Cimino, l’érotique du même

La France n’aura pas sauvé deux fois le réalisateur du Voyage au bout de l’enfer.

Michael Cimino n’est pas mort ce week-end mais il y a plus de trente ans. Au printemps de 1986, Libération lui a donné le coup de grâce. Au nom du politiquement correct. J’exagère un peu, c’est vrai. Gérard Lefort et Serge July n’avaient pas un pouvoir de vie ou de mort sur le cinéaste américain. Mais ils ne l’ont pas sauvé une deuxième fois. Lire la suite

Sonacotra mon amour

Leila, j’ai bien connu ton père pourtant.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités. Lire la suite

Antifas, comment se la faire à plusieurs

Psychanalyse du « nique la police »

La scène de l’incendie d’une voiture de police, rue du faubourg du Temple, la semaine dernière, n’a pas que choqué ou indigné le citoyen qui observe  pour l’instant plus décontenancé que rageur  l’interminable chute de notre pays et de sa dignité. Elle a aussi réjoui et excité tout un public friand d’un tel spectacle, et pas seulement pour des raisons politiques : c’est une scène à forte connotation sexuelle. En effet, sur la vidéo, quatre ou cinq jeunes assaillent une voiture de police. Ils en perforent les orifices. Ils y mettent le feu. C’est quasiment un rapport explicite. Il n’est guère besoin de faire un dessin (non, non, les gars on a compris, merci), mais on peut, en revanche, y mettre quelques mots d’interprétation. L’obscénité du geste perdra de sa puissance de sidération.

Deux points attirent mon attention : la dimension incestueuse, œdipienne de cet acte et le fantasme homosexuel lié. Bien qu’ils aient été mis en examen pour tentative d’homicide, et qu’on puisse approuver cette maximisation de la qualification judiciaire (elle permettra une longue détention préventive), il est clair que l’objet du désir, le corps du délit, était cette voiture à l’évidente symbolique féminine (du moins dans le fantasme masculin : un creux dont on peut s’emparer).

Mais c’était surtout une voiture « interdite » (comme la mère est la femme interdite) : c’est même la seule voiture qu’un citoyen ordinaire ne peut pas convoiter en tant que telle, qu’il ne peut ni acheter ni même voler. Toutes les autres, oui. Celle-là, non. Dans le champ symbolique, elle est la mère.

Ici une mère violée : du nique ta mère à nique la police, il n’y avait qu’un pas. Il fut franchi.

Ce fut, soulignons-le, un viol collectif. Les assaillants ont agi en bande, si j’ose dire. Il y a bien sûr des raisons pratiques : on est plus fort à cinq que tout seul. Dans de pareils cas, l’avocat général soulignera, avec une efficacité de prétoire, la lâcheté du geste. Mais on a alors tendance à oublier la jouissance particulière du viol en réunion : c’est aussi du sexe « entre potes ». Le violeur, dans ces circonstances, voit son comparse, frotte, touche, partage la folle l’ivresse (on voit sur la scène de l’attaque de la voiture, cette joie rugissante). Le violeur en réunion abolit la rivalité fraternelle (source possible de castration symbolique), mais pas seulement : en anéantissant la victime, la bacchanale fait d’une pierre deux coups. Altérité féminine et altérité de la loi sont comme désintégrées dans la fureur du passage à l’acte. Cette fraternité exacerbée tue père et mère dans un même geste. Le violeur en réunion jouit de cette violence, avec le frère. Il jouit de se voir comme le frère, fantasmatiquement tout puissant. Et surtout, comprenons-le bien : il jouit du frère.

On n’épiloguera pas : il va de soi que la pulsion homosexuelle de ces miliciens « antifas » trouvera en prison, entre le porno du samedi soir et l’appel de six heures, de fréquentes occasions de s’exprimer. Surpopulation carcérale aidant, ces rouges S.A vont pouvoir démontrer leur bonne volonté antiraciste et leur sens de l’accueil. La taule, ça n’est pas que salsifis tièdes en guise de dîner. Les after sont longues. Bon app’ les gars.

Ce qui peut nous préoccuper un peu plus, si l’on veut bien poursuivre cette interprétation, c’est la défaillance du père, inhibé dans sa violence légitime, fondatrice d’un ordre humain. Et le père ici, c’est le peuple français.

En observant la cérémonie de remise d’une médaille à Kevin Philippy (le conducteur de la voiture de police), je ne fus pas tant frappé par le visage un peu absent du ministre de l’Intérieur (nos gouvernants ont toujours cette tête éternellement contenue de principal de collège en ZEP surjouant la sérénité grave au milieu du chaos), ni par les larmes de ce brave gardien de la paix encore sous le choc, que par l’unanimisme avec lequel on accueillit cette bravoure, tout de même un peu passive, et qu’on qualifie de « sang-froid ». La police doit-elle forcément l’avoir douce ? Et nos CRS, régulièrement appelées place de la République, ont-elles vocation à être des casques bleus ou à répondre sans faiblir à la demande de matraque de l’hystérie manifestante ?

Je ne mets évidemment en cause ni les forces de l’ordre, ni leur hiérarchie, ni même les gouvernants, mais la société qui permet à cette situation de perdurer. C’est elle qui est défaillante. Cette opinion publique qui, d’un côté, tolère qu’on envoie un CRS en correctionnelle pour un geste musclé dans le cadre d’échauffourées et qui, de l’autre, applaudit à tout rompre une retenue que sur la vidéo, je n’arrive pas à trouver pertinente (bien que peut-être courageuse, ou la seule attitude possible, je ne sais pas). Je ne justifie pas le geste violent du CRS et ne désapprouve pas la retenue du gardien de la paix. Je dis juste que l’unanimisme de la presse et de l’opinion est surprenant. Comment l’entendre ? Comment entendre cette véritable passion de la retenue où chacun s’encourage bruyamment non pas à cogner fort mais à demeurer le plus impassible possible ? Comment comprendre qu’on veuille être si passionnément raisonnables, imperturbables et stoïques ? Comment sommes-nous tous devenus ces principaux de collège ivres d’immobilisme ?

Cette étrange passion me fait penser à la figure de l’obsessionnel rongé par la pulsion agressive qui le taraude inconsciemment et le culpabilise. Plus cette pulsion l’agite, plus il se refrène. Plus il a envie d’en découdre, plus il se retient et se combat lui-même. Plus la pulsion l’assaille, plus il la verrouille. Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, il fend l’armure.

Ça tombe alors, et dru.

Erotomanie de l’Occident

De qui se moquent ces amants de Caracas ?

Quand on aime le cinéma, on hésite toujours à descendre un film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à y réfléchir au-delà de la séance. Quand elle fut pénible, pourquoi donc la prolonger ? Je n’oublie pas, non plus, qu’à table, ma mère disait toujours « Tu n’aimes pas ça, soit, mais n’en dégoûte pas les autres. » Si je m’apprête à rompre avec ce précepte maternel, ce n’est pas forcément parce que la psychanalyse apprend à désobéir (est-ce si sûr, d’ailleurs?) ni parce que j’aurais oublié que le cinéma est un art fragile. C’est parce que cette histoire homosexuelle (une petite frappe vénézuélienne tombant amoureux de son micheton) ne se contente pas d’être pas d’être banalement exaspérante. C’est un bel exemple de manipulation perverse du penchant érotomane de l’Occident.

Étudiant, il y a maintenant de nombreuses années, j’avais assisté à un cours qui devait s’intituler « Analyse et techniques du scénario ». Depuis, je garde en mémoire sa leçon inaugurale : qu’on écrive ou qu’on regarde un film, la question principale est toujours la même – quelle est la place subjective de l’auteur ? Il en découle une autre : à quelle place assigne-t-on le spectateur ? L’intérêt de ces deux questions est qu’elles ne sont pas seulement ouvertes. Elles le restent. Elles appellent rarement des réponses simples et définitives (cette fameuse place subjective de l’auteur est souvent mouvante, distribuée entre plusieurs personnages). En se les posant plusieurs fois, de manière itérative – toute réponse conduit à voir le film sous un autre angle à partir duquel on peut se reposer la même question – on entame un dialogue avec le film qui nous fait passer de l’état de sidération propre au spectateur – c’est la règle du jeu, au moins le temps de la projection – à une liberté nouvelle, critique. Pour peu qu’on s’en donne la peine, ça fonctionne.

Mais, en toute honnêteté, ce ne sont pas ces deux questions que je me suis posées après avoir vu Les amants de Caracas. Plutôt, celle-ci, brutale : « De qui se moque-t-on ? » Déclinons cette dernière, elle nous ramènera aux deux autres.

D’abord, qui est ce « on » ? Le réalisateur, Lorenzo Vigas, sans aucun doute. J’y reviendrai. Le jury de la Mostra de Venise, présidé en 2015 par le Mexicain Alfonso Cuaron, sûrement, qui a accordé le Lion d’or au film vénézuélien – le plaçant aux côtés, excusez du peu, de Rashomon (1951), Journal intime (1962), Belle de jour (1967), Sans toit ni loi (1985) et Au revoir les enfants (1987). Il y a des voisinages qu’on se devrait pourtant de respecter.

Comment Alfredo Cuaron, réalisateur de Gravity n’a-t-il justement pas vu ces pesanteurs qui ponctuent Les amants de Caracas ? Il y a bien soixante plans trop longs d’une seconde, quand ce n’est pas de deux ou trois. Au montage final, ça ne fait que deux ou trois minutes de trop, mais cela transforme les quatre-vingt-dix restantes en un long et lourd calvaire. Je ne sais comment réagira dimanche soir, au micro du Masque et la plume, Danièle Heymann mais je l’imagine volontiers, vengeant les spectateurs, avec son traditionnel « Aaah ! Ces silences lourds de sens… Aaah ! Ces regards qui en disent long… ».

Passons rapidement sur la dimension politique du film. Involontaire (Vigas le reconnaît), mais aussi « vraie » (enfin!) qu’un lapsus, elle n’est pas la dimension la moins intéressante du film. Les rues de Caracas, saisies par la caméra, sont effarantes et l’on devine que le pays, de crise en crise, se dirige lentement vers état un proche de celui de son voisin caribéen, Haïti.

Revenons à notre « De qui se moque-t-on ? » Où est la moquerie, ou, pour dire les choses grossièrement (il faut bien se défendre contre l’agression), le foutage de gueule ?

Les amants de Caracas nous raconte une histoire d’amour liant un homosexuel d’un âge certain, Armando (interprété par l’acteur chilien Alfredo Castro, remarquable dans No et El club de son compatriote Pablo Larrain) à un jeune voyou, Elder (le jeune Luis Silva). Le premier tente d’abord d’acheter les faveurs du second qui, après avoir fait mine d’accepter le deal, l’insulte, le frappe et le dépouille. À peine remis de l’agression, Armando repart en quête du jeune homme, qui l’insulte à nouveau, copieusement, le menace, le vole à nouveau, avant, tenez-vous bien, de tomber amoureusement dans les bras du vieil homme (qui n’en demandait pas tant, c’est d’ailleurs le thème revendiqué par l’auteur – pareille revendication ne suffit pas à en faire le sujet du film).

On comprend ce qu’on s’efforce de nous vendre : le coup donné, l’insulte proférée ne seraient que les signes du désir de ce brave garçon pour sa victime. On voit ici les ravages que peuvent provoquer des notions de psychanalyse utilisées uniquement pour les besoins de la cause progressiste. Selon la théorie psychanalytique, l’homosexualité latente, plus ou moins refoulée, peut générer des conflits intérieurs dont l’homophobie sourde, véhémente ou violente, serait le signe patent. Soit. Mais il se trouve qu’en général, le passage à l’acte est moins sexuel que violent. Ici, voyons grand, voyons large, le passage à l’acte est carrément amoureux. Ben voyons ! Car derrière cette histoire singulière, il y a l’idée suivante : nous serions tous homosexuels, certains l’assumant plus que d’autres.

La ficelle est tellement grosse qu’on se sent comme en devoir de préciser, façon Not in my name  : « homosexualité latente » ne veut pas dire « tous pédés ! ». J’ai, je le confesse, beaucoup d’amis hétéros qui, avec un courage certain, assument, voire revendiquent, leurs penchants pour l’autre sexe. Leur renoncement à l’homosexualité archaïque (ou infantile) n’est pas une façade, un refoulé pénible et fragile. C’est un socle. Et ils ont, eux, suffisamment de tact pour ne pas pointer, derrière la sympathie que je manifeste pour leurs compagnes, je-ne-sais-quelle hétérosexualité latente…

Trêve de plaisanterie. Cette subite conversion du jeune homme au plaisir contre-nature (Armando avait bien raison de s’obstiner) situe a priori la première place subjective de l’auteur. Et il s’agit d’un bel exemple d’érotomanie, cette psychose délirante où le sujet se croit aimé d’un autre et où toutes les dénégations de ce dernier ne sont perçues que comme des preuves supplémentaires accréditant le fantasme. En gros, ici : « Il me traite de sale pédé, c’est donc qu’il ne peut s’empêcher d’en pincer (restons polis) pour ma peau ridée. Chaque coup, chaque insulte est la preuve de ce désir qui le travaille. » À travers les péripéties qu’il impose à ses personnages, le metteur en scène, tout puissant, accrédite son propre fantasme. Il en est, dans tous les sens du terme, le réalisateur. Nous, spectateurs, sommes alors sommés de gober ce qui est censé être, au moins au début, la belle histoire du brave garçon pas si méchant que ça (touchant – et touché – Luis Silva se prête bien au gros plan pathétique). Nous sommes les victimes collatérales de ce délire érotomane. Voilà la place à laquelle nous sommes d’abord assignés : la complicité.

Quitte à en être là, souvenons-nous que l’érotomane dissimule, dans son délire, cette équation à la fois simple et stupéfiante : il m’aime = je le hais. C’est ce qu’on appelle le renversement des positions subjectives. Si l’on songe aux nombreuses manifestations collectives d’érotomanie (« Ils sifflent la Marseillaise, c’est donc qu’ils demandent plus d’intégration »), on peut vaguement s’inquiéter de ce qui se dissimule sous les pas innocents de l’antiracisme.

C’est sans doute dans cette présence du refoulé haineux que le film devient plus intéressant. S’il peut y avoir homosexualité au cœur de la violence, il peut y avoir aussi violence niché au creux du désir homosexuel. Sans vendre la mèche et le dénouement final, reconnaissons que le film explore cette ambivalence.

On rattache, ici et , sans prendre le temps d’y réfléchir vraiment, Les amants de Caracas à Eastern boys. On oublie alors que le film de Robin Campillo ne met justement pas en scène une conversion racoleuse à l’homosexualité, mais plutôt une sorte de détachement de celle-ci. Les deux hommes accèdent peu à peu à l’amitié à travers la désexualisation de leurs rapports. Eastern boys prend ici l’idéologie à rebrousse-poils (tout comme dans la nécessité affirmée d’un détachement de la socialisation primitive, clanique et régressive de l’immigré, morale ultime du film). Eastern boys est vraiment scandaleux. Les amants de Caracas joue à l’être.

La différence entre les deux films ne s’arrête pas ici. Là où le film du Français accompagne, somme toute pudiquement, ses deux acteurs (Olivier Rabourdin et Kirill Emelyanov), celui de Lorenzo Vigas multiplie les plans érotisants, ambigus, transformant le spectateur en voyeur. Pour quelques bolos, la monnaie nationale, que lui rapportera au final une place de cinéma achetée à Paris en euros , Luis Silva se pavane devant nous, dénudé ou presque, aguicheur. Un effet de bokeh (flou d’arrière-plan) achève de faire du spectateur occidental un maricón plissant les yeux d’avidité.

Alors, de qui se moque-t-on ? Mais de ce dernier parbleu ! De sa curiosité pour un cinéma du monde forcément-formidable, de ses réflexes moutonniers qui l’ont fait passer, comme un seul homme, de « l’homosexualité, ce douloureux problème », il y a cinquante ans, à l’interminable « chute du tabou de l’homosexualité », cent fois célébrée.

On imagine alors les arguments du réalisateur face à son producteur : « Oui, à Caracas on fera un flop. Mais avec cette thématique homo, à Paris, Berlin et Rome, on cartonnera. Tu finances en bolos, tu encaisses en euros. Tu piges, Coco ? » En un mot, il n’y a donc rien à attendre de ce cinéma gigolo. Il assigne au spectateur une place, et une seule : celle du micheton. Cette lucidité nous évitera le délire érotomane. Et la haine qui va avec.

Les amants de Caracas, film vénézuélien de Lorenzo Vigas Castres, avec Alfredo Castro (Armando) et Luis Silva (Elder). 93 mn. En salles actuellement.