Rouen n’est pas Beyrouth. Comme le lance, la veille de la Saint-Barthélémy, l’aubergiste du film de Patrice Chéreau, La reine Margot : « Eh bien maintenant on va tous vivre ensemble… puisque c’est ça qu’ils veulent. »

Viendra ensuite le temps des analyses et des explications. Il se prépare déjà. À propos des deux terroristes de Saint-Etienne-du-Rouvray, telle vieille amie, abonnée à l’Obs, s’interrogeait hier devant moi : « Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer dans la tête de ces deux gamins ? » Parcours chaotique, absence du père, psychose… L’explication individuelle, psychologique, sera certainement l’un des piliers de la résistance idéologique à l’irruption du réel. La gauche qui fit de tout fait divers un symptôme politique, s’apprête à faire d’une situation politique (voire historique) une simple série de faits divers mettant en scène autant de paumés détachés de toute appartenance à une collectivité.

Le camp du déni joue sur du velours. D’abord parce que pas grand monde n’a envie que l’histoire soit tragique et que des mutations démographiques aient un jour un impact autre que marginal et, somme toute, valorisant. La figure de l’étranger toléré célébrera encore longtemps notre génie national – quand bien même serions-nous, nous-mêmes et dans le quotidien de nos vies, « intoléré ». On ne se déprend pas facilement d’un idéal de soi, même cent fois contredit par l’expérience.

On ne se pressera pas non plus pour admettre que la situation sécuritaire est liée à des choix collectifs faits avec légèreté, voire inconscience. Le reconnaître serait donner raison au parti des infâmes. Du sommet de l’état à la plus petite parcelle de pouvoir (le proviseur, le médecin…), on fera bloc.

Enfin, la psychologie explicative permettra à celui qui s’en emparera d’apparaître un peu plus malin que les autres – fût-il aveugle sur ses propres complexités. Déclarer comme je l’ai entendu après Nice, « Tu ne m’enlèveras pas de la tête que ce garçon (le chauffeur) avait des problèmes » ne demande ni sagacité particulière, ni longue pratique du divan. À peu de frais, le locuteur se pose en personne éclairée, bien supérieure à celui qui se contentera d’un vulgaire « ça ne peut plus durer ». Retourner le fiasco dont on est responsable en démonstration éclatante de sa supériorité morale et intellectuelle sera la grande affaire des tenants du « vivre ensemble ».

Ce piège, le parti du sursaut s’apprête à tomber dedans. Entre lois d’exception et refus de toute explication, la posture est martiale. Face à la mollesse de l’intelligence revendiquée, il faut opposer le dessin rassurant de la veine jugulaire. L’intelligence sera ravie de jouer le rôle de la maman-qui-comprend. La fermeté, celui du papa-qui-punit. Entre les deux, on va s’aimer très fort. Les gosses pourront tranquillement continuer à délirer.

Il y a, en effet, une étrange naïveté à croire, plus de cent ans après la découverte de l’inconscient, que la folie se contente de déraisonner et qu’un acte insensé n’a pas de sens. Le délire du psychotique n’émerge pas ex nihilo. Le fantasme des uns, désirant, s’articule aux névroses des autres. On gagnera à s’interroger sur la personnalité des auteurs des attentats, non pour dévitaliser la charge politique de leurs crimes, mais pour mieux saisir que ces actes ne sont que le prolongement d’un dire, une sorte d’étape ultime d’un désir, plus ou moins explicite et conscient, dont l’étendue ne se limite pas aux seules âmes suffisamment malades pour passer à l’acte.

Comme beaucoup, j’ai été bouleversé par l’interview de Jamine, la mère de Malik Petitjean. Dans un réflexe de survie, cette femme refuse de croire que son fils était bien l’un des deux terroristes qui ont égorgé un vieillard célébrant une messe. Pas ça, pas lui. Et surtout : pas elle. Le caractère pathétique de ses paroles illustre bien la détresse de celui qui se réfugie dans le déni, ici poussé jusqu’à une forme d’hallucination négative – ça n’a pas eu lieu, ce n’est pas vrai. Face à l’excès d’une réalité qui fait irruption, la conscience se cabre.

Pour appréhender cette figure de l’hallucination négative, on pourra faire un détour par la fiction en se souvenant du film d’Ozon, Sous le sable. Charlotte Rampling ne veut tellement pas croire à la disparition de son mari (Bruno Cremer) qu’elle a l’illusion de continuer à le voir. De quoi se protège-t-elle par ce déni ? De la souffrance de la perte ou de l’irruption d’un fantasme inconscient de meurtre que le réel vient impitoyablement rappeler ? On le sait bien : il n’y a pas plus propice au déni que le retour du refoulé. Quand l’inconscient sonne à la porte, on ferme à clé. Quand il tambourine, on se barricade.

Jamine ne peut avoir élevé un terroriste. L’acte de Saint-Etienne-du-Rouvray ne s’adresse pas à elle. Si son gamin l’a appelée tendrement juste avant, ce n’est pas qu’il lui dédiait par avance quelque chose, c’est qu’il n’est pas celui qu’on a identifié.

On peut avoir pour cette pauvre mère qui n’a évidemment jamais « voulu » cela, une immense compassion – et, pour ma part, une tendresse que je ne m’explique pas tout à fait. Sinon en tant que fils, pris, comme tous les fils, dans le désir de la mère. Le psychotique est celui qui demeure dans ce dialogue exclusif et inconscient, ne sachant sa propre limite, englobé dans l’inconscient maternel et ses possibles démons. Il aurait fallu un père pour détacher le psychotique en devenir de la toute puissance du fantasme maternel et pour entrer en civilisation. Au risque d’une interprétation arbitraire, peut-être non conforme à l’histoire réelle de cette famille, je suis tenté d’entendre dans l’apposition du prénom et du nom ceci : À l’insu d’elle-même, Jamine aurait fait inconsciemment de son fils, un roi « Malik » qui terrasserait ces « petites gens ». Le père, Frank, presque François, petit Jean en tout cas, n’aurait sans doute pas été de taille à s’opposer à pareille géométrie inconsciente. Peut-être a-t-il été le premier terrassé par Malik, rejeté de ses prérogatives masculines et paternelles ? Tout ceci n’est que conjectures et un jour ces parents raconteront peut-être ce que fut l’histoire de leurs fils. Il ne reste aujourd’hui du garçon qu’un cadavre défiguré par l’ultime (et seule?) rencontre avec la loi. Quelle que soit l’horreur du crime, on ne peut que compatir devant pareille dévastation familiale.

Dans une chanson célèbre, le duo Les Rita Mitsouko le rappelait : « On n’a pas que de l’amour, y a de la haine. » Dans les familles et les couples, le deux se combinent dans ce qu’on nomme désir – et qui parfois délire. Au jeu des identités mixés et confrontés, il n’y a pas que des gagnants, jonglant avec celles-ci, riches de tout ce qui les oppose, allant d’une ville-monde à l’autre, d’une culture, d’une religion à l’autre. Tout métissage n’est pas heureux. Notre tour de Babel s’est effondré comme le corps de ce vieux prêtre égorgé en pleine messe.