Malik P. L’amour à déraison

Après la fuite de la famille royale à Varennes, les élites furent saisies d’un tremblement. En son for intérieur, chacun sentait bien que l’événement changerait la donne et remettrait en cause la monarchie elle-même. On se fit donc, en réaction, plus royalistes que le roi. On déclara que ce dernier avait été enlevé – mensonge d’état qui rencontra un tel désir que rien ne changeât que certains voulurent y croire. Les révolutionnaires les plus hostiles à la monarchie furent marginalisés, poursuivis ou massacrés (Champs-de-Mars). Tout plutôt que cette vérité dérangeante : Louis XVI avait trahi la nation. Les jours qui suivirent Varennes furent donc un bel exemple de déni collectif.

Il en est de même aujourd’hui où se multiplient les déclarations apaisantes, les manifestations de bonne volonté. Les cathos de gauche, rarement avares de leur seconde joue (heureusement qu’ils n’en ont pas trois) prennent le chemin de la mosquée. De jeunes musulmans se proposent ici ou là de protéger nos églises. Ah qu’il sera doux de communier sous la protection de nos désormais grands frères ! Qu’on se le dise : Rouen n’est pas Beyrouth. Comme le lance, la veille de la Saint-Barthélémy, l’aubergiste du film de Patrice Chéreau, La reine Margot : « Eh bien maintenant on va tous vivre ensemble… puisque c’est ça qu’ils veulent. »

Viendra ensuite le temps des analyses et des explications. Il se prépare déjà. À propos des deux terroristes de Saint-Etienne-du-Rouvray, telle vieille amie, abonnée à l’Obs, s’interrogeait hier devant moi : « Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer dans la tête de ces deux gamins ? » Parcours chaotique, absence du père, psychose… L’explication individuelle, psychologique, sera certainement l’un des piliers de la résistance idéologique à l’irruption du réel. La gauche qui fit de tout fait divers un symptôme politique, s’apprête à faire d’une situation politique (voire historique) une simple série de faits divers mettant en scène autant de paumés détachés de toute appartenance à une collectivité.

Le camp du déni joue sur du velours. D’abord parce que pas grand monde n’a envie que l’histoire soit tragique et que des mutations démographiques aient un jour un impact autre que marginal et, somme toute, valorisant. La figure de l’étranger toléré célébrera encore longtemps notre génie national – quand bien même serions-nous, nous-mêmes et dans le quotidien de nos vies, « intoléré ». On ne se déprend pas facilement d’un idéal de soi, même cent fois contredit par l’expérience.

On ne se pressera pas non plus pour admettre que la situation sécuritaire est liée à des choix collectifs faits avec légèreté, voire inconscience. Le reconnaître serait donner raison au parti des infâmes. Du sommet de l’état à la plus petite parcelle de pouvoir (le proviseur, le médecin…), on fera bloc.

Enfin, la psychologie explicative permettra à celui qui s’en emparera d’apparaître un peu plus malin que les autres – fût-il aveugle sur ses propres complexités. Déclarer comme je l’ai entendu après Nice, « Tu ne m’enlèveras pas de la tête que ce garçon (le chauffeur) avait des problèmes » ne demande ni sagacité particulière, ni longue pratique du divan. À peu de frais, le locuteur se pose en personne éclairée, bien supérieure à celui qui se contentera d’un vulgaire « ça ne peut plus durer ». Retourner le fiasco dont on est responsable en démonstration éclatante de sa supériorité morale et intellectuelle sera la grande affaire des tenants du « vivre ensemble ».

Ce piège, le parti du sursaut s’apprête à tomber dedans. Entre lois d’exception et refus de toute explication, la posture est martiale. Face à la mollesse de l’intelligence revendiquée, il faut opposer le dessin rassurant de la veine jugulaire. L’intelligence sera ravie de jouer le rôle de la maman-qui-comprend. La fermeté, celui du papa-qui-punit. Entre les deux, on va s’aimer très fort. Les gosses pourront tranquillement continuer à délirer.

Il y a, en effet, une étrange naïveté à croire, plus de cent ans après la découverte de l’inconscient, que la folie se contente de déraisonner et qu’un acte insensé n’a pas de sens. Le délire du psychotique n’émerge pas ex nihilo. Le fantasme des uns, désirant, s’articule aux névroses des autres. On gagnera à s’interroger sur la personnalité des auteurs des attentats, non pour dévitaliser la charge politique de leurs crimes, mais pour mieux saisir que ces actes ne sont que le prolongement d’un dire, une sorte d’étape ultime d’un désir, plus ou moins explicite et conscient, dont l’étendue ne se limite pas aux seules âmes suffisamment malades pour passer à l’acte.

Comme beaucoup, j’ai été bouleversé par l’interview de Jamine, la mère de Malik Petitjean. Dans un réflexe de survie, cette femme refuse de croire que son fils était bien l’un des deux terroristes qui ont égorgé un vieillard célébrant une messe. Pas ça, pas lui. Et surtout : pas elle. Le caractère pathétique de ses paroles illustre bien la détresse de celui qui se réfugie dans le déni, ici poussé jusqu’à une forme d’hallucination négative – ça n’a pas eu lieu, ce n’est pas vrai. Face à l’excès d’une réalité qui fait irruption, la conscience se cabre.

Pour appréhender cette figure de l’hallucination négative, on pourra faire un détour par la fiction en se souvenant du film d’Ozon, Sous le sable. Charlotte Rampling ne veut tellement pas croire à la disparition de son mari (Bruno Cremer) qu’elle a l’illusion de continuer à le voir. De quoi se protège-t-elle par ce déni ? De la souffrance de la perte ou de l’irruption d’un fantasme inconscient de meurtre que le réel vient impitoyablement rappeler ? On le sait bien : il n’y a pas plus propice au déni que le retour du refoulé. Quand l’inconscient sonne à la porte, on ferme à clé. Quand il tambourine, on se barricade.

Jamine ne peut avoir élevé un terroriste. L’acte de Saint-Etienne-du-Rouvray ne s’adresse pas à elle. Si son gamin l’a appelée tendrement juste avant, ce n’est pas qu’il lui dédiait par avance quelque chose, c’est qu’il n’est pas celui qu’on a identifié.

On peut avoir pour cette pauvre mère qui n’a évidemment jamais « voulu » cela, une immense compassion – et, pour ma part, une tendresse que je ne m’explique pas tout à fait. Sinon en tant que fils, pris, comme tous les fils, dans le désir de la mère. Le psychotique est celui qui demeure dans ce dialogue exclusif et inconscient, ne sachant sa propre limite, englobé dans l’inconscient maternel et ses possibles démons. Il aurait fallu un père pour détacher le psychotique en devenir de la toute puissance du fantasme maternel et pour entrer en civilisation. Au risque d’une interprétation arbitraire, peut-être non conforme à l’histoire réelle de cette famille, je suis tenté d’entendre dans l’apposition du prénom et du nom ceci : À l’insu d’elle-même, Jamine aurait fait inconsciemment de son fils, un roi « Malik » qui terrasserait ces « petites gens ». Le père, Frank, presque François, petit Jean en tout cas, n’aurait sans doute pas été de taille à s’opposer à pareille géométrie inconsciente. Peut-être a-t-il été le premier terrassé par Malik, rejeté de ses prérogatives masculines et paternelles ? Tout ceci n’est que conjectures et un jour ces parents raconteront peut-être ce que fut l’histoire de leurs fils. Il ne reste aujourd’hui du garçon qu’un cadavre défiguré par l’ultime (et seule?) rencontre avec la loi. Quelle que soit l’horreur du crime, on ne peut que compatir devant pareille dévastation familiale.

Dans une chanson célèbre, le duo Les Rita Mitsouko le rappelait : « On n’a pas que de l’amour, y a de la haine. » Dans les familles et les couples, le deux se combinent dans ce qu’on nomme désir – et qui parfois délire. Au jeu des identités mixés et confrontés, il n’y a pas que des gagnants, jonglant avec celles-ci, riches de tout ce qui les oppose, allant d’une ville-monde à l’autre, d’une culture, d’une religion à l’autre. Tout métissage n’est pas heureux. Notre tour de Babel s’est effondré comme le corps de ce vieux prêtre égorgé en pleine messe.

 

L’amour au temps du choléra

Tandis que se préparait l’attentat, le gouvernement nous invitait à réfléchir sur les discriminations.

Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper-casher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes : Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p.57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p.23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée. Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p.10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce pré-supposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

Sonacotra mon amour

Leila, j’ai bien connu ton père pourtant.

Il n’y a bien sûr rien de nouveau sous le soleil de Floride. La fureur islamiste n’en finit pas de déclarer la guerre au reste du monde – qui, lui, n’en veut surtout pas. Il y a ceux qui désignent, et ceux qui ne désignent pas. Il y a ceux qui mettent en avant la particularité des victimes, ceux qui s’inquiètent de l’avantage donné à Donald Trump, ceux qui diluent doctement le fait dans une question plus vaste (l’homophobie, le port d’armes aux États-Unis, voire la violence en général…). Ceux qui, tels les parents du tueur, nous assènent un second coup : tout cela n’aurait « rien à voir » avec l’islam. Dans quelques jours, dans quelques heures sans doute, la musique du « pas d’amalgame » et du « vivre ensemble » reprendra. Il ne faudrait tout de même pas que des homosexuels stigmatisent les musulmans de nos cités. Lire la suite

Antifas, comment se la faire à plusieurs

Psychanalyse du « nique la police »

La scène de l’incendie d’une voiture de police, rue du faubourg du Temple, la semaine dernière, n’a pas que choqué ou indigné le citoyen qui observe  pour l’instant plus décontenancé que rageur  l’interminable chute de notre pays et de sa dignité. Elle a aussi réjoui et excité tout un public friand d’un tel spectacle, et pas seulement pour des raisons politiques : c’est une scène à forte connotation sexuelle. En effet, sur la vidéo, quatre ou cinq jeunes assaillent une voiture de police. Ils en perforent les orifices. Ils y mettent le feu. C’est quasiment un rapport explicite. Il n’est guère besoin de faire un dessin (non, non, les gars on a compris, merci), mais on peut, en revanche, y mettre quelques mots d’interprétation. L’obscénité du geste perdra de sa puissance de sidération.

Deux points attirent mon attention : la dimension incestueuse, œdipienne de cet acte et le fantasme homosexuel lié. Bien qu’ils aient été mis en examen pour tentative d’homicide, et qu’on puisse approuver cette maximisation de la qualification judiciaire (elle permettra une longue détention préventive), il est clair que l’objet du désir, le corps du délit, était cette voiture à l’évidente symbolique féminine (du moins dans le fantasme masculin : un creux dont on peut s’emparer).

Mais c’était surtout une voiture « interdite » (comme la mère est la femme interdite) : c’est même la seule voiture qu’un citoyen ordinaire ne peut pas convoiter en tant que telle, qu’il ne peut ni acheter ni même voler. Toutes les autres, oui. Celle-là, non. Dans le champ symbolique, elle est la mère.

Ici une mère violée : du nique ta mère à nique la police, il n’y avait qu’un pas. Il fut franchi.

Ce fut, soulignons-le, un viol collectif. Les assaillants ont agi en bande, si j’ose dire. Il y a bien sûr des raisons pratiques : on est plus fort à cinq que tout seul. Dans de pareils cas, l’avocat général soulignera, avec une efficacité de prétoire, la lâcheté du geste. Mais on a alors tendance à oublier la jouissance particulière du viol en réunion : c’est aussi du sexe « entre potes ». Le violeur, dans ces circonstances, voit son comparse, frotte, touche, partage la folle l’ivresse (on voit sur la scène de l’attaque de la voiture, cette joie rugissante). Le violeur en réunion abolit la rivalité fraternelle (source possible de castration symbolique), mais pas seulement : en anéantissant la victime, la bacchanale fait d’une pierre deux coups. Altérité féminine et altérité de la loi sont comme désintégrées dans la fureur du passage à l’acte. Cette fraternité exacerbée tue père et mère dans un même geste. Le violeur en réunion jouit de cette violence, avec le frère. Il jouit de se voir comme le frère, fantasmatiquement tout puissant. Et surtout, comprenons-le bien : il jouit du frère.

On n’épiloguera pas : il va de soi que la pulsion homosexuelle de ces miliciens « antifas » trouvera en prison, entre le porno du samedi soir et l’appel de six heures, de fréquentes occasions de s’exprimer. Surpopulation carcérale aidant, ces rouges S.A vont pouvoir démontrer leur bonne volonté antiraciste et leur sens de l’accueil. La taule, ça n’est pas que salsifis tièdes en guise de dîner. Les after sont longues. Bon app’ les gars.

Ce qui peut nous préoccuper un peu plus, si l’on veut bien poursuivre cette interprétation, c’est la défaillance du père, inhibé dans sa violence légitime, fondatrice d’un ordre humain. Et le père ici, c’est le peuple français.

En observant la cérémonie de remise d’une médaille à Kevin Philippy (le conducteur de la voiture de police), je ne fus pas tant frappé par le visage un peu absent du ministre de l’Intérieur (nos gouvernants ont toujours cette tête éternellement contenue de principal de collège en ZEP surjouant la sérénité grave au milieu du chaos), ni par les larmes de ce brave gardien de la paix encore sous le choc, que par l’unanimisme avec lequel on accueillit cette bravoure, tout de même un peu passive, et qu’on qualifie de « sang-froid ». La police doit-elle forcément l’avoir douce ? Et nos CRS, régulièrement appelées place de la République, ont-elles vocation à être des casques bleus ou à répondre sans faiblir à la demande de matraque de l’hystérie manifestante ?

Je ne mets évidemment en cause ni les forces de l’ordre, ni leur hiérarchie, ni même les gouvernants, mais la société qui permet à cette situation de perdurer. C’est elle qui est défaillante. Cette opinion publique qui, d’un côté, tolère qu’on envoie un CRS en correctionnelle pour un geste musclé dans le cadre d’échauffourées et qui, de l’autre, applaudit à tout rompre une retenue que sur la vidéo, je n’arrive pas à trouver pertinente (bien que peut-être courageuse, ou la seule attitude possible, je ne sais pas). Je ne justifie pas le geste violent du CRS et ne désapprouve pas la retenue du gardien de la paix. Je dis juste que l’unanimisme de la presse et de l’opinion est surprenant. Comment l’entendre ? Comment entendre cette véritable passion de la retenue où chacun s’encourage bruyamment non pas à cogner fort mais à demeurer le plus impassible possible ? Comment comprendre qu’on veuille être si passionnément raisonnables, imperturbables et stoïques ? Comment sommes-nous tous devenus ces principaux de collège ivres d’immobilisme ?

Cette étrange passion me fait penser à la figure de l’obsessionnel rongé par la pulsion agressive qui le taraude inconsciemment et le culpabilise. Plus cette pulsion l’agite, plus il se refrène. Plus il a envie d’en découdre, plus il se retient et se combat lui-même. Plus la pulsion l’assaille, plus il la verrouille. Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, il fend l’armure.

Ça tombe alors, et dru.

Erotomanie de l’Occident

De qui se moquent ces amants de Caracas ?

Quand on aime le cinéma, on hésite toujours à descendre un film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à y réfléchir au-delà de la séance. Quand elle fut pénible, pourquoi donc la prolonger ? Je n’oublie pas, non plus, qu’à table, ma mère disait toujours « Tu n’aimes pas ça, soit, mais n’en dégoûte pas les autres. » Si je m’apprête à rompre avec ce précepte maternel, ce n’est pas forcément parce que la psychanalyse apprend à désobéir (est-ce si sûr, d’ailleurs?) ni parce que j’aurais oublié que le cinéma est un art fragile. C’est parce que cette histoire homosexuelle (une petite frappe vénézuélienne tombant amoureux de son micheton) ne se contente pas d’être pas d’être banalement exaspérante. C’est un bel exemple de manipulation perverse du penchant érotomane de l’Occident.

Étudiant, il y a maintenant de nombreuses années, j’avais assisté à un cours qui devait s’intituler « Analyse et techniques du scénario ». Depuis, je garde en mémoire sa leçon inaugurale : qu’on écrive ou qu’on regarde un film, la question principale est toujours la même – quelle est la place subjective de l’auteur ? Il en découle une autre : à quelle place assigne-t-on le spectateur ? L’intérêt de ces deux questions est qu’elles ne sont pas seulement ouvertes. Elles le restent. Elles appellent rarement des réponses simples et définitives (cette fameuse place subjective de l’auteur est souvent mouvante, distribuée entre plusieurs personnages). En se les posant plusieurs fois, de manière itérative – toute réponse conduit à voir le film sous un autre angle à partir duquel on peut se reposer la même question – on entame un dialogue avec le film qui nous fait passer de l’état de sidération propre au spectateur – c’est la règle du jeu, au moins le temps de la projection – à une liberté nouvelle, critique. Pour peu qu’on s’en donne la peine, ça fonctionne.

Mais, en toute honnêteté, ce ne sont pas ces deux questions que je me suis posées après avoir vu Les amants de Caracas. Plutôt, celle-ci, brutale : « De qui se moque-t-on ? » Déclinons cette dernière, elle nous ramènera aux deux autres.

D’abord, qui est ce « on » ? Le réalisateur, Lorenzo Vigas, sans aucun doute. J’y reviendrai. Le jury de la Mostra de Venise, présidé en 2015 par le Mexicain Alfonso Cuaron, sûrement, qui a accordé le Lion d’or au film vénézuélien – le plaçant aux côtés, excusez du peu, de Rashomon (1951), Journal intime (1962), Belle de jour (1967), Sans toit ni loi (1985) et Au revoir les enfants (1987). Il y a des voisinages qu’on se devrait pourtant de respecter.

Comment Alfredo Cuaron, réalisateur de Gravity n’a-t-il justement pas vu ces pesanteurs qui ponctuent Les amants de Caracas ? Il y a bien soixante plans trop longs d’une seconde, quand ce n’est pas de deux ou trois. Au montage final, ça ne fait que deux ou trois minutes de trop, mais cela transforme les quatre-vingt-dix restantes en un long et lourd calvaire. Je ne sais comment réagira dimanche soir, au micro du Masque et la plume, Danièle Heymann mais je l’imagine volontiers, vengeant les spectateurs, avec son traditionnel « Aaah ! Ces silences lourds de sens… Aaah ! Ces regards qui en disent long… ».

Passons rapidement sur la dimension politique du film. Involontaire (Vigas le reconnaît), mais aussi « vraie » (enfin!) qu’un lapsus, elle n’est pas la dimension la moins intéressante du film. Les rues de Caracas, saisies par la caméra, sont effarantes et l’on devine que le pays, de crise en crise, se dirige lentement vers état un proche de celui de son voisin caribéen, Haïti.

Revenons à notre « De qui se moque-t-on ? » Où est la moquerie, ou, pour dire les choses grossièrement (il faut bien se défendre contre l’agression), le foutage de gueule ?

Les amants de Caracas nous raconte une histoire d’amour liant un homosexuel d’un âge certain, Armando (interprété par l’acteur chilien Alfredo Castro, remarquable dans No et El club de son compatriote Pablo Larrain) à un jeune voyou, Elder (le jeune Luis Silva). Le premier tente d’abord d’acheter les faveurs du second qui, après avoir fait mine d’accepter le deal, l’insulte, le frappe et le dépouille. À peine remis de l’agression, Armando repart en quête du jeune homme, qui l’insulte à nouveau, copieusement, le menace, le vole à nouveau, avant, tenez-vous bien, de tomber amoureusement dans les bras du vieil homme (qui n’en demandait pas tant, c’est d’ailleurs le thème revendiqué par l’auteur – pareille revendication ne suffit pas à en faire le sujet du film).

On comprend ce qu’on s’efforce de nous vendre : le coup donné, l’insulte proférée ne seraient que les signes du désir de ce brave garçon pour sa victime. On voit ici les ravages que peuvent provoquer des notions de psychanalyse utilisées uniquement pour les besoins de la cause progressiste. Selon la théorie psychanalytique, l’homosexualité latente, plus ou moins refoulée, peut générer des conflits intérieurs dont l’homophobie sourde, véhémente ou violente, serait le signe patent. Soit. Mais il se trouve qu’en général, le passage à l’acte est moins sexuel que violent. Ici, voyons grand, voyons large, le passage à l’acte est carrément amoureux. Ben voyons ! Car derrière cette histoire singulière, il y a l’idée suivante : nous serions tous homosexuels, certains l’assumant plus que d’autres.

La ficelle est tellement grosse qu’on se sent comme en devoir de préciser, façon Not in my name  : « homosexualité latente » ne veut pas dire « tous pédés ! ». J’ai, je le confesse, beaucoup d’amis hétéros qui, avec un courage certain, assument, voire revendiquent, leurs penchants pour l’autre sexe. Leur renoncement à l’homosexualité archaïque (ou infantile) n’est pas une façade, un refoulé pénible et fragile. C’est un socle. Et ils ont, eux, suffisamment de tact pour ne pas pointer, derrière la sympathie que je manifeste pour leurs compagnes, je-ne-sais-quelle hétérosexualité latente…

Trêve de plaisanterie. Cette subite conversion du jeune homme au plaisir contre-nature (Armando avait bien raison de s’obstiner) situe a priori la première place subjective de l’auteur. Et il s’agit d’un bel exemple d’érotomanie, cette psychose délirante où le sujet se croit aimé d’un autre et où toutes les dénégations de ce dernier ne sont perçues que comme des preuves supplémentaires accréditant le fantasme. En gros, ici : « Il me traite de sale pédé, c’est donc qu’il ne peut s’empêcher d’en pincer (restons polis) pour ma peau ridée. Chaque coup, chaque insulte est la preuve de ce désir qui le travaille. » À travers les péripéties qu’il impose à ses personnages, le metteur en scène, tout puissant, accrédite son propre fantasme. Il en est, dans tous les sens du terme, le réalisateur. Nous, spectateurs, sommes alors sommés de gober ce qui est censé être, au moins au début, la belle histoire du brave garçon pas si méchant que ça (touchant – et touché – Luis Silva se prête bien au gros plan pathétique). Nous sommes les victimes collatérales de ce délire érotomane. Voilà la place à laquelle nous sommes d’abord assignés : la complicité.

Quitte à en être là, souvenons-nous que l’érotomane dissimule, dans son délire, cette équation à la fois simple et stupéfiante : il m’aime = je le hais. C’est ce qu’on appelle le renversement des positions subjectives. Si l’on songe aux nombreuses manifestations collectives d’érotomanie (« Ils sifflent la Marseillaise, c’est donc qu’ils demandent plus d’intégration »), on peut vaguement s’inquiéter de ce qui se dissimule sous les pas innocents de l’antiracisme.

C’est sans doute dans cette présence du refoulé haineux que le film devient plus intéressant. S’il peut y avoir homosexualité au cœur de la violence, il peut y avoir aussi violence niché au creux du désir homosexuel. Sans vendre la mèche et le dénouement final, reconnaissons que le film explore cette ambivalence.

On rattache, ici et , sans prendre le temps d’y réfléchir vraiment, Les amants de Caracas à Eastern boys. On oublie alors que le film de Robin Campillo ne met justement pas en scène une conversion racoleuse à l’homosexualité, mais plutôt une sorte de détachement de celle-ci. Les deux hommes accèdent peu à peu à l’amitié à travers la désexualisation de leurs rapports. Eastern boys prend ici l’idéologie à rebrousse-poils (tout comme dans la nécessité affirmée d’un détachement de la socialisation primitive, clanique et régressive de l’immigré, morale ultime du film). Eastern boys est vraiment scandaleux. Les amants de Caracas joue à l’être.

La différence entre les deux films ne s’arrête pas ici. Là où le film du Français accompagne, somme toute pudiquement, ses deux acteurs (Olivier Rabourdin et Kirill Emelyanov), celui de Lorenzo Vigas multiplie les plans érotisants, ambigus, transformant le spectateur en voyeur. Pour quelques bolos, la monnaie nationale, que lui rapportera au final une place de cinéma achetée à Paris en euros , Luis Silva se pavane devant nous, dénudé ou presque, aguicheur. Un effet de bokeh (flou d’arrière-plan) achève de faire du spectateur occidental un maricón plissant les yeux d’avidité.

Alors, de qui se moque-t-on ? Mais de ce dernier parbleu ! De sa curiosité pour un cinéma du monde forcément-formidable, de ses réflexes moutonniers qui l’ont fait passer, comme un seul homme, de « l’homosexualité, ce douloureux problème », il y a cinquante ans, à l’interminable « chute du tabou de l’homosexualité », cent fois célébrée.

On imagine alors les arguments du réalisateur face à son producteur : « Oui, à Caracas on fera un flop. Mais avec cette thématique homo, à Paris, Berlin et Rome, on cartonnera. Tu finances en bolos, tu encaisses en euros. Tu piges, Coco ? » En un mot, il n’y a donc rien à attendre de ce cinéma gigolo. Il assigne au spectateur une place, et une seule : celle du micheton. Cette lucidité nous évitera le délire érotomane. Et la haine qui va avec.

Les amants de Caracas, film vénézuélien de Lorenzo Vigas Castres, avec Alfredo Castro (Armando) et Luis Silva (Elder). 93 mn. En salles actuellement.