« L’Algérie, c’est quand même un peu la France »

Entretien avec Viviane Candas, réalisatrice du film Algérie du possible (en salles actuellement) qui retrace le parcours d’Yves Mathieu, militant de l’anticolonialisme, avocat du FLN et mort en 1966, en Algérie, dans des circonstances troubles.

Causeur : Dès les lendemains de la guerre, votre père s’engage en faveur de l’indépendance des peuples colonisés, d’abord en Afrique noire, puis aux côtés du FLN.

Viviane Candas : Oui, il y avait une continuité entre son engagement antinazi et la lutte contre le colonialisme.

À l’époque, cette « continuité » n’allait pas de soi.

Pour lui et ses amis, si. Pour d’autres non. Certains combattants de la France libre, je vous l’accorde, ont d’abord été très gaullistes, puis, après que le général a trahi les pieds-noirs, OAS. Le Parti communiste lui-même a voté les crédits de guerre en 1956, soutenu Guy Mollet et l’envoi du contingent pour une guerre très dure. En revanche, le Parti communiste algérien a soutenu clairement l’indépendance. De nombreux militants étaient juifs. Ils se souvenaient des pieds-noirs majoritairement pétainistes… avant le débarquement américain de novembre 1942.

Comment expliquez-vous cette prise de conscience précoce d’Yves Mathieu et, en particulier, son engagement en faveur des Africains ?

Il est possible que sa proximité avec le sergent Diabo, son compagnon d’armes pendant toute la campagne d’Italie, ait eu une influence, ou accéléré son parcours politique. En tout cas, dès qu’il arrive en Afrique noire, après-guerre, il écrit à ses parents « Maintenant je veux me battre pour la liberté des noirs d’Afrique. »

Le sergent Diabo, c’est l’homme de la photo que vous présentez.

Oui. Il faut comprendre la genèse du film. Je savais peu de choses sur mon père. Du fait des circonstances troubles de sa mort, de la nécessité d’y survivre, ma mère ne m’en parlait pas. Après son décès, en rangeant ses tiroirs, je tombe sur des affaires qui avaient appartenu à mon père – courriers, photographies. Très peu d’éléments en réalité, mais qui vont constituer une sorte de fil rouge que je ne lâcherai pas. À partir de ces éléments, je vais tâcher de reconstituer le parcours d’Yves Mathieu, tout en m’efforçant de soutenir le lyrisme, la ferveur d’une époque et d’un combat. Selon vos engagements politiques, ce lyrisme peut vous hérisser.

L’une des dimensions du film – à mon avis, la plus belle – est celle de l’enquête, de l’enquête impossible. Dans un même mouvement, vous renoncez d’emblée à obtenir vérité sur la mort de votre père et vous vous obstinez…

Il s’agissait pour moi de déterrer ce père, de l’incarner à partir de trois fois rien et de la parole des gens qui l’ont connu. Qu’est-ce qu’il a fait de sa vie ? Pourquoi l’armée algérienne l’aurait-elle tué ? Algérie du possible est un film puzzle, un long travail sur un chapitre écrit à l’encre sympathique de l’histoire franco-algérienne. Dans ma famille, on a beaucoup refoulé cette histoire, et du coup, elle revient. Il faut bien le comprendre : là est l’actualité du film – à l’heure ou s’exprime la promesse d’une nouvelle chape de silence sur le passé colonial de la France.

Une chape de silence ? Rien que ça ?

C’est quand même le discours de François Fillon sur l’histoire… Je vais faire ré-écrire les livres d’histoire, etc. Désolée, mais je l’ai entendu. Or, l’ensemble des problèmes politiques et de terrorisme sont liés au refoulé de la violence historique.

Le travail de réflexion sur la guerre d’Algérie me semble un peu plus libre en France qu’en Algérie. Je me trompe peut-être…

Oui !

… mais je ne vois pas arriver – et ça nous intéresserait bigrement – des livres algériens sur la violence algérienne. En France, les massacres de Sétif et Guelma sont au programme d’histoire du lycée depuis plus de trente ans. La réciproque est-elle vraie ?

En France, on enseigne la guerre d’Algérie aux lycéens. Mais rien sur la guerre de conquête, de 1830 à 1846, d’une effroyable violence. Or, tout est là. Comment parler de la guerre d’indépendance sans parler de la guerre de colonisation ?

Quant à la violence algérienne, parlons-en. L’Armée de Libération Nationale (ALN) se battait contre la quatrième armée du monde. Si ça n’avait pas été extrêmement dur, ils n’auraient pas gagné politiquement – grâce, entre autres, à des procès retentissants comme celui qui suit l’attentat de Maurepianne, où Yves Mathieu sera l’un des avocats des accusés.

Votre père, après l’indépendance, aidera aussi le gouvernement algérien. C’est lui qui, en tant que juriste, est chargé de la rédaction du décret sur la nationalisation des biens vacants. Vous évoquez ces biens vacants sans parler de ceux qui ont dû les évacuer.

Vous avez mal écouté le film ! Méziane Chérif dit dans le film : « C’est votre père qui a rédigé le télégramme, à la demande du président Ben Bella, demandant à tous les pieds-noirs de revenir prendre possession de leurs terres, de leurs commerces, de leurs appartements. Si, dans deux mois, ils n’étaient pas revenus, ça tomberait dans les biens de l’état algérien. » Il le dit !

Comment seraient-ils revenus ?

C’est l’OAS qui a rendu les choses impossibles. Le Congrès de la Soumam, en 1956, avait déclaré que toute personne vivant en Algérie, quelle que soit son origine, restera en Algérie après l’indépendance, à condition qu’elle ait participé au combat pour l’indépendance. L’OAS a rendu cela impossible.

Et peut-être un peu les Algériens, non ? Les massacres d’Oran, par exemple ?

Oui, les règlements de compte furent très violents. Mais, historiquement, que s’était-il passé ? Les Algériens voulaient que les Français admettent qu’ils aient le droit de vote (et pas le système du double collège). Vous ne pouvez pas demander à des gens qui partent au front en 14-18, puis en 39-45, d’admettre qu’à leur retour ils n’aient toujours pas le droit de vote.

Mais tout le monde est d’accord là-dessus. Sur le rendez-vous manqué de 1945. Sur le fait que l’Algérie, ce n’est pas la France.

L’Algérie, c’est quand même un peu la France, et la France, c’est aussi l’Algérie. J’étais avec des amis algériens le 14 juillet dernier, au moment de l’attentat de Nice. L’attentat les a bouleversés. Eux, évidemment, n’étaient pas hystérisés comme certains Français. Mais ça les ramenait à leurs années de plomb. Si les Français comprenaient que les Algériens sont en avance sur la question du terrorisme…Vous ne pouvez pas comprendre…

Nous ne pouvons pas comprendre… En somme, en tant que Français de France, nous appartenons à un genre de « deuxième collège »… Nous n’avons pas la hauteur de vue historique…

Je crois qu’Edwy Plenel a raison quand il dit que les Algériens aiment les Francais, mais que les Français n’aiment pas les Algériens.

Cela n’a pas empêché Edwy Plenel d’être agressé en Algérie, en tant que Français soupçonné d’être juif.

Il y a beaucoup d’antisémitisme en Algérie, c’est vrai.

Revenons donc au lien entre l’engagement antinazi et le soutien à l’Algérie. Autant, je peux comprendre qu’avant 1962, on établisse ce lien, autant après l’indépendance, cela me semble plus que contestable : l’Algérie a été une catastrophe politique. Et l’Algérie n’a rien apporté à ses enfants qui, par millions, ont choisi de venir vivre ailleurs, notamment… en France.

Aucun pays ne sort de la colonisation sans passer par un demi-siècle d’autorité et de dictature. Toute révolution débouche sur la prise de pouvoir par un despote qu’on peut, au mieux, espérer éclairé. La décolonisation est une chose très longue. Alors l’Algérie n’a-t-elle rien apporté à ses enfants ? Elle a quand même formé des générations de médecins, d’ingénieurs, de gens éduqués. Vous avez dans la diaspora algérienne des gens très brillants.

Vous le dites vous-même : dans la diaspora.

Oui, une bourgeoisie a confisqué les richesses de ce pays…

C’est ce que tente d’empêcher votre père, juste avant sa mort. Il s’occupe des biens vacants qui excitent la convoitise à travers le pays… et un accident va alors le tuer, sur une petite route de campagne, isolée.

Mon père se pense Algérien… jusqu’à ce qu’il meure dans des circonstances troubles. Mon père qui, au péril de sa propre vie pendant les années du combat pour l’indépendance, n’a cessé de défendre l’armée algérienne, les combattants de l’ALN… c’est un camion de l’armée algérienne qui finit par le tuer.

Entretien réalisé à Paris, en novembre 2016. Propos recueillis par Olivier Prévôt.

 

 

Les flics, le ministre et l’arrêt Malik Oussekine

On a appris dans la nuit de vendredi à samedi 22 octobre que certains syndicats de policiers – Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa et le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN) s’étaient organisés en intersyndicale et qu’ils appelaient à des rassemblements silencieux, mardi prochain, devant les palais de justice. Selon la plupart des rédactions, décidément sagaces, il s’agirait pour ces syndicats de reprendre la main vis-à-vis d’un mouvement parti de la base – entendre : incontrôlé.
Il n’était sans doute pas nécessaire de faire le CFJ (Centre de formation des journalistes, la grande école de la profession) pour arriver à telle conclusion, tant le mouvement qui va de l’explosion basiste à sa récupération-mise en ordre par les syndicats dûment estampillés est devenu un classique de nos conflits sociaux. Ce « débordement » récurrent des syndicats par les salariés n’est qu’un signe parmi d’autres du divorce entre peuple et élites, réalité et institutions, vécu quotidien et discours officiels.

Malik P. L’amour à déraison

Après la fuite de la famille royale à Varennes, les élites furent saisies d’un tremblement. En son for intérieur, chacun sentait bien que l’événement changerait la donne et remettrait en cause la monarchie elle-même. On se fit donc, en réaction, plus royalistes que le roi. On déclara que ce dernier avait été enlevé – mensonge d’état qui rencontra un tel désir que rien ne changeât que certains voulurent y croire. Les révolutionnaires les plus hostiles à la monarchie furent marginalisés, poursuivis ou massacrés (Champs-de-Mars). Tout plutôt que cette vérité dérangeante : Louis XVI avait trahi la nation. Les jours qui suivirent Varennes furent donc un bel exemple de déni collectif.

Il en est de même aujourd’hui où se multiplient les déclarations apaisantes, les manifestations de bonne volonté. Les cathos de gauche, rarement avares de leur seconde joue (heureusement qu’ils n’en ont pas trois) prennent le chemin de la mosquée. De jeunes musulmans se proposent ici ou là de protéger nos églises. Ah qu’il sera doux de communier sous la protection de nos désormais grands frères ! Qu’on se le dise : Rouen n’est pas Beyrouth. Comme le lance, la veille de la Saint-Barthélémy, l’aubergiste du film de Patrice Chéreau, La reine Margot : « Eh bien maintenant on va tous vivre ensemble… puisque c’est ça qu’ils veulent. »

Viendra ensuite le temps des analyses et des explications. Il se prépare déjà. À propos des deux terroristes de Saint-Etienne-du-Rouvray, telle vieille amie, abonnée à l’Obs, s’interrogeait hier devant moi : « Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer dans la tête de ces deux gamins ? » Parcours chaotique, absence du père, psychose… L’explication individuelle, psychologique, sera certainement l’un des piliers de la résistance idéologique à l’irruption du réel. La gauche qui fit de tout fait divers un symptôme politique, s’apprête à faire d’une situation politique (voire historique) une simple série de faits divers mettant en scène autant de paumés détachés de toute appartenance à une collectivité.

Le camp du déni joue sur du velours. D’abord parce que pas grand monde n’a envie que l’histoire soit tragique et que des mutations démographiques aient un jour un impact autre que marginal et, somme toute, valorisant. La figure de l’étranger toléré célébrera encore longtemps notre génie national – quand bien même serions-nous, nous-mêmes et dans le quotidien de nos vies, « intoléré ». On ne se déprend pas facilement d’un idéal de soi, même cent fois contredit par l’expérience.

On ne se pressera pas non plus pour admettre que la situation sécuritaire est liée à des choix collectifs faits avec légèreté, voire inconscience. Le reconnaître serait donner raison au parti des infâmes. Du sommet de l’état à la plus petite parcelle de pouvoir (le proviseur, le médecin…), on fera bloc.

Enfin, la psychologie explicative permettra à celui qui s’en emparera d’apparaître un peu plus malin que les autres – fût-il aveugle sur ses propres complexités. Déclarer comme je l’ai entendu après Nice, « Tu ne m’enlèveras pas de la tête que ce garçon (le chauffeur) avait des problèmes » ne demande ni sagacité particulière, ni longue pratique du divan. À peu de frais, le locuteur se pose en personne éclairée, bien supérieure à celui qui se contentera d’un vulgaire « ça ne peut plus durer ». Retourner le fiasco dont on est responsable en démonstration éclatante de sa supériorité morale et intellectuelle sera la grande affaire des tenants du « vivre ensemble ».

Ce piège, le parti du sursaut s’apprête à tomber dedans. Entre lois d’exception et refus de toute explication, la posture est martiale. Face à la mollesse de l’intelligence revendiquée, il faut opposer le dessin rassurant de la veine jugulaire. L’intelligence sera ravie de jouer le rôle de la maman-qui-comprend. La fermeté, celui du papa-qui-punit. Entre les deux, on va s’aimer très fort. Les gosses pourront tranquillement continuer à délirer.

Il y a, en effet, une étrange naïveté à croire, plus de cent ans après la découverte de l’inconscient, que la folie se contente de déraisonner et qu’un acte insensé n’a pas de sens. Le délire du psychotique n’émerge pas ex nihilo. Le fantasme des uns, désirant, s’articule aux névroses des autres. On gagnera à s’interroger sur la personnalité des auteurs des attentats, non pour dévitaliser la charge politique de leurs crimes, mais pour mieux saisir que ces actes ne sont que le prolongement d’un dire, une sorte d’étape ultime d’un désir, plus ou moins explicite et conscient, dont l’étendue ne se limite pas aux seules âmes suffisamment malades pour passer à l’acte.

Comme beaucoup, j’ai été bouleversé par l’interview de Jamine, la mère de Malik Petitjean. Dans un réflexe de survie, cette femme refuse de croire que son fils était bien l’un des deux terroristes qui ont égorgé un vieillard célébrant une messe. Pas ça, pas lui. Et surtout : pas elle. Le caractère pathétique de ses paroles illustre bien la détresse de celui qui se réfugie dans le déni, ici poussé jusqu’à une forme d’hallucination négative – ça n’a pas eu lieu, ce n’est pas vrai. Face à l’excès d’une réalité qui fait irruption, la conscience se cabre.

Pour appréhender cette figure de l’hallucination négative, on pourra faire un détour par la fiction en se souvenant du film d’Ozon, Sous le sable. Charlotte Rampling ne veut tellement pas croire à la disparition de son mari (Bruno Cremer) qu’elle a l’illusion de continuer à le voir. De quoi se protège-t-elle par ce déni ? De la souffrance de la perte ou de l’irruption d’un fantasme inconscient de meurtre que le réel vient impitoyablement rappeler ? On le sait bien : il n’y a pas plus propice au déni que le retour du refoulé. Quand l’inconscient sonne à la porte, on ferme à clé. Quand il tambourine, on se barricade.

Jamine ne peut avoir élevé un terroriste. L’acte de Saint-Etienne-du-Rouvray ne s’adresse pas à elle. Si son gamin l’a appelée tendrement juste avant, ce n’est pas qu’il lui dédiait par avance quelque chose, c’est qu’il n’est pas celui qu’on a identifié.

On peut avoir pour cette pauvre mère qui n’a évidemment jamais « voulu » cela, une immense compassion – et, pour ma part, une tendresse que je ne m’explique pas tout à fait. Sinon en tant que fils, pris, comme tous les fils, dans le désir de la mère. Le psychotique est celui qui demeure dans ce dialogue exclusif et inconscient, ne sachant sa propre limite, englobé dans l’inconscient maternel et ses possibles démons. Il aurait fallu un père pour détacher le psychotique en devenir de la toute puissance du fantasme maternel et pour entrer en civilisation. Au risque d’une interprétation arbitraire, peut-être non conforme à l’histoire réelle de cette famille, je suis tenté d’entendre dans l’apposition du prénom et du nom ceci : À l’insu d’elle-même, Jamine aurait fait inconsciemment de son fils, un roi « Malik » qui terrasserait ces « petites gens ». Le père, Frank, presque François, petit Jean en tout cas, n’aurait sans doute pas été de taille à s’opposer à pareille géométrie inconsciente. Peut-être a-t-il été le premier terrassé par Malik, rejeté de ses prérogatives masculines et paternelles ? Tout ceci n’est que conjectures et un jour ces parents raconteront peut-être ce que fut l’histoire de leurs fils. Il ne reste aujourd’hui du garçon qu’un cadavre défiguré par l’ultime (et seule?) rencontre avec la loi. Quelle que soit l’horreur du crime, on ne peut que compatir devant pareille dévastation familiale.

Dans une chanson célèbre, le duo Les Rita Mitsouko le rappelait : « On n’a pas que de l’amour, y a de la haine. » Dans les familles et les couples, le deux se combinent dans ce qu’on nomme désir – et qui parfois délire. Au jeu des identités mixés et confrontés, il n’y a pas que des gagnants, jonglant avec celles-ci, riches de tout ce qui les oppose, allant d’une ville-monde à l’autre, d’une culture, d’une religion à l’autre. Tout métissage n’est pas heureux. Notre tour de Babel s’est effondré comme le corps de ce vieux prêtre égorgé en pleine messe.

 

L’amour au temps du choléra

Tandis que se préparait l’attentat, le gouvernement nous invitait à réfléchir sur les discriminations.

Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper-casher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes : Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p.57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p.23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée. Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p.10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce pré-supposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

Le jour où Salah l’adoptera

Le dernier livre de Gérard Haddad, Dans le main droite de Dieu, explore la psyché ordinaire du fanatisme.

 

 

Momentanément privés de parole par l’ampleur du crime du 13 novembre, obligés à la décence et à la retenue jusque sur ses canaux habituels (tel Radio-France), beaucoup n’en démordent pourtant pas et le font rageusement savoir dès qu’occasion leur est donnée : comprendre n’est pas pardonner. Dans l’emballement, le dégagement qu’autorisent l’idée que l’on a de sa propre hauteur de vue, certains ajouteront même que ça n’aurait rien à voir. Circulez les moralisateurs, dispersez-vous les offusqués et les blessés, laissez passer le cortège, plumes au vent, de l’intelligence.

Certes, la proposition selon laquelle explication n’est pas excuse ne serait pas un sophisme si ceux qui la formulent ou la suggèrent à nouveau prenaient le temps d’analyser leur propre inclination à la compréhension des criminels concernés, de leurs complices plus ou moins actifs à Mollenbeek et ailleurs, plutôt qu’à l’intelligence des phénomènes violents dont notre société est victime, de l’incivilité au terrorisme en passant par le crime ordinaire. Oui, que comprendre n’équivaille pas à pardonner, comme on dit « ça peut, ça pourrait s’entendre ». À condition bien sûr qu’on soit clair sur… l’ambiguïté qui s’attache à la volonté de comprendre. Il est, en effet, impossible de lever cette polysémie du terme, elle fait partie de notre langue. Mais il est également impossible de faire comme si, non, rien de rien, nous ne regrettions rien : il n’y aurait donc jamais eu de désirs incestueux liant l’aînée explication à sa cadette l’excuse. Honni soit qui mal y pense !

Tant qu’il y aura ainsi déni et perversion du débat d’un côté, il y aura refus abrupt et rejet dans l’encoignure, de l’autre. Compreneurs-excuseurs VS porteurs d’œillères, on en est là.

Mais nul n’est obligé de demeurer l’otage de cette tentation française, européenne, d’abdiquer face à ce qui entreprend de nous détruire et, par réaction, par illusoire sauvegarde de soi, son génie propre, celui des Lumières. Au « Personne n’a le droit de vous battre » de feu Milosevic, peut (et doit) s’ajouter « Personne n’a le droit de nous rendre fous » qui a, en revanche, sans doute manqué aux Serbes. Ainsi, on peut accueillir avec intérêt et bienveillance, voire soulagement, le dernier ouvrage du psychanalyste Gérard Haddad, Dans la main droite de Dieu, « une sorte de manuel à l’usage de ceux qui veulent comprendre ce phénomène qui nous ravage, le fanatisme » pour reprendre l’expression d’une autre psychanalyste, Françoise Hermon.

Dans ce livre court, très construit, articulé, et qui n’est pas prioritairement destiné à un public d’analystes (on appréciera la quasi-absence de termes obscurs aux profanes, les Lacaniens ne parlent pas toujours qu’aux Lacaniens, et celui-ci a gardé du Maître… son invitation à être libre), Gérard Haddad entreprend d’abord une sorte d’anthropologie du fanatisme (Les lois fondamentales du fanatisme) avant d’aborder dans une seconde partie « la structure psychique du fanatique ».

Il n’est pas certain que le public le plus informé trouve dans ce livre de véritables révélations. Il n’éclaircit pas d’une trouvaille magique le mystère qui fait qu’un jeune homme ayant bénéficié du support matériel et moral d’une société avancée en vienne à vouloir la détruire. Haddad n’a évidemment pas l’ambition délirante d’en finir, une bonne fois pour toutes et grâce à quelques formules, avec le mal. Il décrit en revanche avec beaucoup d’acuité les phénomènes inconscients qui accompagnent des humains, fils d’un père et d’une mère, vers des conduites monstrueuses, ce chemin qui mène « du complexe fraternel à la haine absolue » : narcissisme, envie, non-résolution œdipienne, quête effrénée de jouissance, anomie et besoin d’étais…

On pourra légitimement se demander à quoi nous sert, à l’heure où il est bientôt question de juger, de condamner, de connaître ces dispositions intérieures, ces processus inconscients. Sans doute notre intérêt participe-t-il ici d’un processus de décontamination sociale. Opposer au spectaculaire de l’action terroriste, ce petit tas de fantasmes vains, infantiles, misérables et que la plupart d’entre nous aurons pu et su dépasser, ne guérira pas nécessairement les auteurs des attentats, ni même ceux qui en conçoivent, ici ou là – secret de polichinelle – de l’admiration, mais il peut nous protéger, nous, du ravage consécutif au crime de masse. En cessant d’être impensable, en s’articulant à une psychologie commune, le terroriste perd de son effet terrorisant. On combat plus facilement des humains que des monstres. J’entends pour ma part, en écho à la description clinique par Gérard Haddad du phénomène djihadiste, ce bon vieux et solide « Tu ne craindras pas le Mal » de nos pères.

Cette dimension « moral(e) des troupes » n’est heureusement pas la seule. Le livre de Gérard Haddad, jusque dans sa faiblesse, et même à partir de celle-ci merveilleusement assumée, sublimée, s’articule à un projet éthique auquel nous pouvons nous ressourcer.

On peut être agacé par ce qui sous-tend le livre. Gérard Haddad ne l’écrit jamais, mais il le pense si fort que je forcerai sa plume : comme Flaubert sa Bovary, Salah Abdeslam, c’est lui.

J’exagère bien sûr. Je caricature jusqu’à la provocation un propos qui n’est jamais écrit tel quel. Dans le livre, il n’est pas question de l’hôte de Fleury-Mérogis dont nous nous apprêtons à convoquer la patience (le livre a été écrit avant le 13 novembre). La pensée de l’auteur est évidemment beaucoup plus fine que mon raccourci lapidaire. Il y a dans ce qu’écrit Gérard Haddad trop de bienveillance envers le lecteur pour qu’il s’autorisât ce genre de saillies épidermiques. Et si j’entends moi-même si fort l’identification au fanatisme, ce n’est sans doute pas sans résonance avec ma propre pulsionnalité : Salah, c’est aussi moi, une part plus ou moins enfouie de moi.

Il n’en demeure pas moins que c’est avec constance que l’auteur part de sa propre possibilité de fanatisme – qu’elle soit culturelle ou personnelle – pour interroger celui, bien réel, qui nous menace. Je veux bien croire qu’il y ait ou qu’il y ait eu une possibilité juive de fanatisme ou de déviance (même si en tant que né-chrétien j’ai plus tendance à m’interroger sur ma propre religion et la possible menace qu’elle a pu porter en elle). Je veux également bien croire que, dans sa propre cure analytique avec Lacan, Gérard Haddad ait perçu et choisi de renoncer à une dimension fanatique de son être. Mais tous les récits sur le communisme ou sur l’histoire juive d’une part, tout le ressenti pulsionnel de l’auteur d’autre part, n’interdiront pas cette réaction de bon sens : il est possible qu’à la fin des années 60 il se fût trouvé un Français, juif tunisien, communiste, un tantinet intolérant, et – qui sait ? – coupable d’aveuglement envers l’Union Soviétique. Cela n’en aurait jamais fait un ennemi public. Une menace contre la digestion après un dîner trop animé entre amis, peut-être. Contre la société et la paix civiles, un peu moins. Et n’en déplaise au récit de soi !

La main droite de Dieu n’échappe donc pas à ce travers narcissique, à cet « et moi, émoi » qui m’avait un peu gêné il y a dix ans, lors de la parution de Le jour où Lacan m’a adopté (éditions Grasset), récit par ailleurs passionnant de la cure de Haddad auprès de Lacan. Et la gêne devient ici, parfois, irritation. Rappelons que l’identification au patient n’est pas la seule voie pour accéder à sa réalité psychique. Les mécanismes de défense, les résistances du thérapeute, l’altérité abrasive du contre-transfert sont au moins aussi féconds pour l’analyse du lien unissant le patient à son psy – témoin de l’inconscient. Il y a dans ce généreux « moi aussi, peut-être » de Gérard Haddad un risque : perdre de vue la radicalité menaçante, la spécificité islamiste de ce qui nous occupe. L’identification, pertinente dans l’absolu, sans doute nécessaire dans l’économie personnelle de l’auteur, me semble tout de même hors-sol.

Cette irritation ne dure heureusement qu’un temps. Sans doute parce que Gérard Haddad est au clair avec lui-même. Même à l’écrit, il ne cherche pas à dissimuler ce narcissisme en le gommant dans un réflexe du sur-moi moralisateur. Il ne cache pas son besoin (corrélé) d’être adopté, soutenu par un Lacan, par un Y. Leibowitz cité à l’envi (et parfois exclusivement). Haddad ne cache pas son besoin d’être étayé par un maître à penser… comme le fanatique, dans son anomie, recherche l’étai du fanatisme.

Sauf que, justement, ce n’est pas la même chose. Et c’est au final la merveilleuse leçon de ce livre – du moins celle que j’entends. On ne choisit pas ses failles narcissiques, ses fragilités, ses besoins d’étais fussent-ils très incarnés et personnels, donc archaïques. Ils sont là. Ils nous agissent comme on dit. Mais on peut choisir ceux (J. Lacan, Y. Leibowitz ici) à qui l’on donne la possibilité de vous adopter. Plutôt Finkielkraut qu’Al-Baghdadi, si j’ose dire. En d’autres termes, en écho au « Tu ne craindras pas le Mal » évoqué plus haut, on peut aussi entendre, avec Dans la main droite de Dieu : « Tu choisiras le Bien. » C’est-à-dire aussi, la main gauche de Dieu, celle de la quête de vérité.

Dans la main droite de Dieu, Gérard Haddad, éditions Premier Parallèle, 120 pages, 12 euros.