Christiane Taubira, à 52%

Le 13 novembre (2016) sur France inter, le cauchemar continuait

On ne se méfie pas assez de Christiane Taubira. La droite, déjà naturellement certaine de sa légitimité à exercer le pouvoir est dopée par le fiasco de François Hollande. Depuis des semaines, Les Républicains vident leur euphorie dans le tonneau sans fond des primaires. De son côté, la gauche prend au sérieux les serments d’allégeance de l’ancien garde des Sceaux à l’égard de l’actuel président de la République. De toutes façons, pour la droite comme pour la gauche, le seul ennemi, c’est le Front National. Bref, personne ne voit rien venir. Christiane Taubira, on se contente désormais de l’exécrer discrètement. Et il faut dire que personne sur l’échiquier politique n’a eu autant de talent pour exciter les peurs et les agacements d’une large frange de la population – celle qui est inquiète de voir le monde se déliter sous ses yeux. Et personne n’a autant de talent qu’elle pour récupérer à son profit les nombreux dérapages que sa personne suscite. Au final, être l’adversaire de l’ancien garde des Sceaux, c’est tout à la fois être idiot (elle est intelligente et supérieurement cultivée), raciste (elle vient de Guyane) et homophobe (elle a fait voter le mariage pour tous) – tout ce que le pays compte de gens qui se veulent intelligents et ouverts (comprendre : de gauche) se rassemblera derrière elle. En temps venu.

Alors, nous n’aurons pas de pire adversaire.

À ceux qui en douteraient, je conseille vivement d’écouter l’émission de France inter, Questions politiques, dont Christiane Taubira était l’invitée dimanche midi.

Je vous livre d’abord une citation qui en dit long – pour qui sait entendre, évidemment – sur ce qui nous attendrait en cas de victoire de l’élue de Guyane. Interrogée sur l’exaspération de nombreux Français vis-à-vis de l’immigration, Christiane Taubira a eu cette réponse énigmatique, ambivalente et très inquiétante : « Ce citoyen [exaspéré], il n’a pas que des droits. Il a la responsabilité de faire vivre ensemble la totalité de la communauté [nationale]… La société organise par le droit les règles qui nous permettent de vivre ensemble. » Ça sonne bien, républicain et tout, mais il faut écouter et ré-écouter pour saisir ce qui se dit là. Il faut comprendre : tout ce qui pourrait menacer la doxa du vivre-ensemble devrait, devra être interdit.

On voudrait préparer l’opinion publique à un nouveau durcissement des règles restreignant la liberté d’expression, qu’on ne s’y prendrait pas mieux. De fait, une partie de l’opinion rêve à haute voix de mettre Zemmour en taule – et, à défaut, n’hésite pas à souhaiter publiquement son interdiction d’antenne. Nous ne sommes pas la Turquie d’Erdogan, mais méfions-nous : ça n’arrive pas qu’aux autres.

La droite française écoute peu de ce genre d’avertissements, étant historiquement plus sensible à l’autorité qu’à la liberté – les charrettes de 1793 n’ont jamais produit, à droite, une prise de conscience réelle du danger totalitaire (sauf à ses deux extrêmes, l’un libéral, l’autre national). Pour dire les choses simplement : la droite a toujours trop rêvé de restauration pour défendre efficacement la liberté d’expression. Elle est prisonnière de sa plus vieille histoire.

Ayant appris de mes maîtres que le diable est dans les détails, j’ai également été sensible à un court passage de l’émission (minutes 69 et 70) pendant lequel Christiane Taubira déclare que, parmi les radicalisés, « 52 % sont des convertis récents ». « Ces convertis récents, ils passent à l’acte très rapidement. En quelques semaines, ils passent au massacre au nom, prétendument, de cette religion ».

J’ignorais ce chiffre qui sonne bien. Ni trop précis (52,65 % aurait senti le trucage), ni trop vague (50 % aurait fait « au doigt mouillé »). Non, 52 %, ça ressemble à une victoire nette, mais pas écrasante, comme à une élection présidentielle.

L’islamisme radical serait donc majoritairement une affaires de Jean-François et de Cécile, et ne concernerait que minoritairement des Khaled (Khelkal) et autres Mohammed (Merah), Yacine (Sahli) ou Salah (Abdeslam).

Le plus intéressant dans cette affaire et qu’aucun journaliste présent sur le plateau n’a osé protester en entendant le fameux chiffre des 52 %. Ils n’ont pas seulement évité de prononcer la liste des noms de nos bourreaux, mais ils n’ont pas interrogé, non plus, l’étude qui a fourni ce chiffre – qui sonne pourtant si bien. Par exemple : n’est-on pas plus sûrement signalé comme « radicalisé » si l’on provient d’une famille non-musulmane, alertée par les signes de cette dérive ? La question n’a pas effleuré ce brave Nicolas Demorand qui a même fini par acquiescer d’un borborygme – disons d’un « humm, humm » non pas de doute, mais d’approbation (à écouter aussi).

Bien sûr, on peut évoquer le parti-pris, l’engagement dans une guerre civile idéologique qui fait de Zemmour, de Causeur et de ses amis, l’ennemi prioritaire. Et dans une guerre, la vérité est la première victime. Selon cette hypothèse, Demorand ou Leparmentier n’auraient pas cillé, parce que ce chiffre de 52 % arrangeait leurs petites affaires. Je crois cependant que la réalité est autre.

Pour tenter d’évoquer cet aveuglement volontaire, on peut évoquer la figure du déni, ou plus précisément de la dénégation freudienne. L’individu sait bien où est son désir, sa vérité, mais le gendarme du surmoi l’oblige à exprimer le contraire, à faire semblant d’y croire et à y tenir « mordicus ». Barthes a résumé cela dans ses Fragments par la formule « Je sais bien, mais quand même ». Ici, ce serait : Touche pas à mes stats !

J’expliquerais plutôt la crédulité – presque gourmande – de toute une partie de l’opinion à l’idée que le djihadisme viendrait de nos propres rangs, par un mécanisme de défense que la psychanalyse a mis à jour : l’identification à l’adversaire. En jouant au loup, l’enfant fait comme s’il était celui qui le terrorise et il domestique ainsi son propre effroi. Le fameux « syndrome de Stockholm » au cours duquel l’otage prend fait et cause pour son ravisseur s’apparente à ce même mécanisme. En donnant au djihadisme la figure du « nous », plutôt que du « eux », en mettant de côté la dimension radicalement étrangère de l’attaque dont nous sommes victimes, telle la femme violée qui se persuade qu’elle y est bien pour quelque chose, qu’elle y a participé, nous nous rassurons. Si le djihad, c’est nos enfants, alors nous saurons les raisonner, les ramener au bercail de la démocratie. Si le djihad, c’est l’échec de l’intégration des immigrés, alors, ce qui se profile, c’est bien la guerre. Enfin, seulement à 48 % si l’on croit Christiane Taubira.

Combien de morts avant de fermer Lampedusa ?

 

Regardons ce que nous montre le film de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa (en salles le 28 septembre)… et posons nous les bonnes questions.

Tandis que,  de mon côté,  j’assistais à la projection de Fuocoammara, par-delà Lampedusa, le nouveau film de Gianfranco Rosi, Ingrid Riocreux revenait ici sur l’usage de certaines photographies par les tenants de l’accueil des réfugiés sur notre sol. Comme tout le monde, j’ai également en mémoire l’image de ce garçonnet kurde flottant au bord du rivage, face contre sable. Ce cliché eut un nom. Il claquait comme un slogan : le petit Aylan. Je me souviens alors de l’étrange jubilation, fort éloignée de l’idée de deuil, qui avait saisi nos adversaires : ils tenaient enfin leur preuve. Non la preuve qu’un drame se jouât en Méditerrannée – merci les gars, vous nous l’appreniez, à nous éternels ignorants – mais une autre, délirante. Derrière l’alibi de nos prudences face au déferlement démographique et à ses conséquences futures, se cachait une réalité plus sombre, criminelle : Aylan, c’est nous qui l’avions tué. Le corps inerte de l’enfant nous accusait.. Pleuvait alors « l’injonction abêtissante et culpabilisante à prendre un certain parti », pour reprendre l’expression si juste d’Ingrid.

Avec une naïveté certaine, un homme politique tenta ces jours-là de résister à l’averse. C’était Florian Philippot. L’imprudent s’obstinait à opposer la raison à l’émotion – attitude qui définit assez bien ce qu’est le salaud moderne : un type qui veut – contre vents et marées, si j’ose dire – continuer à réfléchir. Que disait, à l’époque, Philippot ? Plus on accueillerait de réfugiés à Lesbos, plus on encouragerait la traversée du bras de mer séparant le continent (turc) de l’île (grecque). Et plus les gens traverseraient, plus il y aurait d’accidents, et donc de noyés. Ce n’était pas la fermeture de l’Europe qui était la cause de la mort d’Aylan, mais plutôt son ouverture.

 Le raisonnement était aussi logique qu’inaudible. Le numéro deux du Front National pouvait rejoindre la troupe des amis de Galilée et murmurer, pour lui-même, « et pourtant… et pourtant… »

J’aimerais à ce stade, et d’une certaine manière pour prendre les devants, opposer la photo d’Aylan et sa publication à des fins de sidération et de saturation du débat, à l’image documentaire, et notamment au film de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, qui sort en salles le 28 septembre. Le film, on s’en doute, a pour thème l’arrivée des migrants sur ce premier rivage d’Europe – mais pas seulement.

Fuocoammare, avant de devenir – n’en doutons pas une seconde – le film-ralliement de tous ceux qui bien-pensent, est d’abord un très beau documentaire, d’une poésie sombre, saisissante et qui a l’immense mérite de ne pas céder à ce travers de tant de documentaires : ponctuer mécaniquement de bons chromos des séquences saturées d’émotion. Au contraire, la beauté des images de Rosi avance à pas comptés, nous prend tranquillement par la main, que ce soit sur les rivages de Lampedusa et cette étrange splendeur mélancolique du Sud en hiver, ou sur les flots agités, ceux des pêcheurs, des sauveteurs et des migrants.

Le film de Rosi n’est jamais didactique ou moraliste. Il juxtapose deux réalités : l’une tranquille, presque ennuyeuse (mais non dénuée de grâce, et c’est une litote), des habitants de l’île – un garçon qui a les préoccupations de son âge, son père pêcheur, sa grand-mère qui tient le foyer, un médecin… l’autre tragique, celle de ces bateaux surchargés d’âmes appelant à l’aide au cœur de la nuit, et secourus avec bienveillance et respect par une Europe pas si indigne que ça. Ces deux réalités si proches et si lointaines semblent à peine se croiser sur le rivage commun de l’île.

On me dira peut-être : l’esthétique, l’art cinématographique de Rosi sont les chevaux de Troie d’une entreprise visant à faire abdiquer leurs convictions à tous ceux qui pensent que l’Europe n’a pas à changer de population. Pour ma part, je n’ai guère de doute sur l’usage qui sera fait du film. Cette entreprise qui transformera le documentaire de Rosi en « vibrant appel » et autre « urgence humanitaire », je l’entendais déjà se fomenter après la projection de presse, dans ces entre-soi amicaux où l’on se félicite de penser comme l’autre. Le travestissement de l’œuvre en tract aura bien lieu. Doit-on y céder ?

La réponse est évidemment dans la question. Mais creusons encore un peu. Déjouera-t-on le piège en s’accrochant à une posture cinéphilique vantant les qualités esthétique du film – ne serait-ce que pour ne pas passer pour une brute dénuée de toute sensibilité artistique ? Pas plus. Séparer la splendeur du film de Rosi de ce dont il témoigne aurait la platitude, inconvenante au regard du drame humain qui se joue, d’une distinction entre fond et forme.

Autorisons-nous plutôt, pour reprendre les termes que rappelait lundi Elisabeth Lévy, à regarder ce qu’on nous montre : ici, une tragédie silencieuse. Ayons cette audace de ne pas nous cantonner à ce qui s’adresse de préférence à nous. On se rendra compte alors que Fuocoammara, par-delà Lampedusa, pose bel et bien une question qui est finalement la même que celle de Florian Philippot : jusqu’à quand laisserons-nous la porte-entrouverte ? Autrement dit : Combien de morts entre ces deux courages – le « no-way » australien, ou le pont aérien ?

L’amour au temps du choléra

Tandis que se préparait l’attentat, le gouvernement nous invitait à réfléchir sur les discriminations.

Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper-casher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes : Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p.57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p.23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée. Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p.10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce pré-supposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

Sonacotra mon amour

Leila, j’ai bien connu ton père pourtant.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités. Lire la suite

De quoi le roman immigré peut-il être l’histoire ?

La psychanalyse aussi est un sport de combat, voire de rue.

Ce dimanche, Paris était vide comme un 15 août. Dans les rues de mon quartier, les places de stationnement libres, la douceur de l’air donnaient un air de grandes vacances à ce long de week-end de printemps. J’étais seul. Après trois jours de travail acharné, je m’en rendais soudain compte avec un peu d’effroi. Pas forcément à tort. Il y a quelque chose de vaguement inhumain dans cette solitude à la fois subie et désirée, dans ce lien addictif aux livres, aux spéculations et à l’écriture, dans cette fuite de mes semblables dont je me réveille parfois brusquement, vaguement honteux.

Alors que j’arpentais les contre-allées désertes du boulevard Beaumarchais, un souvenir m’est revenu en mémoire : celui d’un enfant réfugié dans le dortoir d’une colonie de vacances de La-chapelle-en-Vercors, alors que tous les autres gamins s’ébattaient ensemble, au grand soleil de l’été 76, autour d’un ballon, ou dans quelque ronde. Une monitrice me surprit ce jour-là, soliloquant mon petit théâtre imaginaire, en plein après-midi, dans la chambrée vide, près d’un livre de la collection Rouge et Or. Elle m’invita à ne pas rester seul. Elle avait raison. Elle le fit sur un mode moralisateur. Je crois bien qu’elle se défendait de l’agressivité inconsciente de mon comportement. Ou de la sienne en retour. Comme j’affirmais doctement, du haut de mes dix ans, que « ces jeux ne m’intéressaient pas », elle me lança, grondeuse : « Allez, hop, pas d’histoires ! Viens avec moi, on va rejoindre tes camarades ! » Comme on dit, « elle posa quelque chose ». Je le ramasserais peut-être plus tard. Et de toutes manières, bien qu’en maugréant, je l’ai suivie. L’autorité a du bon : finalement, je garde un bon souvenir de cette colo, de ces jeux auxquels j’ai fini par me joindre. Mais quarante ans plus tard, il n’y a plus de monitrice et c’est à moi de me dire « Allez, hop… ».

J’ai lancé un SMS pathétique à la cantonade de mes contacts. Mon cousin y répondit immédiatement, fort de cette disponibilité aux autres, joyeuse, qui le caractérise. Quand je suis arrivé au bord de la Seine, au Jardin des sculptures où j’avais rendez-vous avec lui et sa nouvelle petite amie, j’étais très en avance – Sam et Magali ne me rejoindraient que vers quatorze heures après avoir déposé leurs enfants chez leurs ex respectifs. Nous déjeunerions sur l’herbe, oui, à l’heure espagnole.

Je me suis installé sur le talus qui domine le quai. J’ai préempté l’espace en déployant une nappe et disposant, en éclaireur, quelques effets. Un type pas loin de moi fit exactement la même chose. Nous en avons vaguement plaisanté : « Ah, c’est sûr, les places sont chères un beau dimanche comme ça, surtout avec la vue sur la Seine, etc. » Et nous avons commencé à bavarder : l’un qui était sinon du quartier, du moins pas très loin, l’autre du 9-3, l’un qui venait souvent, l’autre qui aimerait venir plus souvent… l’un qui habitait à Oberkampf, « tu vois pas où c’est ? Moins de cent mètres du Bataclan… », l’autre qui changea de figure à ces trois syllabes. Et vlan ! Pourquoi croyez-vous que je m’enferme avec les livres ?

« Tu me dis ça à moi ? (sous-entendu « à moi d’origine maghrébine »). Je vais te dire, moi, que ce soit bien clair, ces types-là, c’est pas des musulmans, ça n’a rien à voir. » Que j’aie protesté d’un « non, c’est juste que maintenant le Bataclan, ça situe » valant excuse n’y changea rien. Il aurait également été inutile de dire que nous avions l’événement en partage, que c’est au Français en lui que je m’adressais – mais était-ce si sûr ? Mon talent pour déclencher des polémiques est plus fort que ma capacité à les désamorcer. De toutes manières, l’autre sous ses airs aimables ne demandait que cela et la guerre des interprétations fut déclenchée. Je fis front sur le mode du désormais aussi habituel que sans effet, « C’est le rien du rien-à-voir qui me gêne. »

Bien que tendue, la discussion resta modérée dans le ton, comme si ce que nous partagions encore – le soleil, la Seine, la vue sur l’île Saint-Louis, l’attente heureuse de nos proches – valait assez pour que nous ne le gâchions par une hostilité trop franche. Mon voisin avait trouvé son client. Il avait envie de déballer ses vérités. Je pouvais (encore) les entendre sans y adhérer – même si je sentais bien que la discussion était risquée, tant l’un voulait affirmer et l’autre interroger, tant l’un tenait à prendre le dessus et l’autre à le faire tomber.

Il avait cinquante ans, il travaillait depuis l’âge de seize ans, il avait grandi dans un bidonville, les musulmans ne devaient rien à la France, « la République c’est juste ne pas contrevenir aux lois, mais pas s’assimiler. Notre mode de vie ne vous regarde pas. » Non, ce n’est pas le pacte implicite entre la France et ceux qu’elle a accueillis. Non, d’ailleurs il n’y a pas eu d’accueil – ils étaient des parias. Les naturalisations ? Pffff. Du papier ! Non, trois fois non. Non à tout. Non, c’est non.

Tiens, le regroupement familial ! Une seule et unique raison motiva la France : que les salaires des immigrés ne partent pas à l’étranger. C’était pour le fric, c’est tout. Il le répète une, deux, trois fois. Sa bouche se crispe. Son regard se perd dans un ailleurs mauvais. Je n’ose pas le dire mais je pense « c’est tout, qui de nous deux est un sais-tout ? »

La discussion s’est transformée en discours. De plus en plus hargneux, emporté. Mon voisin, au départ si sympa quand nous déballions nos affaires, s’emballait justement. Une parole maniaque, répétitive, irrépressible. Je m’en rendais bien compte : il lui fallait absolument me saillir de mots définitifs, d’explications univoques, d’arguments en béton, d’un « roman immigré » érigé, fier et tout puissant balancé à la figure du roman national. Prends-ça, et encore, et encore. Une pluie de coups verbaux assénés, sinon avec bonne conscience, du moins avec un semblant de jouissance. Avec quelques « mais… » inaudibles, je me débattais. Et, vous voyez le genre, si j’ose dire, mes résistances, mes protestations balbutiées ajoutaient à son plaisir. J’étais « les gens comme toi… », lui « tu vois ce que je leur fais. »

Heureusement que mon cousin Sam est arrivé en retard. Eaux-mêlées comme moi, il a gardé de l’affluent qui nous distingue de sain(t)s réflexes. De là à ce qu’il plongeât le vindicatif dans le cours du fleuve que nous partageons, il n’y aurait eu qu’un pas. La Providence nous évita ces perspectives. Elle nous sauva de l’imprudence qui me caractérise et m’avait encore mis dans de sales draps.

En attendant (le drame ou mon sauvetage musclé), je réussis à interrompre le flot argumentaire et son besoin de salir à travers moi la nation tout entière, de l’école à l’armée, de l’hôpital à la police, en répétant au moins une dizaine de fois, avec douceur (faux-jeton) et obstination : « Est-ce que je peux quand même te poser une question ? » La onzième fois, comme réveillé de son délire, il s’interrompit, se ressaisit et me dit avec une amabilité soudaine (faux-jeton et demi) « Bien sûr, je t’en prie. » Je crois même qu’il s’autorisa à sourire.

« Le regroupement familial, es-tu sûr qu’il n’a été motivé que par une seule et unique raison ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’intuition que c’était ça le sujet. Certains parlent de communication d’inconscient à inconscient. C’est possible, même si cela a un côté « pensée magique ».

Mon interlocuteur ne me répondit pas. Il repartit progressivement dans sa logorrhée vindicative, vengeresse, grossière. Au fond : haineuse. Je laissais dire, chèvre au piquet qui attend que ça passe (après tout, visiblement la guerre d’Algérie n’est pas terminée). Et quand il reprit son souffle, je répétai la même question. Il se renfrogna.

« Ça t’obsède ou quoi ? Ça ne passe pas pour vous le regroupement familial… »

« Pour moi ? »

Je profitai du silence qui suivit pour enfoncer le clou :

« À quel âge es-tu arrivé ? » Après sa réponse, qui correspondait justement à l’âge du non, je lâchais « D’accord, et avant, en Algérie, en gros tu étais seul avec ta mère, c’est ça ? Tu as une bonne raison de nous en vouloir alors… »

Il resta bouche bée devant tant de culot – un uppercut lumineux dont il a dû se demander s’il n’appelait pas un vrai coup de poing en retour. À moins que conscient de ses excès, il se soit dit : à imbuvable, imbuvable et demi. À moins enfin que ça l’ait justement éclairé.

Ma façon d’interrompre cette conversation sur une scansion lacanienne (par laquelle l’analyste met fin à la séance, sur un mot qui travaillera le patient jusqu’à la prochaine fois), fut sans appel. Souverain rejoignant, sous des acclamations intérieures (et une honte qui ne l’était pas moins), son royaume – l’empire du sens – j’avais entendu. Et plus rien à entendre de plus. Je tournai légèrement le dos et reprenais ma lecture en attendant Sam. Je m’en voulais de cette interprétation sauvage et du K.O infligé, mais bon, je m’étais défendu. Et il n’en mourrait pas, bien au contraire.

Une bonne heure après, alors mon voisin avait été rejoint par deux femmes sympathiques et aux rires clairs, et moi par mon cousin et sa blonde dulcinée, il se leva, alla vers nous (vers mon cousin plus exactement, rayonnant de paix intérieure). Il nous proposa de goûter son vin. Du vin d’Algérie. Fort bon. Nous l’accompagnâmes, les uns et les autres, d’un reblochon que produisent les élèves d’un lycée agricole en Savoie et que j’avais amené. Mon voisin avoua n’avoir encore jamais goûté ce fromage. Il me semble qu’à cet instant, la vie lui était plus légère. À moi aussi.