Une contraception d’urgence bon marché, à performances égales ou meilleures :

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 l’Asie montre le chemin

… avec une invention française du Pr Etienne Baulieu,

L’amicale pression sur une bloggeuse est un phénomène dont je n’avais pas idée lorsque je me suis lancée dans l’aventure de «En nourrissant mon hérisson». Comme Taiwanaise,  on m’a demandé un peu d’exotisme et de fraicheur dans la découverte, pour les lecteurs de Causeur, de la Chine et de Formose. Puis on m’a recommandé – puisque je suis photographe – de parler d’images et d’en glisser dans mes tranches de blog. Plus discrètement, certains lecteurs m’ont recommandé — dans une époque qui ne manque pas d’évènements dramatiques ni de perspectives inquiétantes — une pincée d’érotisme pour pimenter le site web plutôt austère de Causeur. La plus récente des suggestions a été de me demander si je n’avais pas en tête un «sujet de société» où l’Asie pourrait servir de miroir à la France. J’avais raté l’occasion, en décembre dernier, avec le Prix Nobel de Mme Tu YouYou (parce que c’était très difficile de rédiger court et compréhensible). Vite dit, vite fait, j’ai enfin rencontré le bon sujet :  Lire la suite

Paléographie et didactique sentimentale chinoise

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Plusieurs lecteurs et lectrices, tout en saluant l’austère et pédagogique feuilleton en cinq tranches de blog sur la Plongée dans les entrailles de Taiwan, m’ont rappelé dans des messages vers mon électroboite de photographe que mes tribunes qui les avaient le plus émoustillés avaient été celles sur la galerie de Mme Canet et ses curiosa, près de l’ancien Chabanais,  ainsi que l’Eventail d’options offert aux femmes. Lire la suite

L’île de Formose, comme Yoni blessé.

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Avec la présente cinquième, au terme de ces cinq tranches blog que j’ai lancées, de jour en jour, pour préparer au discours du 20 mai 2016 de Tsai YingWen, je vais répondre à une question qui m’a été adressée par un lecteur attentif à l’évocation des épouvantables massacres du printemps 1947 à Formose. 

Rappelant cette «semaine sanglante» qui a fracturé de manière durable – presque définitive – Taiwan, en dressant la majorité des Taiwanais contre l’armée nationaliste du KMT qu’ils avaient initialement accueillie avec sympathie, ce lecteur me demande quelle documentation graphique, quelles images, sont disponibles ?

Dans les musées du 2-28 à Taiwan, signalés dans ma recension du livre de Kerr, il y a sans doute le maximum de ce qui n’a pas été détruit par les services de sécurité lorsqu’ils ont senti le vent tourner. Donc plus grand-chose.  Peut-être des dossiers remonteront à la surface, mais je ne peux rien deviner.  Lire la suite

Une «semaine sanglante» qui dura douze années : « Formose trahie » de Georges Kerr

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Cette «semaine sanglante»  au printemps de 1947, connue sous l’abréviation  «2-28» (pour 28 février),  et la terreur blanche qui s’ensuivit pendant une quinzaine d’années,  explique – en grande partie – la résistance d’une majorité de la population de Taiwan face au KMT

et – par voie de conséquence – plus que de la réticence (le mot serait trop faible)  à l’égard de la Chine — avec laquelle le KMT dirigé par Ma YingJeou [馬英九] a monté en hâte dans les derniers mois de sa mandature une sort de projet d’unification à grande allure qui a incité l’électorat à donner la préférence au Democratic Progressive Party de Tsai YingWen. Lire la suite

Peng MingMin, l’itinéraire d’un indépendantiste formosan

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En 1945, la revue des jésuites de ShangHai, le Bulletin de l’université l’Aurore, une institution un peu oubliée mais qui était une plateforme importante de diffusion de la culture et de la langue française, publia un article par Joshua Liao [廖文奎 1905-1952] Quo Vadis Formosa ?

L’auteur était un militant nationaliste chinois, membre du KMT,  né à Taiwan, l’île de Formose qui venait d’être annexée par le Japon, de 1895 à 1945, puis rendue à la Chine à la suite de la victoire des pays alliés contre l’Allemagne et le Japon. Après un intéressant résumé de l’histoire de l’île depuis sa colonisation au XVIIIe siècle par les Chinois, l’auteur rappela qu’elle avait été le refuge des tenants de la dynastie chinoise des Ming [明朝], résistant contre la dynastie suivante, mandchoue (donc non-chinoise), des Qing [清朝], puis concluait de manière prophétique : «Formose sera pour la Chine comme la Sardaigne, qui a donné à l’Italie son unité, ou bien Formose sera pour la Chine comme l’Irlande, qui a fait éclater le Royaume-Uni.»

Joshua Liao, bouleversé par la corruption de la garnison KMT qui prend le contrôle de l’île après la reddition japonaise, et par les massacres de 1947, deviendra indépendantiste. Son frère, Thomas [廖文毅 1910 -1986] deviendra le chef d’un «gouvernement formosan en exil» au Japon, jusqu’en 1965 (où il cédera à la pression du KMT sur sa famille et rentrera à Taiwan).

Pour comprendre cette question de fond, celle des relations entre la Chine post-maoiste (la bureaucratique RPC) et Taiwan (la démocratique République de Chine), un ouvrage donne les clés : 

Le Goût de la liberté  [自由的滋味 ZìYóu de ZīWèi] a été traduit par Pierre Mallet  et édité par les Editions René Viénet en 2011. Le livre avait été publié initialement en 1972 en anglais aux USA pendant l’exil de l’auteur. C’est un ouvrage intemporel qui est le classique indispensable de l’histoire de Taiwan, le premier livre à lire pour ceux qui s’intéressent à la question.

C’est un livre facile à lire car c’est une autobiographie.  C’est un ouvrage qui surprendra les Français car l’auteur, Pëng MingMin [彭明敏],  qui avait appris le français au Japon, passionné d’Anatole France et d’Ernest Renan, a obtenu un doctorat de l’université de Paris avant de devenir le premier titulaire de la chaire de science politique de l’Université nationale de Taiwan.

Il est remarqué par les libéraux au sein du régime nationaliste comme un élément prometteur parmi les «Taiwanais» de souche (quelques 6 millions en 1949) par opposition aux «réfugiés» continentaux qui ont échappé aux communistes et sont entre 1,5 et 2 millions. Il ne fait pas de doute, pour les dirigeants nationalistes,  s’il est patient, et accepte d’être d’abord une sorte de «Taiwanais de service» sous le régime du KMT, que Peng deviendra à terme un des responsables de l’île. 

Peng, au lieu de suivre cette prometteuse carrière, avec deux de ses étudiants, rédige un  Manifeste  pour  le  salut  du  peuple  de  Formose qui leur vaut d’être arrêtés. Peng passera plus d’une année en prison avant d’être placé en résidence surveillée et de s’échapper pour se réfugier en Suède puis, pendant une vingtaine d’années, aux Etats-Unis. Ses deux étudiants, torturés, passeront eux plus de quinze années en prison.

De retour à Taiwan en 1992, Peng sera le premier candidat de l’opposition à la première élection du Président de la République au suffrage universel. Il est battu par Lee TengHui [ 李登輝], un autre «Taiwanais de souche», qui a suivi le parcours qui avait été tracé en pointillé par le KMT pour promouvoir certains Formosans et que  Peng avait décliné. 

Mais il faut remarquer que Lee, qui a brièvement flirté avec le communisme pendant sa jeunesse, expert agricole reconnu, maire de Taipei, vice-président de la République sous Chiang ChingKuo, puis successeur constitutionnel du dernier des Chiang, Président du KMT, et enfin élu au suffrage universel président de la République, sera exclu du KMT et deviendra lui-même un partisan proclamé de l’indépendance de Taiwan.

Il sont aujourd’hui tous deux âgés de 93 ans. Pierre Mallet a publié une courte biographie de Lee centré sur la période de la transition démocratique [Lee Teng-hui, et la révolution tranquille de Taiwan, L’Harmattan, 2005] et il a traduit Peng. On devine qu’il aurait souhaité faire dialoguer ces deux imposants personnages au terme de leur vie sur le destin de Formose.

Faute de connaître les conclusions qu’ils partagent sans doute l’un et l’autre, c’est Tsai YingWen qui va délivrer – en quelque sorte – leur message, sans doute avec quelques bémols dictés par la récente et complexe réalité.

Elle a été «ministre des affaires continentales» entre 2000 et 2004. A bien des égards, elle est une enfant de Peng et de Lee. Comme pour de nombreux Taiwanais, Le Goût de la liberté a été son livre de chevet.

C’est donc un livre à lire pour comprendre son discours inaugural, fort attendu,  du 20 mai 2016.


Chiang ChingKuo : un destin paradoxal

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CCK est né en 1910. Lorsqu’il a seize ans, son père Chiang KaiShek [蔣介石], le successeur du père de la République Sun YatSen [孫逸仙], lance «l’expédition vers le Nord » [北伐 BěiFá]  pour la reconquête de la Chine depuis Canton. Les autres provinces sont alors aux mains des « seigneurs de la guerre» [軍閥 JunFá] , des généraux qui ont trahi la République de 1911 et ont établi des mini-royaumes.

CKS est alors l’allié des soviétiques. Le PCC et le KMT sont associés. Cette reconquête de la Chine par les républicains est donc animée par des conseillers du Komintern, dont Michael Borodine, et des nationalistes issus de l’anarchisme français, en particulier Wu ZhiHui (qui avec Li YuYing [李煜瀛 alias 李石曾] publiait en 1905 à Paris une revue en chinois au titre en esperanto Tempo Novaj 「新世紀 XīnShìJì  Le siècle nouveau」à la gloire de Ravachol).

Li YuYing

Wu ZhiHui

Le jeune CCK est comme un filleul pour Wu ZhiHui [吳稚暉] et il décide d’étudier à Moscou où il a comme condisciple Deng XiaoPing [鄧小平] qui arrive de Montargis — où Li YuYing a implanté les très nombreux étudiants chinois du programme «travail & études».

Deng XiaoPing à droite

Dans cette pimpante ville du Loiret les travailleurs turcs ont aujourd’hui remplacé les Chinois qui vers 1920 fabriquaient des galoches dans l’usine Hutchison ; mais l’office du tourisme et une enseignante de chinois très motivée, Wang PeiWen [王培文], ont balisé la ville avec des panneaux explicatifs bilingues pour les pélerinages des nombreux officiels chinois qui s’y rendent.

Le 19 septembre 2014, la vice-premier ministre chinoise Liu YanDong 劉延東 dévoile la plaque de la place Deng XiaoPing de Montargis.

L’alliance entre le KMT et le PCC ne dure que jusqu’en 1927. Les communistes, sur ordre de Staline, tentent de prendre le contrôle et d’éliminer Chiang — qui les massacre à ShangHai. C’est le sujet du roman de Malraux La Condition humaine ; mais c’est plus intéressant à lire dans La tragédie de la révolution chinoise de Harold Isaacs [traduction française chez Gallimard en 1967].

L’ancien anarchiste parfaitement francophone, Li YuYing, deviendra le chef de file de la droite du KMT face à ses anciens étudiants en France devenus les fondateurs du PCC, d’abord alliés du KMT, puis ses ennemis lors de deux longues guerres civiles.

CCK, trotskiste, ce qui n’arrange rien, est «retenu» en URSS par Staline. Ce n’est pas le goulag 古拉格pour lui mais une vie de prolétaire sans privilèges dans une usine de l’Oural. Il s’y marrie avec une jeune Russe qui restera son épouse jusqu’à sa mort.

Il faudra attendre «l’incident de XiAn» [西安事變] lorsque CKS est kidnappé par le «jeune maréchal» Chang HsuehLiang [張學良] pour que le KMT et le PCC reprennent leur collaboration contre l’envahisseur japonais avec la bénédiction de Moscou. CCK revient alors en Chine où son père lui confie la gestion d’une préfecture de la province du JiangXi [江西省].

 

Ce que je résume ici ce sont seulement les premières pages d’une biographie qui en compte plus de six cents, passionnantes, et permet de comprendre sous un éclairage inédit en France l’histoire de la Chine et de Taiwan au XXe siècle.

Pour simplement résumer la suite il me faudrait un n° complet de Causeur. Je préfère donc recommander d’emblée la lecture de cet excellent livre que j’ai parcouru en français et lu en chinois.

La traduction en caractères simplifiés de cette bio vient de paraître à Pékin [蒋经国传 陶 涵 / 林添贵 / 华文出版社, 2016, 48元]. En caractères non-simplifiés, par le même traducteur, elle avait déjà été publiée à Taiwan, puis rééditée en 2009 [蔣經國傳 (2009新版) 陶涵 / 林添貴 / 時報出版, NT$390]. Je n’ai pas encore eu le temps de comparer les deux éditions et savoir ce que l’éditeur chinois continental aura occulté ou édulcoré.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chiang ChingKuo, le fils du Generalissimo [isbn 978-2-84983-026-0], traduction de Pierre Mallet, Editions René Viénet, mars 2016], a été écrit par Jay Taylor, l’un des fonctionnaires américains les mieux informés sur le dossier Taiwan à Washington.

Ce livre a été publié initialement par Harvard University Press, en 2000, The Generalissimo’s Son: Chiang Ching-kuo and the Revolutions in China and Taiwan. Quatre exemplaires seulement de l’édition américaine originale figurent dans les bibliothèques françaises, selon l’indiscret catalogue SUDOC (qui donnera peut-être bientôt le nombre de lecteurs de chacun des ouvrages des bibliothèques, semant ainsi une certaine panique chez les universitaires …).

L’auteur, Jay Taylor, après quelques années dans l’armée de l’air, a été jeune diplomate à Taipei, puis chargé des affaires politiques de l’ambassade de Washington à Pékin, etc., avant de terminer sa carrière de fonctionnaire à la Maison blanche, comme membre du National Security Council, puis responsable du renseignement au State Department.

Il a également rédigé une biographie de Chiang KaiShek, le Generalissimo, i.e. le père de CCK, encore inédite en français et dont le catalogue SUDOC indique qu’elle se trouve dans moins de dix bibliothèques universitaires en France !

Ce qui manque dans ce gros livre sur Chiang Ching-kuo, le fils du généralissime Chiang KaiShek, c’est le détail des massacres de 1947 et de la terreur blanche qui va durer plus de dix années.

CCK n’est pour rien dans les massacres de 1947 mais il est le chef des services de sécurité pendant la terreur blanche, ses cinq mille morts et dix fois plus de prisonniers politiques.

Jay Taylor n’élude pas la question mais il la traite avec une excessive retenue. Cette carence est d’emblée corrigée par l’éditeur et le traducteur qui, ensemble, ont précédemment publié les deux ouvrages de base sur ces crimes historiques aux conséquences qui perdurent aujourd’hui encore :

* Formose trahie, de George Kerr, le fonctionnaire américain qui assiste à la reddition des Japonais à Taipei en 1945 et qui sera sur place lors des massacres orchestrés par le général Chen Yi [陳儀] en 1947, fusillé par CCK deux ans plus tard (à ne pas confondre avec son homonyme Chen Yi [陳毅] le général communiste qui deviendra maire de ShangHai et finira persécuté par les gardes rouges de Mme Mao).

* Le Goût de la liberté, de Peng MingMin [彭明敏], la sympathique auto-biographie du patriarche de la démocratie à Taiwan, qui a passé sa thèse à la Sorbonne, après avoir perdu un bras sous les bombardements américains au Japon.

Je reviendrai dans ma prochaine tranche de blog sur ces deux titres fondamentaux pour comprendre Taiwan (et le discours de Tsai YingWen du 20 mai prochain).

En attendant quelques lignes de plus sur CCK et sa biographie : le paradoxe de Taiwan. i.e. comment une succession de malheurs a produit en moins de cinquante ans le pays le plus sympathique à vivre en Asie, le plus démocratique avec le Japon, et le premier des petits dragons qui ont modernisé l’Asie (ou le deuxième après Singapour).

Cette île était si peu chinoise il y a trois siècles que les cartes impériales n’en montraient que la cote Ouest (l’autre était terre inconnue). Cf. la carte du FuJian et de Taiwan dressée par les jésuites pour l’empereur KangXi [康熙] au XVIIIe siècle. Cette zone inconnue de la partie orientale de Formose se retrouve sur une carte occidentale un peu plus tardive.

Formose sera reprise au XVIIe siècle aux Hollandais par un pirate sino-japonais (Koxinga), et peuplée initialement par les Hoklos ( 福佬 les gens du FuJian 福建省, en face) et les exclus de la société chinoise, les Hakkas [客家人 KèJiāRén, les «hôtes», c’est tout dire]. Ces immigrés chinois assimilant progressivement une partie des Aborigènes, ceux du littoral. Formose sera ensuite annexée par le Japon en 1895, martyrisée par le KMT lors de la «rétrocession» de 1945, soumise pendant de longues années au régime policier du KMT, défait par les communistes sur le continent.

Le paradoxe c’est qu’en sus des luttes courageuses des Taiwanais pour leur libertés, il est indéniable que CCK est une partie de l’explication de cette évolution remarquable vers la démocratie et le succès économique.

Pour une Taiwanaise, la chronique du pouvoir de CCK dans l’île comme dans ses relations avec Washington (qui jusqu’à la guerre de Corée était disposé à laisser CKS et le KMT partir au fil de l’eau), l’épisode du general Sun LiJen [孫立人] qui fut sollicité de remplacer le Generalissimo et finira ses jours en résidence surveillée, est passionnant à lire.

Sun LiJen avec le général Mac Arthur

De même, la relation plus qu’étroite de CCK avec Ray Cline le haut-fonctionnaire du renseignement américain qui, après avoir dirigé la CIA dans l’île de 1957 à 1961, jusqu’à la fin de l’ère Reagan restera le principal décideur en coulisses du coté américain des relations bilatérales Taiwan-USA.

En particulier c’est lui et les fonctionnaires de sa tendance, ou qu’il a formés, qui vont initier efficacement la loi, le Taiwan Relations Act, qui garantit la sécurité de la République de Chine par Washington (en échange d’une diminution réelle des fournitures militaires et de la reconnaissance diplomatique de Pékin comme seul gouvernement chinois).

Ce sont les mêmes qui, dès la fin de la présidence Carter trois années après, suggéreront fermement au Président Mitterrand, via l’ambassadeur à Paris Galbraith, de vendre frégates furtives et Mirages français à Taiwan, puisque Washington est gêné aux entournures par l’engagement pris par Carter en 1978 de réduire à zéro sur dix ans les ventes d’armes américaines. En fait, une fois les cinq douzaines de Mirages livrés par la France, le double de F16, dix douzaines, seront fournis par Washington à Taipei.

Je laisse à d’autres, plus compétents que moi, développer – au delà du gros livre de Jay Taylor – dans leurs propres compte-rendus – l’histoire paradoxale (et parfois étonnante) des relations entre Paris et Taipei.

Les quelques discussions que j’ai eues avec des journalistes et quelques universitaires me laisse penser qu’il y a une grande méconnaissance en France de l’histoire et de la société de Taiwan, de sa culture et de sa littérature. Une association s’efforce de compenser ce déficit : l’AFET.

Le livre de Jay Taylor devrait donc intéresser les historiens et les journalistes. Souhaitons à cet ouvrage bonne chance, en rappelant que le premier best-seller sur Formose, que certains jugent encore emblématique des idées fausses sur Taiwan, fut publié en 1705 en français (en anglais et aussi en allemand) : La description de l’île Formose en Asie fut rédigée par un jeune méridional français qui – sous le pseudonyme biblique de George Psalmanazar – se fit passer auprès de l’évêque anglican de Londres pour un Formosan kidnappé par les jésuites.

Sur le point de devenir professeur de formosan à Oxford, piloté par un pasteur batave qui l’avait recueilli sur un champ de bataille, il inventa une langue et un alphabet imaginaires, pour traduire le catéchisme protestant. Il faudra attendre ses mémoires, édités après sa mort en 1763, par Samuel Johnson, pour lire ses aveux. Ses livres sont avidement collectionnés par les amateurs des faux célèbres.

Les méchants (car j’en connais quelques-uns aussi) disent, en ricanant, que George est le saint-patron des sinologues français ayant fait carrière grâce à leur maoisme …

Je ne peux résister au plaisir de montrer ci-après la divinité formosane à laquelle, selon George Psalmanazar, les Formosans sacrifiaient ; pendant que leur roi, entouré de girafes et d’éléphants, égorgeait, chaque année, quelques milliers de vierges.

Une importante précision pratique : un ouvrage de poids, comme celui de Jay Taylor, ne peut se trouver facilement dans toutes les librairies ; mais toutes les libraires peuvent sur demande le recevoir rapidement du distributeur, le Comptoir du livre. On peut également le commander auprès de l’AFET, l’association française d’études taiwanaises <diffusion@etudes-taiwanaises.fr>

Formose sera-t-elle un casus belli ?

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Comme le chinois est ma langue maternelle, on me presse de publier des tranches de blog plus fréquemment sur l’actualité politique en Chine continentale — la République populaire de Chine [中華人民共和國] — et à Taiwan — la République de Chine [中華民國] — , i.e. l’île de Formose, en me plongeant dans le web (chinois) puisque désormais je suis plus souvent en France qu’en Asie. Lire la suite

Que signifie la victoire de TSAI YingWen à la présidentielle de Taiwan ?

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Quelques commentaires à chaud, immédiatement après les scrutins présidentiel et législatif, ce samedi 16 janvier.

Le Dr Tsai YingWen 蔡英文, président du DPP (Democratic Progressive Party 民進黨), a été élue président(e) de la République avec 56,12 % des suffrages exprimés.

Tsai YingWen avec son Vice président Chen ChienJen 陳建仁

Le candidat KMT (KuoMinTang 國民黨), Eric Chu (Chu LiLun 朱立倫) est battu avec  31,04 % .

Eric Chu concède sa défaite

Le troisième candidat, James Soong (Soong ChuYu 宋楚瑜) , un ancien poids lourd du KMT, dissident désormais, a reçu 12,84 % des voix.

 

James Soong, également

Même en additionnant les voix de Soong et de Chu (43,88 %), i.e. le camp des «bleus» la couleur historique du parti KMT, la victoire est incontestable pour (Mme )Tsai, le leader des «verts» («vert» ne veut pas dire «écolo» à Taiwan mais «DPP et indépendantiste»).

Le scrutin pour les 116 sièges de députés (73 élus dans une circonscription, les 43 autres à la proportionnelle) donne (50 + 19) 69 sièges au DPP, une très confortable majorité.

Selon la constitution de la République de Chine 中華民國 (i.e. Taiwan 台灣) Tsai YingWen  prendra ses fonctions dans quatre mois, en mai 2016.

Voilà, avec une certaine sécheresse, les chiffres. Que révèlent ces chiffres ?

Ce n’est pas tant le DPP qui a gagné que le KMT qui a perdu, en particulier l’actuel président de la République Ma YingJeou 馬英九. Déconsidéré après l’échec de son parti au récentes élections municipales, il avait dû abandonner la présidence du parti KMT, au profit de Eric Chu (qui vient de démissionner à son tour après son échec ce samedi).

 

Ma YingJeou, à sa droite son vice président Wu DunYi, présente sa démission de Président du KMT après la défaite du parti aux municipales.

La poignée de main, à Singapour, le 7 novembre 2015, de Ma YingJeou avec le président de la République populaire de Chine Xi JinPing 習近平 ne lui vaudra pas le Prix Nobel de la Paix, que certains lui souhaitaient pour sa politique de développement intensif des relations avec la Chine communiste, une vingtaine d’accords commerciaux et administratifs.

Cette victoire de Tsai YingWen est d’autant plus intéressante que l’image du DPP en tant que parti n’était pas décisive, et même médiocre, après la calamiteuse présidence DPP de Chen ShuiBian 陳水扁 (condamné à de lourdes peine de prison pour corruption). Chen avait été élu en 2000 avec 39,3 % des voix, réélu en 2004 avec 50,11%.

Ma YingJeou avait commencé sa carrière à son retour de Harvard, en 1983, comme secrétaire personnel du Président ChiangChingKuo 蔣經國. Il préconisait depuis sa ré-élection à la présidence de la République, en 2008, une politique accélérée de rapprochement avec la Chine (maoïste, encore officiellement maoïste  ! Quarante années après la mort de l’auteur de la grande famine de 1960 qui a fait 40 M de morts …).

Ma  avait été maire de Taipei, la capitale, puis élu président en 2008 avec 58,45% des voix, puis en 2012 avec 51,6%. Je cite ces chiffres pour souligner que son argumentation avait initialement été acceptée par les électeurs, avant de s’effondrer totalement depuis quatre ans.

Le message de Ma était simple : l’unification est souhaitable et possible entre les ennemis historiques de la guerre civile chinoise, les nationalistes du KMT et les communistes chinois du PCC ; et que les Taiwanais dans leur ensemble avaient intérêt à suivre ce mouvement.

Ma promettait une sécurité accrue, une meilleure prospérité économique en récompense de la manière dont les Taiwanais avaient été les premiers et plus importants investisseurs pour faire démarrer puis s’épanouir l’économie chinoise continentale sous Deng XiaoPing puis ses successeurs : 40% du commerce extérieur de Taiwan était avec la Chine et 40% des exportations chinoises venaient des usines taiwanaises en Chine ; en particulier Foxcon, avec son million d’ouvriers fabricant l’essentiel des Iphones et des Macs pour le monde entier.

Mais la prospérité annoncée n’a pas été au rendez-vous  : même si des capitalistes taiwanais ont fait du gras en Chine, les Taiwanais ordinaires ont vu leur revenu baisser, au mieux stagner.

La sécurité n’a pas été au rendez-vous, non plus : le nombre des missiles maoïstes pointés sur l’île a augmenté.

Et, surtout, l’arrogance et la condescendance des communistes chinois à l’égard de la démocratie taiwanaise n’a pas baissé d’un cran :

Un incident révélateur, abject, a sans doute – à lui seul – coûté 5% de voix au KMT. La jeune chanteuse Chou TzuYu 周子瑜 (16 ans) taiwanaise dans un groupe coréen a été contrainte à une autocritique publique télévisée, après interdiction de se produire en Chine, pour défaut dans ses positions à propos de l’unification ! <https://www.youtube.com/watch?v=RenhFHDcDgI>

Cette vidéo a soulevé le coeur de tous les Taiwanais, déjà plus que sceptiques sur la manière dont Pékin traite HongKong.

En ce qui concerne les relations à terme entre les deux rives du Détroit de Formose, deux «plaisanteries» (citées dans revue Monde chinois, n°12&13, en 2008) restent les meilleurs résumés pour faire comprendre aux étrangers le coeur  du problème :

  • A un journaliste étranger qui lui demandait «Mais le jour où la Chine sera devenue démocratique, accepteriez-vous de bon coeur que Formose (Taiwan) devienne chinoise ?», un Taiwanais (d’origine continentale) répondait : «Si la Chine devenait démocratique, pourquoi aurait-elle besoin d’absorber Taiwan ?».
  • «Ce que je n’aime pas chez les communistes chinois, c’est qu’ils me rappellent le KMT». Echo de la plaisanterie ashkenaze bien connue «Ce que je n’aime pas chez les Arabes, c’est qu’ils me rappellent les Sépharades». Mais, dans le cas des Juifs,  c’est une plaisanterie (ashkenaze) qui ne met pas en cause l’unité fondamentale des Israéliens. Dans le cas des Taiwanais, c’est plus un jeu de mots grinçant qu’une plaisanterie, sur la complaisance fanatique pro-Pékin, récente, du KMT et de Ma YingJeou  à l’égard des post-maoïstes chinois.

Il faut se souvenir que les Taiwanais ont beaucoup souffert de la «terreur blanche» du KMT après les «massacres de 1947». Je donne à ce sujet les couvertures de deux livres, disponibles en français, indispensables pour comprendre l’histoire de Formose au XXe siècle.

  

Deux titres (indispensables) en vente à l’Association française des études taïwanaises : secretaire@etudes-taiwanaises.fr

Les Taiwanais ont le sentiment d’avoir mérité la paisible démocratie à l’occidentale dont ils bénéficient désormais ; et qu’il y a peu de raisons de l’abandonner au profit d’un régime communiste, corrompu, sans élection, sauvage et violent où, il y a peu encore, des femmes enceintes de sept mois étaient forcées à avorter et où les massacres de la révo.cul. ont fait plus de trois millions de morts, après les quarante millions de morts de faim du «grand bond avant» maoïste, un pays où il n’y a pas la moindre liberté de presse.

Il existe une réelle douceur de vivre à Taiwan, des rapports sociaux apaisés, une police non-violente désormais. Le métro de Taipei est d’une propreté exemplaire, les enfants n’y ont pas peur, les sièges pour personnes âgée bien respectés, et à Taiwan il est inimaginable de dérober un téléphone portable.  Si ce n’était l’opposition stridente  d’un petit nombre de catholiques, le mariage homosexuel serait déjà légal. La liberté de presse et d’édition y est totale. Il existe près de dix mille «convenience stores» ouvertes 24h sur 24. A ma connaissance aucune n’a jamais été agressée pour vider le tiroir-caisse.

Les journalistes étrangers redécouvrent Taiwan à l’occasion des élections, une fois tous les quatre ans. C’est un peu dommage. Même les correspondants de presse français basés en Chine ne visitent pas souvent l’île, alors qu’elle est particulièrement accueillante pour les voyageurs et les étrangers qui veulent s’y installer.

Reste à savoir ce que Tsai YingWen va désormais accomplir avec la majorité dont elle dispose. Le DPP n’a pas les idées claires sur le nucléaire et est assez démagogue à ce propos. Globalement, le DPP n’accorde, au plan international, d’importance qu’aux Etats-Unis et au Japon, très peu à l’Europe.

A la recherche de la créatrice du « Chabanais » Alexandrine Jouannet

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«Au Bonheur du jour»

chez Nicole Canet

Vee Speers, «Bordello, 2000». Tirage Fresson

Le succès de l’exposition des premières photos en 1871 de Formose par John Thomson à la Maison de la Chine (qui restera accrochée place st-Sulpice jusqu’au samedi 28 novembre  2015) m’a valu beaucoup de courriels ; certains pour me demander où l’on pouvait trouver à Paris des photographies érotiques chinoises, vintages ou récentes. 

Je dois avouer que je n’ai pas la réponse, alors que le sujet mériterait certainement un galeriste spécialisé. En revanche, je connais une remarquable galerie, très fréquentée par les amateurs chinois (et taiwanais) de photographies (et autres images) érotiques occidentales : celle de Nicole Canet, «Au Bonheur du jour».

Biederer Jacques (1887-1942)

Jeux de dames 1930Epreuve argentique

C’est près du square Louvois, pratiquement en face de la Bibliothèque Nationale, à deux pas du si beau jardin du Palais Royal.

En face, il y a ZenZo「珍珠茶館」un salon de thé taiwanais, au coin de la rue Cherubini, juste à coté de l’immeuble où se situait le bordel le plus fameux et le plus chic de Paris de 1877 à 1946, le «Chabanais» dans la rue du même nom.

C’est là que je prends le thé avec mes invités asiatiques lorsqu’ils me demandent de les piloter dans leur recherche de curiosa. Et,  manifestement, je ne suis pas la seule à guider des amateurs à ce carrefour, et chez la savante et sympathique Nicole Canet.

Sa galerie «Au Bonheur du jour» est ouverte du mardi au samedi, de 14h30 à 19h30 pendant les expositions ; et sur rendez-vous entre deux expositions.

Elle comporte deux espaces : celui consacré à la photographie des XIXe et XXe siècles, aux dessins et peintures, ainsi qu’aux expositions thématiques : maisons closes, orientalisme, matelots, nus masculins (1860-2010); et à coté un «boudoir», réservé aux curiosa, objets singuliers anciens, livres et revues rares.

Monsieur X  (1930)

Epreuve argentique d’époque

Le radiateur du chabanais, vers 1905

Bouquet de fouets, 1930 

Utilisé pour les jeux sexuels. Provenance Maison close.

«Nicole Canet, amatrice passionnée, est l’âme de ce lieu hors du commun où les artistes les plus connus côtoient d’illustres inconnus qui, sans son insatiable curiosité, le resteraient». C’est très vrai et très amusant. Nicole Canet édite des ouvrages érudits, abondamment illustrés, donc un peu chers, mais très utiles aux étrangers qui – comme moi – cherchent à comprendre à quoi ressemblait la France voici les siècles passés.

 Je reproduis la couverture de quelques-uns d’entre eux :

  

Et je reproduis également quelques affiches d’expositions anciennes que je trouve très belles (les Chinoises et Chinois en raffolent).

Pour rester dans l’actualité, noter que du 23 septembre au 14 novembre 2015 , l’exposition s’intitule «Maisons closes et prostitution, féminin masculin XIXe & XXe siècle. Objets, livres, dessins, peintures, photographies».

C’est l’occasion du lancerment d’un livre passionant Le Chabanais. Histoire de la célèbre maison close 1877-1946. [isbn 9782953235197, cartonné, abondemment illustré, 79€]

L’entrée est libre, gratuite. Mme Canet est une sympathique guide pour commenter les oeuvres et ouvrir les tiroirs.

Il y a à Paris, en ce moment, deux expositions un peu coquines, «Fragonard amoureux» (au Luxembourg) et «Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910» (au Musé d’Orsay.). Mais j’avoue ma préférence pour l’intimité de la galerie-boudoir de Nicole Canet, gratuite, où l’on peut acheter des originaux à des prix raisonnables.

Ses curiosa se vendent entre dix-huit euros et mille euros, une gamme accessible à toutes les bourses. Et même moins cher si l’on s’intéresse aux affiches (5 ou 10 €).

Il semble que les images de garçons se vendent plus et mieux que celles de dames. Il ne faut pas imposer la parité dans ce domaine, mais essayer de comprendre pourquoi hommes et femmes préfèrent collectionner des gravures et des photos masculines.

C’est un plaisir difficile à décrire que celui de pouvoir passer des heures à  choisir un tirage original, signé par le photographe, de légionnaires ou de matelots, souvent nus, toujours avantagés par la nature, à l’évidence offerts prioritairement à des collectionneurs amateurs du même sexe, mais qu’une jeune Chinoise ou Taiwanaise peut rêver détourner de leur vocation. Bref un endroit exquis pour faire provision de phantasmes.

Ernst Hildebrand (1906-1991)

La cigarette, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm. 

Ernst Hildebrand (1906-1991)

Prostitution, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm. 

J’ai interviewé Nicole Canet pour ce blog.

Elle tenait avant 2000 un stand aux Puces. Le succès venant elle s’est installé, près de la BNF, exactement en face du Chabanais, le bordel le plus célèbre au monde.   

En 2009, elle a commencé à publier : 24 titres à ce jour, qu’elle a rédigés et dont elle a assuré la maquette avec l’aide de son imprimeur à Belleville, toujours avec d’interessantes illustrations, le plus souvent tirées de ses collections.

Le catalogue SUDOC qui recense tous les livres de quatre mille bibliothèques publiques en France n’en donne que trois… Et à un seul exemplaire à chaque fois, à l’INHA, l’Institut national d’Histoire de l’art, de l’autre coté du Square Louvois et de la rue de Richelieu. Les universitaires prêtent donc bien peu d’attention à un sujet qui est pourtant fondamental pour comprendre la vie en société. 

Je ne peux m’empêcher de montrer le dessin qui me tente le plus en ce moment chez Nicole Canet. Je vais suggérer à la direction de Causeur de passer un béret en conférence de rédaction pour me l’offrir :

Constant Detré (1891 – 1945)

Scène de maisons closes, 1925

Mine de plomb, 30 x 21 cm

Pourtant les bibliothécaires de la BNF fréquentent assidument la galerie : j’en ai rencontré trois chez Nicole Canet, dont un – plutôt mignon – m’a proposé d’aller chez lui examiner ses estampes japonaises avec l’amie chinoise qui m’accompagnait.

Mais son intérêt ne se limitait pas aux「春畫」 Shunga (ChunHua dans la prononciation chinoise de ces deux caractères). Ce charmant chartiste m’a donné de nombreuses explications sur Jean Boullet qui le passionne. Il m’a appris par exemple que Jean Boullet, retrouvé pendu en Algérie en 1970,  fut le décorateur de Boris Vian quand J’irai cracher sur vos tombes a été monté au théâtre.

J’ai déjà rédigé pas mal de § et donné quelques illustrations, mais je n’ai pas encore parlé d’Alexandrine Jouannet (1845-1899)  qui donne son nom à la présente tranche de blog.

C’était une jeune berrichonne, sans doute très belle, qui travailla comme prostituée dans plusieurs endroits, y compris au Levant, à Constantinople, puis à Lyon «chez Clotilde». Elle s’installa en 1877 à Paris, pour investir ses économies, et une subvention d’un ami de coeur au grand coeur, dans un bordel dont elle était la seule propriétaire et patronne.

Elle eut le génie de s’installer rue Chabanais, non loin de l’avenue de l’Opera, à égale distance du Palais-Royal, et en face la Bibliothèque Nationale. 

Elle se mariera, tardivement, avec un chanteur d’opera, qui l’aima beaucoup et malheureusement mourut quelques années après leur union. Elle lui survécu. 

C’est elle qui eut l’idée de décorer chaque chambre de manière luxueuse et originale, différente des autres, pour loger et animer convenablement les phantasmes de ses très riches clients.

On connait la baignoire que le Prince de Galles (1841-1910),  fils de la reine Victoria,  faisait remplir de champagne pour ses ablutions, tout comme la « chaise de volupté » qui fut commandée au célèbre ébéniste Louis Soubrier. Ce meuble indispensable aux extases du futur monarque de Grande-Bretagne vient d’être prêté au Musée d’Orsay pour son exposition actuelle.

Alexandrine se rendait en vacances fréquemment dans le Sud-Ouest où elle avait acheté  le château de Tarabel dans le Lauraguais, entre Toulouse et Carcassonne, au temps de la «cocagne», c’est à dire des boules du pastel qui fit un temps la fortune de la région.

Si mes lecteurs veulent connaître la suite de l’histoire du Chabanais, je les invite à acquérir le livre de Nicole Canet. Il peut figurer dans la bibliothèque d’hommes et de femmes de distinction. 

Vingt années après sa mort,sans enfant, la seconde épouse d’un neveu héritier brûla toutes sortes d’archives et on connaît donc pas son visage. Il figure sans doute à la BNF dans l’imposante collection des Reutlinger, photographes établis dans le même immeuble où résidait Alexandrine. Mais rien n’a encore permis de le retrouver.  

Cela désole non seulement Nicole Canet mais aussi son amie Edith Jouannet, descendante d’Alexandrine, très attachée à la mémoire de la femme remarquable que fut son aïeule.

J’ai proposé à Nicole et à son amie Edith de réaliser un documentaire sur Alexandrine. Je lancerai peut-être bientôt un crowdfunding , 「集資」JiZi en chinois, pour la production de ce documentaire.

Galerie Au Bonheur du Jour

Madame Nicole Canet

11, rue Chabanais

75002 Paris

+33 1 42 96 58 64

canet.nicole@orange.fr

aubonheurdujour@curiositel.com

Dix-neuf autoportraits

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La troisième exposition sur laquelle je mets en ligne quelques paragraphes dans ce blog,  après ma présentation des deux expositions de John Thomson, celle sur Formose (à la Maison de la Chine) et celle sur la Chine (à la Fondation Taylor, au 4e étage, dans «l’Atelier») c’est celle – bien différente – que la Fondation Taylor me fait l’honneur d’accrocher dans sa galerie du rez-de-chaussée du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015 (du mardi au samedi de 14 h. à 20 h.) : c’est la mienne.

Elle est infiniment plus modeste et prendra moins de temps aux visiteurs : elle ne compte que 19 cadres. Comme c’est dans la galerie du RdC de la place saint-Georges, Paris IXe, le visiteur qui serait effrayé pourrait s’échapper très vite vers les bistrots du voisinage, ou se réfugier dans le jardin de la Fondation Thiers, voisine.

J’ai réalisé ces photos en 2010, à Paris. A l’époque j’ hésitais entre le travail de maquilleuse de cinéma et celui de photographe de plateau, de tournages.  J’hésitais aussi entre beaucoup d’autres choses dans ma vie personnelle et – sans véritablement m’en rendre compte – en solitaire – sans éclairagiste ni assistant – j’ai réalisé ces autoportraits, assez inhabituels et presqu’inquiétants, m’a-t-on dit. C’est à dire que je me suis maquillée seule, avant de me prendre en photo par moi-même.

Ces portraits ne sont pas retouchés, ni retravaillés sous photoshop.

Une fois tirés en grand format, je me suis demandée comment les référencer, leur donner un nom et pas seulement un n°. Ce fut très difficile. Impossible même. Faute de pouvoir leur donner un titre en langue française, je me suis demandé si je pouvais trouver un caractère chinois qui rende mon état d’esprit, lors de la prise de vues,  pour chaque image.

Mais je me suis vite rendue compte que les inscrire en typographie, ou de ma main au stylo, n’était pas la bonne approche. Je me suis alors plongée dans les ShuJie「書帖」, et ShuPu「書譜」, ces modèles  de calligraphie, souvent des TuoBen「拓本」estampages (tirés d’après des stèles), qui servent de modèle et d’inspiration aux calligraphes.

Un caractère chinois, pour un calligraphe, c’est comme un aria pour un chanteur d’opéra. La partition est la même, mais Georges Thill ou Caruso, Pavarotti ou Allegna, ce n’est pas la même interprétation, ni les mêmes sensations. Par exemple pour mon portrait « n°1 », j’ai choisi le caractère chu 「初」qui peut vouloir dire beaucoup de choses, dont « au commencement », « fondamental », « vierge », etc. : un choix significatif pour le portrait initial.   J’ai choisi le caractère tel que tracé par Wang XiZhe 「王羲之」(303–361), un grand et très célèbre calligraphe.

Je donne ci-après d’autres « rendus » par d’autres calligraphes pour ce même caractère apparemment simple, et ordinaire.

Ce contrepoint entre le caractère qui a un sens et la photo, et l’autre contrepoint — celui de la calligraphie de ce caractère, qui exprime une autre émotion, à un autre niveau —  est un peu difficile à appréhender pour un occidental. J’espère que ceux de mes lecteurs qui viendront à l’exposition voudront bien s’y essayer. J’ai cessé de réaliser des autoportraits, mais cette série a été importante pour moi : une sorte d’introspection, de purge mentale, de libération de plusieurs obsessions. Depuis, j’écris et je photographie de manière différente que par le passé. Je vis de manière différente aussi, et je nourris mon hérisson de manière plus enjouée sans doute qu’à l’époque où, dans son panier, un peu inquiet, il m’observait me maquiller et me prendre en photo.

Le fondateur du Musée suisse de la photographie, à Lausanne, Charles-Henri Favrod a bien voulu trouver intéressante cette expérience, et il a rédigé quelques lignes pour le catalogue. Je lui en suis très reconnaissante.

Je signerai ce catalogue pour ceux des lecteurs qui le souhaiteront. Ils me trouveront soit au RdC, soit dans l’atelier au 4e étage de la Fondation Taylor puisque j’y organise l’exposition des phototypies originales de la Chine (1872) de John Thomson

L’ automne à Pékin

Mis en avant

Portrait par Václav Brožík en 1879 de Prosper Giquel, avec la tunique dorée impériale & la photographie qui a servi pour le tableau. (Collection particulière. Photos de Vera Su. Idem pour l’ensemble de celles qui illustrent cette tranche de blog).

L’ automne à Pékin
Rencontres présidentielles
&
150e anniversaire
de la première université francophone en Chine

 

Le président chinois  Xi JinPing「習近平」 avait mentionné au ministre des affaires étrangères Laurent Fabius son grand intérêt pour le Français le plus célèbre en Chine, le Lorientais Prosper Giquel「日意格」(1835–1886) .

Il lui suggéra de découvrir l’oeuvre du marin breton à MaWei「馬尾」, dans la province du FuJian「福建省」, en visitant les musées consacrés au ChuanZheng XueTang「船政學堂」, «l‘Académie navale» adossée à «l’Arsenal de FouTcheou», un chantier naval et une vaste usine qui fut en son temps la plus moderne à l’Est de Suez.

Quelques semaines plus tard, Laurent Fabius est donc revenu en Chine, offrir en personne une réplique du buste offert par le gouvernement impérial chinois à la famille de Giquel, en 1886, lors de son décès.

En fait, nombre d’archives et photographies ayant été détruites pendant la révo. cul., la Chine ne disposait plus de portraits authentiques de Giquel. 

Cette copie de son buste fut donc reçue avec gratitude, ainsi que les photos que René Viénet avait achetées il y a une trentaine d’années auparavant au libraire Charles Blackburn, et offertes au Musée de MaWei.

Trois originaux de ce buste par Franceschi furent réalisés en 1886 : le bronze, conservé dans la famille par les héritiers de Giquel, et deux plâtres. 

                                             

Buste de Prosper Giquel, par Franceschi, offert par le gouvernement impérial chinois – [Musée des Beaux-Arts de Rennes. Photo : Louis Deschamps]. 

Le frère de Giquel en offrit un au Musée de Rennes (où il a été retrouvé dans les caves par René Viénet l’historien – coté français – de cette histoire oubliée (en France, pas en Chine), qui réédite tous les textes de Giquel et prépare un album sur cet intéressant sujet.

Depuis, ce buste figure dans la base Joconde du ministère de la Culture: c’est celui qui a servi pour la réplique récemment offerte par la France à la Chine. Le second plâtre fut offert à la Société de sauvetage en mer, dont les Giquel étaient des bienfaiteurs. Mais cette société a «égaré» ledit plâtre  (pas perdu pour tout le monde puisque vendu à vil prix par un commissaire priseur du Nord de la France / lot 272 du 8 décembre 2008).

Prosper Giquel fut l’un des deux seuls étrangers jamais honorés de la «tunique dorée» (soie jaune d’or, avec une doublure en vison, la plus haute distinction décernée par l’empereur) pour avoir dirigé un régiment franco-chinois défendant les villes du ZheJiang 「浙江」contre l’insurrection monothéiste des TaiPing(s)「太平天國」. Cette tunique est maintenant rangée dans la chambre en meubles laqués de NingBo「寧波」que Giquel avait ramenés de Chine en France.     

Mais, surtout, il a été le fondateur, aux cotés de Zuo ZongTang「左宗棠」et de Shen BaoZhen「沈葆楨」de la première université technologique occidentale en Chine, francophone et anglophone, intégrée à un grand chantier naval et à ses multiples ateliers en amont.

C’était à MaWei「馬尾」, en aval de FuZhou「福州」, dans l’estuaire du fleuve Min「閩江」.

Photo panoramique probablement par John Thomson, en 1969, du chantier naval et de l’Académie en cours de construction.

Ce plan en couleurs, de grandes dimensions, de la main de Giquel, a été retrouvé au SHD à Vincennes. Il a été récemment réédité avec ses explications traduites en chinois :「船政學堂與馬尾造船廠全圖」.

Cet ensemble universitaire et industriel est  considéré par la Chine comme emblématique du mouvement de modernisation de la Chine 「洋務運動,又稱自強運動、同治維新」sous l’empire mandchou après les «guerres de l’opium». C’est un «lieu de mémoire» où régulièrement les dirigeants chinois viennent exposer leur stratégie navale, en particulier, l’(ex) président Hu JinTao「胡錦濤」pour le 140e anniversaire de l’oeuvre de Giquel en 2006.

Le chantier naval pouvait construire six navires en même temps :  quatre cales de lancement étaient perpendiculaires au rivage, et deux autres «en travers», c’est à dire parallèles à la rive.

Photo du YangWu 揚武, le premier navire à vapeur (et à voiles, marins dans les vergues) sorti du chantier naval et la peinture chinoise correspondante. C’est ce navire qui en 1874 effectue les premiers relevés hydrographiques face à TaiNan (Formose) pour dissuader les Japonais d’y intervenir sous prétexte de lutter contre les pirates.

Six douzaines de Français enseignaient, entre 1866 et 1875, dans «l’Académie navale», le ChuanZheng XueTang「船政學堂」, qui comportait une école de génie maritime (où tous les cours étaient donnés en français) et une école d’hydrographie (de conduite des navires, cours donnés en anglais). 

Giquel rédigea l’un des premiers dictionnaires français-chinois (avec le diplomate Lemaire) et d’autres textes fort pertinents, en cours de réimpression, ainsi que son journal. A signaler que ce ne sont pas des universitaires français qui furent les premiers à publier sur Giquel, mais un Américain, Steven Leibo.

De cette université sortiront nombre de réformateurs chinois, dont Yan Fu「嚴復」, le premier traducteur de Montesquieu et de John Stuart Mill ;  Tcheng Ki-tong「陳季同」 Chen JiTong, auteur de plusieurs best-sellers écrits directement en français publiés à Paris ; et de nombreux autres, dont celui qui traduisit pour la première fois un roman français, la Dame aux camelias, Wang ShouChang「王壽昌」,  qui dicta à Lin Shu「林紓」une première mouture qui devint la Traviata en chinois classique CháHuā Nǚ「茶花女」, etc.

Photo par Nadar de Chen JiTong 陳季同

Le (futur) amiral Wei Han 魏瀚 lors de son arrivée en France, en 1877, pour son stage à l’Arsenal de Cherbourg

Pourquoi Giquel est-il oublié en France ?

C’est parce qu’en 1884, sur ordre de Jules Ferry (applaudi par Mgr Freppel, le chef de fille de la droite cléricale de l’assemblée),  l’amiral Courbet va détruire cette université laïque qui n’avait rien coûté à la France (entièrement financée par la Chine), et le chantier naval où travaillaient 2500 ouvriers). 

Rare asiette à dessert d’époque :

l’amiral Courbet bombardant l’université francophone de MaWei, le 23 août 1885.

Je cite ici les historiens parisiens interviewés en marge du tournage du documentaire de FuJian TV : « le bombardement par la France d’une université francophone et la destruction de la «flotte chinoise» (en fait française, construite par Prosper Giquel, et dirigée par des officiers chinois formés à Cherbourg) sont des évènements (désormais) «politiquement peu corrects», donc balayés sous le tapis par des sorbonnards pas très scrupuleux. La construction et la destruction de cette université ne figurent même pas dans le livre de Muriel Détrie sur l’histoire des relations franco-chinoises …». Fin de citation, dans ce règlement de comptes entre sinologues, que je regarde avec amusement.

C’était la prolongation de la guerre pour la conquête du Tonkin, qui se poursuivra jusqu’à l’occupation du Nord de Formose et de l’archipel des Pescadores ; et qui finira par causer la chute du gouvernement Ferry, critiqué violemment par Clemenceau ; sinon l’amiral Courbet voulait porter la guerre plus au nord et détruire Port-Arthur.

Deux «images d’Epinal» chinoises  de la guerre de conquête du Tonkin : Luu Vinh Phoc, en chinois Liu YongFu 「劉永福」 reçoit la tête du Commandant Rivière (qui est bien mort aux mains des Pavillons noirs「黑旗軍」 à Hanoi ). Mort de l’amiral Courbet, qui en fait n’est pas décédé au Tonkin mais à Formose, aux Pescadores 「澎湖列島」.

Pour la Chine, Giquel est un «excellent sujet bilatéral», qui autorise en fonction des aléas des relations commerciales des échanges de toasts chaleureux et de félicitations (à propos de Giquel) ;  et à d’autres moments de «froncer le sourcil» : « 25 années après avoir pillé et incendié – avec les Britanniques – le Palais d’été 「圓明園」de l’empereur de Chine,  construit par les jésuites dans la banlieue de Pékin, vous avez détruit la première université de type occidental en Chine, construite par votre admirable compatriote Giquel ».

Je résume ici, trop sommairement, un long article paru dans le Bulletin de la société de géographie de Paris, en 2007. Mais des livres sont en préparation et, j’espère, un film qui reprendra, sous une autre forme, les documents que j’ai aidé la TV du FuJian à filmer en France avec Du LiYan.  

Cf. ci-après les photos du tournage chez les descendants de Prosper Giquel, à la BNF et dans les salons historiques du Château de Vincennes (la «Chambre de la la reine» et le «Salon de Mazarin»). Le DVD chinois n’est pas inintéressant par ses reconstitutions avec comédiens mêlées aux tournages d’archives, mais pour une Taiwanaise, travaillant en France, le sujet mérite une relation moins «patriotique» et plus sobre dans le goût occidental.

J’ai réalisé les prises de vues qui illustrent la présente tranche de blog, et des centaines d’autres, dans les deux branches de la famille (sympathiques et accueillantes) de Prosper Giquel et dans les «Archives de la Défense» (le SHD) au Château de Vincennes ; mais aussi à la BNF, à la Société de géographie, etc.  C’est le moment d’écrire que la responsable des relations extérieures du SHD, Véronique de Touchet, est très efficace et très adorable. Ce fut lorsque, avec DU LiYan 「杜立言」, j’ai servi de guide à une équipe de FuJian TV. Ses techniciens préparaient, avec CCTV, ce long documentaire de plusieurs heures sur Giquel, avec les encouragements du Président chinois, qui fut en poste au FuJian pendant une quinzaine d’années, et qui connaît donc très bien Prosper Giquel et les musées qui lui sont consacrés à MaWei.

En 2016 on célébrera le 150e anniversaire de l’Académie navale francophone de MaWei, le ChuanZheng XueTang. On peut penser que les deux présidents Hollande et Xi JingPing 「習近平」, qui doivent se rencontrer les 2 et 3 novembre 2015, à Pékin, conviendront d’honorer, comme il se doit, Prosper Giquel par une exposition commémorative. L’automne, c’est la saison qui est la plus belle en Chine du Nord, en particulier pour prendre de bonnes décisions : Boris Vian le savait, puisqu’il en a fait le titre d’un livre (qui bien sûr ne se passe ni à Pékin, ni en automne). Cette saison devrait être favorable à des décisions présidentielles stimulantes pour les historiens.

Une telle exposition serait facile à organiser au Musée de l’Armée, aux Invalides, avec le grand nombre de documents, préservés au SHD dans le Château de Vincennes et chez les descendants de Prosper Giquel, déjà photographiés et bien répertoriés. La Chine est d’autant plus intéressée à un tel projet qu’elle n’a plus d’archives, depuis la révo.cul., sur ce sujet qu’elle considère important (les gardes rouges de Mme Mao ayant volatilisé toute la documentation historique sur le sujet).

Le DVD de CCTV & FuJian TV, pour la partie historique tournée en France, et pour la reconstitution avec comédiens tourné en Chine, est très «à la chinoise».  Tout en assurant sa programmation dans le cadre d’une telle exposition, il serait sans doute opportun de produire un documentaire «à la française» qui replace bien Prosper Giquel dans le cadre historique qui fut le sien.

Comme mes lecteurs l’auront compris, j’aime bien les photos dans les blogs, puisque je suis photographe, et j’en donne pas mal cette fois-ci. Mais j’aimerais plus encore y insérer des vidéos. 

A suivre, donc.

Les descendants de Prosper Giquel, avec l’amiral de Contenson, ancien directeur des Archives de la Défense, et descendant du Capitaine de Contenson qui rédigea le premier rapport (élogieux) sur «l’Arsenal de FouTcheou» et son fondateur, Prosper Giquel. 

Cette photo (1869) du temple de MaZu surplombant le site de MaWei est précieuse car ce temple qui avait survecu aux bombardements de l’amiral Courbet (et à ceux, après 1937, de l’armée japonaise) fut détruit par les gardes rouges pendant la révo.cul. Reconstruit récemment, c’est cette photo (conservée par les descendants de Giquel) qui a permis de rectifier la restauration, en particulier la ligne de la toiture.

 

Prosper Giquel (dont l’épouse est décédée en couches à MaWei) et sa fille 

 

 

Le recto et le verso du coffret de 6 DVDs consacré,  par  CCTV et FuJian TV, à Prosper Giquel et à son oeuvre, en partie tournés en France, dans la famille, au SHD, etc.

Pour les amateurs de films détournés

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Mardi 13 octobre
à 20h30
séance unique
d’un nouveau ciné-club
aux 3 Luxembourg
67 rue M. le Prince
Paris Ve

ladialectique


J’ai déjà parlé de ce film lorsque sa version originale détournée ss-titrée a été programmée par Nicole Brenez à la Cinémathèque française, voici quelques semaines.

Cette fois-ci, c’est la « version doublée », avec les voix de Michèle Grellier, Patrick Dewaere, Roland Giraud, Jacques Thiébault, etc. Le doublage sous la direction de Gérard Cohen avait été entrepris peu après la sortie de la VO ss-t. détournée.

On se souvient que l’oeuvre originale ainsi kidnappée était Crush 「唐手跆拳道」TangShou TaiQuanDao,  de Tú GuāngQi 「屠光启」originellement sorti en 1972 à HongKong.

Je n’étais pas née, donc je répète ce que l’on m’a expliqué : ce fut le premier détournement cinématographique de René Viénet. Il connu un assez joli succès lors de sa sortie au Quartier latin dans une salle de Gaston Douvin (les Grands Augustins).

Pour marquer son mépris des médias, Viénet avait agrafé un billet de banque à chaque carton d’invitation à la projection de presse.

Le film dit du mal des staliniens en général  (des maoïstes et des trotskistes en particulier).

Ce premier détournement ouvrit la voie à un second : Une petite culotte pour l’été.   

Ensuite d’autres projets furent avortés et – en fait – jamais détournés,  car interdits d’emblée par la censure : Dialogues entre un maton CFDT et un gardien de prison affilié à la Fédération CGT du personnel pénitentiaire, Une soutane n’a pas de braguette, L’aubergine est farcie.

Mais Viénet se rattrapa en réalisant un (superbe) film documentaire Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires, son film le plus innovant et important, produit par Hélène Vager et Ch-Henri Favrod. C’est mon préféré car c’est grâce à ce film que j’ai découvert la révo.cul. et qu’ils étaient cinq, avec Mao soi-même, dans la « Bande des quatre ».

Cette projection est une bonne chose, même si la copie 35 mm projetée (retrouvée aux Archives du film) est un peu usée,  car ce qui traine sur le web est de très mauvaise qualité techniquement. Pour ceux qui rateraient cette séance, le Forum des images, dans les Halles, détient une version numérique de ce film et organise des projections sur table à la demande.

Bonne chance à ce nouveau ciné-club !  S’ils ont de la suite dans les idées, il programmeront non seulement Chinois …, mais aussi les films de HU Jie.

De rares, et précieux, albumens de John Thomson

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La Société de géographie conserve dans ses fonds (déposés à la BNF), contre-collés sur des fiches de carton, une centaine de contact prints que John Thomson avait fournis à Charton, l’éditeur du Tour du Monde, et à Hachette, pour que les graveurs sur bois puissent illustrer ses articles et son livre Dix ans de voyage en Chine et en Indochine

C’était à une époque, en 1875 et 1877, où l’on ne savait pas encore reproduire (il faudra attendre 1893) les photographies dans des livres ou des revues.

Par la suite, Elisée Reclus s’en servira de la même façon pour faire réaliser la plupart des gravures de son volume sur la Chine de sa Géographie universelle.

Cette série est un peu fanée, mais elle est extraordinairement rare et précieuse : les huit vues de Formose, reproduites ci-dessus et ci-après sont à notre connaissance les seuls albumens qui – dans cette série formosane – aient survécu ; en l’occurrence des tirages par contact, réalisés par John Thomson lui-même, après son retour à Londres en 1872.

On pourra les comparer aux tirages modernes numériques réalisés par Michael Gray à partir de ses scans des négatifs sur verre de John Thomson conservés à la Wellcome Library de Londres.

Dans les fonds de la Société de géographie, cette série porte le  n°Wd34. Un grand merci à son président, le Pr. Pitte, et au conservateur qui gère les fonds extraordinaires  de la Société, M. Olivier Loiseaux.

Il faut espérer que l’occasion se présentera prochainement d’exposer la totalité de la centaine des ces originaux sur l’ensemble de la Chine ; ou pour le moins de les publier, ou de les mettre en ligne.  

Vernissage : L’exposition des premières photos de Formose

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Invitation au vernissage 
jeudi 24 septembre
de 18 à 20h
Maison de la Chine
Place st-Sulpice
75006 Paris
de l’exposition des premières photos de Formose
par John Thomson
en avril 1871

 » RSVP « 

Dans des tranches de blog précédentes, j’ai déjà signalé deux expositions auxquelles j’ai contribué. Mes lecteurs sont cordialement invités aux vernissages.  Le premier se tiendra de 18 à 20h jeudi 24 septembre à la Maison de la Chine. Un excellent Cahors sera servi,  mais la galerie demande aux personnes intéressées d’avoir la gentillesse d’envoyer dès que possible un mail  à <genevieveib@maisondelachine.fr> ou de téléphoner +33 1 53 63 39 18, de façon à ce qu’on ne manque pas de verres, ni de fromage. Je rappelle que cette première exposition consiste en une cinquantaine de tirages numériques par Michael Gray d’après ses propres scans des négatifs sur verre, au collodion humide, de John Thomson en 1871 conservés à  la Wellcome Library de Londres, ainsi que d’une vingtaine de gravures sur « bois debout » parues en 1875 dans Le Tour du Monde, la revue de Charton. En remontant légèrement en arrière dans ce blog, quelques explications et photos sont disponibles. A bientôt!

Un éventail d’options

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Pendant les chaleurs de l’été,  une amie m’a fait suivre dans une électrolettre un joli éventail, une antiquité, trouvé sur le web, qui offrait (c’est le cas de le dire) un large éventail d’options à nos pensées intimes. Les conversations électroniques subséquentes m’ont démontré que les récents débats parlementaires en France pour pénaliser des clients des prostituées, et la récente livraison de Causeur sur ce sujet, avaient été abondamment discutés par les Chinoises et les Taiwanaises qui vivent en France.

Le court essai ci-après ne fait peut-être pas l’unanimité de mes correspondantes, mais ses prémisses et ses conclusions sont partagés par nombre d’entre elles.

Cela va sans dire, je suis très réservée (et je ne suis pas la seule) sur le principe scandinave de la pénalisation des clients des prostituées : faudra-t-il prévoir un cocidille aux futures lois et règlements, dès lors qu’il s’agit de clientes de prostituées, de clientes de prostitués, de clientes et de clients – en cours de recherche ontologique – de transsexuels ?

Mais revenons à l’essentiel :

Les plans-cul sont désormais non seulement admis en Europe pour les femmes, mais ils sont relativement aisés, avec des apps sur smartphones (comme Tinder, etc.), ou autrement.

Il y a cependant dans cette démarche, devenue usuelle et banale, quelques particularités inhérentes, inévitables (dans certaines circonstances vécues comme des inconvénients), qui déterminent à réfléchir à une option complémentaire, ciblant le bonheur et la satisfaction de certaines femmes, à certains moments.

Je souligne bien, de certaines femmes, à certains moments, pas toutes, ni tout le temps.

La recherche – même rapide – d’un plan-cul prend du temps. Elle suppose un minimum de dialogue et d’efforts pour séduire de part et d’autre. Certes un dîner – ou une rencontre autour d’un verre – peuvent être sympathiques ; et une attirance réciproque ainsi mise à l’épreuve pendant quelques prudents prolégomènes est sans aucun doute la plus sure promesse d’un plaisir partagé.

Même pour des rencontres sans lendemain (en chinois «one night stand» se dit 「一夜情」 YīYèQíng), un minimum de cérémonial doit être encouragé pour la promotion d’un monde courtois, sociable et civilisé. 

Mais ,

Il y a des moments où des femmes peuvent avoir besoin de deux heures d’amour physique, sans avoir à se soucier de séduire, sans accorder le moindre quart d’heure à des préliminaires, en souhaitant être bien certaine de l’agilité, de la vigueur des érections, d’un homme qui sera, non seulement disponible, mais performant. Et surtout anonyme.

Il serait sans doute possible d’organiser des sortes de «blind-dates» d’une grande célérité pour amateurs adultes et consentants, mais pourquoi ne pas pousser plus loin la définition de ce besoin, de cette discrétion, de préciser la question et une proposition pour sa solution ?

Les hommes ainsi volontaires pour ce service sexuel seraient rémunérés.

Examinons paisiblement comment un tel plan pourrait être mis en place, avec les encouragements des structures sociales, administratives et politiques françaises — qui ont hélas tendance à s’immiscer dans tous les aspects de la vie sociale — comme le faisaient, et le font encore trop souvent, les églises.

L’exemple dont nous nous inspirons est celui des love hotels de Taiwan qui non seulement accueillent (pour en général deux heures) des couples à la recherche de confort et de discrétion, mais également des hommes sans partenaire que la responsable de l’étage met en contact sans délai avec une professionnelle de qualité. Un petit livret de photographies suffit le plus souvent à éviter les malentendus.

Il devrait être possible de structurer à Paris de tels «love hotels» où des femmes pressées, n’ayant que deux heures à consacrer à la recherche d’une extase rapide et précise, trouverait le bon partenaire. Voire les deux partenaires — comme à Taiwan il est possible à tout homme connaissant une bonne adresse de solliciter les services de deux femmes en même temps, si le «coeur» lui en dit.

Le fait de payer, à son juste prix, le temps et l’ardeur d’un homme habile à procurer du plaisir aux femmes pourrait contribuer à une solution à de nombreux soucis individuels ou collectifs.

On peut penser que cette opportunité réduirait de moitié les files d’attente dans les cabinets des conseillers conjugaux, renforcerait la performance au travail de nombreuses femmes cadres supérieures, donnerait plus de recul et de sérénité à celles qui ont des positions de responsabilité et d’autorité, quelquefois lourdes comme certaines fonctionnaires, et les magistrates, entre autres.

Combien de mères de famille n’ont tout simplement pas le temps de draguer et de gérer des rencontres qui supposent beaucoup de temps libre. Combien de femmes amoureuses de leurs maris ne souhaitent pas compliquer leur vie conjugale tout en bénéficiant des mêmes satisfactions, épisodiques, contingentes et accessoires, que les hommes.

Une telle proposition est bien plus simple que les sites web spécialisés dans les rencontres extra-conjugales — qui supposent un dialogue électronique préalable et une certaine connivence des deux partenaires d’un jour, ou d’un instant. Et ne garantissent guère l’anonymat.

Dans la proposition ici lancée, le fait de rémunérer – en toute discrétion et anonymement – le service sexuel est un élément-clé de l’ambiance psychologique favorable à l’orgasme. Il n’y aurait plus la moindre inquiétude de rater une marche dans la recherche en commun du plaisir : l’homme ainsi rémunéré pour ses qualités physiques, et son ardeur, peut démultiplier son savoir-faire ; et la femme qui le rémunère peut (sans la moindre entrave, et sans temps-mort — me souffle le correcteur, sur épreuves), exiger le plaisir le plus direct et le plus tendre (ou fort) selon ses caprices du jour, selon ses phantasmes de l’instant.

Faut-il, sur les livrets-retapes des responsables des étages de ces love hotels, détailler les qualités particulières et physiques des hommes qui se rendraient disponibles ? Il faut bien sûr éviter que les hommes concernés soient rabaissés à des «produits de catalogue». Ce n’est pas l’objectif. Il convient de respecter loyalement leurs talents et leur personnalité, comme sont respectés – en France, et à Taiwan – ceux des grands chefs de cuisine, des grands pâtissiers, etc.

Cette tribune vise donc à lancer une discussion qu’il ne faudrait pas limiter aux seules Taiwanaises et Chinoises. Certes mes compatriotes taiwanaises (et cousines du continent chinois) ont sur leur plaisirs en France à la fois une émotion, une expertise et un recul appréciables, à la mesure de leur réputation. Mais nous souhaitons bien sûr que toutes les femmes rejoignent ce débat, sur leurs propres blogs, avec leur particularités, les parfums de l’Orient pour nos amies arabes, la vivacité et la musique de nos amies cubaines, les rythmes particuliers à l’Afrique profonde pour nos amies noires, etc.

Sans oublier ce qui fait depuis toujours le «charme parisien» et son «je ne sais quoi», comme le dit la belle chanson de Paul de Kock, si bien chantée par Yvette Guilbert et Juliette Gréco, qui s’applique aux hommes aussi bien qu’aux femmes : Monsieur Arthur est un homme ….

Cette diversité des phantasmes ou des usages chez les femmes devra trouver sa complémentarité dans la diversité des hommes ainsi – librement – offerts contre rémunération à nos épisodiques lubricités.

Ces échanges culturels sont importants pour briser les ghettos et éviter le communautarisme, dans un renforcement des libertés féminines ; et de nos plaisirs les plus intimes.

Précisions sur les deux expositions de John Thomson à Paris sur la Chine et sur Formose

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John Thomson (1837-1921) est le plus célèbre des photographe de la Chine au XIXe siècle. Précédemment, il avait été le premier à photographier en 1866 les ruines d’Angkor, au Cambodge. Puis il établit un studio de portraits avec son frère William à HongKong, d’où il rayonna à plusieurs reprises en Chine, et Taiwan.

Autoportrait de John Thomson, à Amoy, juste avant son embarquement vers Formose

En 1872 il rapporta à Londres 750 plaques de verre négatives au collodion-humide. Elles sont désormais conservées à la Wellcome Library, à Londres. C’est dans ces négatifs qu’il choisit les 220 vues de la Chine utilisées pour son chef d’oeuvre, les 96 planches en phototypie de Illustrations of China & its People. 

Une vingtaine d’exemplaires de ce recueil mythique ont été répertoriés dans différents musées ou bibliothèques (dont la BNF), mais ils ne peuvent être exposés car les planches de phototypie sont cousues avec des pages en typographie et reliées en 4 forts volumes.

Un amateur compétent et avisé a eu la chance de pouvoir acquérir une jeu extrêmement rare, non relié, de ces planches qu’il a fait encadrer et qui peuvent donc être exposées — pour la seconde fois au monde (la «première» a eu lieu récemment à Macao).

Les Editions René Viénet ont établi une version chinoise des textes forts intéressants de John Thomson sur ses voyages en  Asie et ses photographies :

  • ceux très détaillés qui accompagnent ces 220 phototypies des 96 planches,  ont été traduits en chinois par Yeh LingFang 葉伶芳
  • les “ mémoires ” de John Thomson, disponibles en français depuis 1877 dans une excellente traduction, publiée par Hachette, vont être publiées en chinois par le ministère de la culture de Macao, dans une traduction de Yen HsiangJu 顏湘如 : « Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine » 十載遊記:麻六甲海峽、中國與中南半島.

Ces deux traductions chinoises seront disponibles lors des deux expositions.

C’est donc ce jeu , unique au monde  qui puisse être publiquement exposé, qui sera accroché sur les murs de la Fondation Taylor à Paris (place saint-Georges) pendant le «Mois de la photographie» 2015, après une exposition identique au Musée de Macao qui a rencontré un succès considérable : 103 000 visiteurs, dans une ville de 700 000 habitants, en trois mois de l’été 2014 ; un record de fréquentation pour ce musée. Et un remarquable catalogue en anglais, en chinois et en portugais, qui sera également disponible sur table à la Fondation Taylor.

Elisée Reclus avait récupéré une grande partie des gravures sur bois (et des contact-prints qui avaient servi précédemment aux graveurs de Charton (et de Hachette) pour sa Géographie universelle. Il offrira cette série d’albumens contre-collés sur carton, un peu fanée, mais extraordinairement précieuse à la Société de géographie. J’en donnerai huit, touts celles qui concerne Formose, dans une prochaine tranche de blog, le jour du vernissage, le 24 septembre 2015,  pour rappeler que tous les lecteurs de mon blog y sont bienvenus.

C’est dans les collections de la Société de géographie, déposées à la BNF,  qu’en 1978, Bernard Marbot et René Viénet les avaient identifiés comme des Thomson, en marge de leur mémorable exposition de 1978 (et de son catalogue) La Chine entre le collodion-humide et le gélatino- bromure.

En 1980, Viénet a obtenu de la Wellcome Library un jeu complets de tirages argentiques des plaques de verre, puis en 1992, rencontrant Michael Gray, historien fameux des techniques photographiques, ils ont développé une active collaboration pour mieux faire connaître John Thomson et sa passion pour les techniques d’avant-garde de restitution des images en aval de la prise de vue au collodion  : épreuves au charbon, woodbury, phototypie, etc.

En 1860 les troupes de la Grande Bretagne et de la France incendièrent le Palais d’été de l’empereur. Ce pavillon 「圓明園萬壽山銅亭」 YuánMíngYuán WànShòuShān TóngTíng a survécu car construit en bronze en grande partie. 

C’est chez Autotype [i.e. l’atelier de Swan, l’inventeur de la lampe à incandescence] que John Thomson a réalisé les 96 planches qui seront exposées à la Fondation Taylor.

John Thomson a donc publié ses Mémoires en 1875, à Londres et à NewYork. En France, ils furent publiées dans Le Tour du monde, partiellement en 1875, et repris en 1877 dans l’excellente traduction par A. Talandier et H. Vattemare (Hachette) : Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine.

Mais c’était à une époque où on ne savait pas encore imprimer les photographies ni dans les livres ni dans les revues. On leur substituait des gravures sur bois, par d’excellents artistes (prenant quelquefois des libertés, mais finalement assez peu, avec le modèle photographique qu’on leur soumettait). Pour quelques photographies de John Thomson qui illustre mon blog, je donne en vignette une reproduction de ce type de «gravures sur bois debout» (les fibres du bois font une sort de «dpi»).

Pont de ChaoZhou [潮州府廣濟橋」CháoZhōuFǔ GuǎngJìQiáo

L’ensemble de ces quelques deux cents gravures sur bois seront exposées à la Fondation Taylor, en regard des planches en phototypie : une réconciliation qui est une première mondiale, en même temps que seront donc, pour la première fois, disponibles en langue chinoise tous les textes de John Thomson sur la Chine, dans les traductions de Yeh LingFang et Yen HsiangJu, comme précisé ci-dessus.

Il faut noter que ces phototypies sont désormais disponibles sur le web à partir d’exemplaires de plusieurs bibliothèques (MIT, HongKong University) et même un site chinois : 書格網

De la même façon, la Wellcome Library a récemment mis en ligne des fichiers légers positifs des plaques de verre négatives originales, dans une résolution compatible avec les tablettes électroniques et les téléphones portables.

C’est une étape importante dans une meilleure connaissance de des ces oeuvres exceptionnelles et donc une invitation à admirer, accrochée à la Fondation Taylor, à l’automne 2015, la seule et précieuse collection d’originaux qui puisse être exposée.

A propos de Formose, 

l’autre exposition, dès le lundi 14 septembre,  à la Maison de la Chine :

Parmi les cinq cents plaques négatives sur verre de la Wellcome Library relatives à la Chine, cinquante concernent la partie méridionale de Formose :  il s’agit des premières photographies de l’île de Taiwan, en concurrence avec un album de St-John Edwards, un photographe qui exerçait à Amoy.

Il n’existe pratiquement plus aucun tirage albumen original de John Thomson pour cette série formosane, sauf les «huit tirages de contact». L’exposition consiste donc en tirages modernes de grandes qualité réalisés par Michael Gray d’après ses scans des négatifs sur verre originaux.

Les images de Formose qui furent les premières connues sont une trentaine de gravures sur bois  (réalisées d’après des tirages de contact, puisque les graveurs ne connaissaient pas les paysages ni les personnages) publiées en 1875 dans Le Tour du monde, et reprises en 1877 dans  Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine.

Deux chasseurs, à Baksa 「木柵」 MùZhà 

En 2006, lors de la Foire internationale du livre de Taipei, dans le pavillon français, Françoise Zylberberg révéla au public taiwanais la trentaine des gravures sur bois (originales) et la cinquantaine de vues photographiques (en tirages numériques) du Sud de l’île qui les avaient inspirées. Depuis, ces images sont devenues des icônes formosanes et ont contribué à la reconnaissance d’une partie de l’identité taiwanaise.

Ce hiatus de plusieurs années entre la mise au jour des plaques négatives de John Thomson relatives à Formose et leur mise en valeur par une enseignante et libraire française de Taipei peut intriguer.

En fait les tirages étaient disponibles à Taiwan mais il y avait – pour le moins – une certaine réticence à leur endroit parce que ces «premières photos de Taiwan» ne montraient aucun «Chinois» (i.e. de l’ethnie Han) : tous les Taiwanais de ces photos étaient des «Aborigènes de plaines» PíngPǔZú「平埔族」(en fait les contreforts des très hautes montagnes du centre de l’île) qui au moment de la prise de vues en 1871, et quelque temps encore par la suite, étaient appelés des «sauvages apprivoisés» ShúFān「 熟番 」, par opposition aux «sauvages crus» ShēngFān「 生番」 des tribus montagnardes. Aucun musée de Taiwan, pendant plusieurs années, ne fut intéressé de les exposer …

Une jeune femme et son bébé à Baksa 「木柵」 MùZhà

Même à un moment où la majorité des Taiwanais se déclarent indépendantistes et – fébrilement – concoctent leur «identité nationale», distincte de celle des Chinois du continent, certains de ces mêmes Taiwanais,  d’origine chinoise malgré tout, ont eu un peu de mal à accepter la composante originale de Formose : la quinzaine de tribus aborigènes qui furent les premiers habitants de l’île avant la colonisation chinoise au XVIe siècle.

Comme le déclara avec candeur une dame (taiwanaise) responsable d’une maison d’édition (appartenant en sous main à Pékin) : «sur ces photos, on ne voit pas de Han, que des aborigènes, et ils ressemblent un peu trop à nos domestiques philippins».

Plus récemment, en 2011, pour le centenaire de la «République de Chine», une sélection fut acceptée au «Musée municipal d’arts modernes de Taipei», non sans une négociation serrée pour en accrocher (pourtant à titre amical et gracieux) plus de six. Après une longue discussion, une vingtaine seulement furent néanmoins exposées, sur cinquante.

Cette exposition parisienne – exhaustive – est donc, à sa manière, une «première».

On notera,  avec un léger sourire (formosan),  que la directrice du Centre culturel taiwanais à Paris a décliné l’offre d’accueillir cette exposition et/ou de la soutenir (au prétexte que le ministère de la Culture de Taiwan dépensait déjà beaucoup pour subventionner en Italie une exposition de tirages photographiques  modernes … de la Chine).

Sans humour non plus, le «Centre culturel chinois» de Paris a de son coté décliné (comme le Musée provincial du FuJian à FuZhou) de recevoir cette exposition sur une île dont, à l’évidence, l’attaché culturel chinois post-maoiste pensait qu’elle n’est peut-être pas «chinoise». Nous le laisserons donc préparer son auto-critique, et recevoir sa punition pour cette bévue. Mais peut-être l’attachée culturelle taiwanaise à Paris pourra prendre sa défense. C’est très subtile la politique culturelle au travers du Détroit de Formose.

Finalement, l’exposition des premières photos de Formose par John Thomson est accueillie par la «Maison de la Chine», une galerie privée, animée par Geneviève Imbot-Bichet, appartenant au principal voyagiste français vers la Chine, et vers Taiwan. Qu’ils en soient remerciés.

John Thomson passa le mois d’avril 1871 dans le Sud de Formose avec son ami, médecin et missionnaire, le Dr Maxwell, qui venait d’y établir les premières chapelles presbytériennes. Une carte de grandes dimensions, unique au monde, fait partie de l’exposition : il s’agit d’un projet manuscrit en 1875 d’une lithographie en couleurs qui devait être tiré à Edimbourg, elle montre les premières modestes implantations de l’église presbytérienne (écossaise dans le sud, canadienne dans le Nord) depuis devenue la principale dénomination chrétienne de Taiwan.

L’exposition documente le trajet de John Thomson et du Dr Maxwell et même précisément chaque lieu des prises de vues, grâce aux précisions apportées par un érudit local, You YungFu 「游永福」, un libraire de la petite bourgade montagnarde de ChiaHsien「甲仙」qui était en 1871 un minuscule hameau.

J’ai eu le plaisir de marcher il y a un an dans les pas de John Thomson,  avec You YungFu, et de m’arrêter pratiquement à chacun des endroits où il avait déballé son matériel pour réaliser ses prises de vues (à l’époque cela nécessitait un lourd et encombrant bagage, et des porteurs)

« Paysage lunaire » à 「草山月世界」CǎoShān YuèShìJiè 

En réunissant deux négatifs sur verre, vue panoramique inédite de KaoHsiung 「高雄」en 1871, vue prise depuis la Colline des singes et le consulat britannique.

C’est donc une exposition exhaustive – en tirages modernes – de ces premières photographies de l’île de Formose, une première en Europe, qui est programmée pendant le “Mois de la photographie” 2015.

Peu après, cette exposition sera reprise à Taipei au ShungYe Museum of Formosan Aborigines「順益台灣原住民博物館」ShùnYì TáiWān YuánZhùMín BóWùGuǎn.

Ensuite, il est prévu que l’ensemble des tirages sera offert – en mémoire de Françoise Zylberberg  (créatrice de la librairie française Le Pigeonnier de Taipei, et spécialiste qui relança avec Jacques Picoux l’enseignement du français à Taiwan en 1979)  à l’une des localités méridionales de Formose où John Thomson fit escale en avril 1871.

1

Les premières photographies de Formose,

par

John Thomson

en avril  1871

à la Maison de la Chine

76, rue Bonaparte

75006 Paris

Métro st-Sulpice.

du lundi 14 septembre au samedi 28 novembre 2015,

du lundi au samedi, de 10 h. à 19 h. 

Entrée libre

2

les 220 vues des 96 planches originales de

Illustrations of China & its People

de

John Thomson

à la Fondation Taylor

1, rue La Bruyère

75009 Paris

Métro st-Georges

du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015, 

du mardi au samedi de 14 h. à 20 h. 

Entrée libre

Deux expositions de photos de Formose et de la Chine

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Plusieurs lecteurs de ce blog m’ont demandé pourquoi je signe “Vera Su, photographe taiwanaise” , alors que je ne parle guère de photos de Formose, ni de celles de la Chine, ni d’ailleurs des miennes à Paris.

Je veux corriger ce déficit sans tarder en annonçant deux expositions importantes (que j’ai contribué à organiser et cataloguer), des “premières” à Paris, pendant le “Mois de la photo” 2015, et même un peu avant pour la première, dès mi-septembre.

Dans cette première tranche de blog sur ces sujets, je donne les dates, et quelques images,  pour une simple mise en bouche.    

Dans une deuxième tranche, dans une semaine exactement, le dimanche 23 août, je donnerai plus de détails sur la première expo, et dans deux semaines, le 30 août, sur la seconde. 

Enfin, ensuite, en septembre, je parlerai peut-être – plus modestement – de ma propre exposition pendant ce “Mois de la photo” 2015 à Paris. 

Et comme je veux corriger ma lacune avec un certain panache, j’invite ceux de mes lecteurs qui en auront le loisir à me rejoindre pour les vernissages. Je ne sais pas encore ce qu’il y aura comme petits-fours, mais le vin sera bon, et abondant.

1

Les premières photographies de Formose,

par John Thomson

en avril  1871

à la Maison de la Chine

76, rue Bonaparte

75006 Paris

Métro st-Sulpice.

du lundi 14 septembre au samedi 28 novembre 2015,

du lundi au samedi, de 10 h. à 19 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 24 septembre 2015, à 18 h 30

2

les 220 vues des 96 planches originales de

Illustrations of China & its People

de John Thomson

à la Fondation Taylor

1, rue La Bruyère

75009 Paris

Métro st-Georges

du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015, 

du mardi au samedi de 14 h. à 20 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 29 octobre 2015, à 18 h.

 

La Cité des douleurs : le livre du film

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Il y a des préfaces décourageantes : concises et parfaites, elles mériteraient d’être citées intégralement pour commenter un livre. De quoi mettre les bloggeuses au chômage! C’est le cas de l’introduction que Wafa Ghermani a rédigée pour «le livre d’un film» La Cité des douleurs 「悲情城市」. C’est une lecture que je recommande à tous ceux qui n’ont pas été à La Rochelle pour le récent festival cinématographique et sa sélection des films de Hou HsiaoHsien「侯孝賢」, autant qu’à ceux qui ont eu le plaisir d’assister à cette rétrospective.

 

Ce festival a eu la bonne idée de programmer également le documentaire de Hsieh ChinLin 「謝慶鈴」, sans doute la meilleure passerelle vers la découverte de la «nouvelle vague» des cinéastes formosans, dont Hou HsiaoHsien, précisément est l’un des plus célèbres représentants, avec Edouard Yang「楊德昌」. Alors qu’il a été produit d’emblée en français, anglais et chinois, ce DVD n’est pas encore distribué en France et c’est bien dommage. Je reviendrais sur ce documentaire qui mérite une tranche de blog à lui seul : Flowers of Taipei, Taiwan New Cinema「光陰的故事 – 台灣新電影」.

 

*

Hou HsiaoHsien, né en 1947. Son film le plus fameux, tourné en 1989, est Une ville de douleur, ou La Cité des douleurs「悲情城市」BēiQíng ChéngShì, premier volet d’un tryptique sur Formose et son histoire après la Deuxième guerre mondiale, avec Le Montreur de marionnettes 「戲夢人生」Xì Mèng RénShēng  (1993) et  Bons garçons et bonne filles 「好男好女」 HǎoNán HǎoNǚ (1995).

Le livre dont je veux parler ici, en laissant ensuite la parole au traducteur français Gwennael Gaffric 「關首奇」, est le scénario original et sa continuité dialoguée, par les deux scénaristes Chu TienWen 「朱天文」 et  Wu NienJen 「吳念真」. Pas de précisions techniques superflues : le livre se lit très agréablement.

Chu TienWen est une femme de lettres taiwanaise, souvent mentionnée avec sa soeur Chu TienXin「朱天心」, elle même romancière , et leur père Chu HsiNing「朱西甯」. Une troisième soeur Chu TienYi「朱天衣」est également connue, tout comme leur mère Liu MuSha 「劉慕沙」, essayiste, et célèbre traductrice des classiques japonais vers le chinois.

En haut à gauche, Liu MuSha ; à droite, Chu HsiNing.
En bas, Chu TienWen, Chu TienYi et Chu TienXin.

 

Chu TienWen est l’auteur d’une dizaine de romans et de nouvelles, dont Splendeur fin de siècle「世紀末的華麗」ShìJìMòDe HuáLì , le prix Newman pour la littérature chinoise 2015. En France, elle est déjà publiée chez Christian Bourgois Anthologie de la famille Chu et chez «Bleu de Chine» dans le recueil A mes frères du villages de garnison, anthologie de nouvelles taiwanaises contemporaines.

Wu NienJen 「吳念真」, l’autre auteur du film, c’est soixante-dix scénarios de films depuis 1979, une quinzaine de livres, un documentariste célèbre et le fondateur d’une troupe théâtrale, un comédien et un auteur de chansons.  Bref, un personnage considérable à Formose.

Retenons au passage qu’il a contribué à l’adaptation cinématographique de「殺夫」 Tuer son mari, également connu sous le titre français La femme du boucher (traduction française http://www.amazon.fr/La-femme-du-boucher-Ang/dp/2080663917 d’Alain Peyraube et HuaFang Vizcarra), le livre le plus connu en France de mon amie Li Ang 「李昂」et l’un des premiers romans taiwanais traduit en français, en 1980.

Citer son nom me fait penser à l’un de ses textes, une brève et dure nouvelle 「牛肉麵」Un bol de nouilles au boeuf, traduit par André Lévy qui re-raconte en fait (mais Li Ang ne le dit pas : je suis une bloggeuse indiscrète) ce que Shih MingTeh 「施明德」 , un opposant célèbre qui a passé de nombreuses années en prison, a vécu en 1964 dans le couloir des condamnés à mort du TGC, le «Département de la loi martiale» de la Garnison de Taiwan  (Taiwan Garrison Command’ Martial Law Directorate) 「臺灣警備軍法處」TáiWān JǐngBèi JūnFǎChù, la gestapo du régime KMT qui ne sera formellement dissoute qu’en 1992, mais moins terrifiante à partir de 1965. Tout Français étudiant l’histoire de Taiwan doit connaître cette abréviation «TGC».

Cette nouvelle, publiée initialement en 2007, est en fait l’histoire du bol de soupe de nouilles au boeuf que n’a pas mangé Huang ZuYao「黃祖堯」, un agent secret communiste, envoyé par le PCC à HongKong pour éliminer des anti-communistes mais qui fut retourné par une belle espionne taiwanaise et convaincu de passer du coté du KMT 「國民黨」GuóMínDǎng.

Une fois le Détroit de Formose franchi, la prise du contre-espionnage taiwanais avait perdu de sa valeur et le TGC  (ou des taupes communistes au sein du TGC, peut-être pour décourager de telles vocations) décida qu’il valait mieux une exécution pour faire un exemple plutôt que mettre en valeur un retournement pour attirer plus de communistes à passer chez les nationalistes. Ou bien peut-être le contre-espionnage taiwanais pensa que Huang était un faux-retourné et une vrai-future-taupe. Un demi-siècle plus tard, les communistes chinois post-maoistes faisant les yeux doux aux Taiwanais et l’un (au moins) des chefs de l’espionnage taiwanais à la retraite vivant à ShangHai, la question est difficile à élucider. Elle peut même paraître futile, sauf que demeure, pour comprendre une époque, la remarquable nouvelle de Li Ang, qu’on la lise dans le texte chinois ou dans l’excellente traduction d’André Lévy.

Si un jour je contribue à un manuel de littérature taiwanaise, bilingue, je donnerai le texte original et la traduction française de la nouvelle, mais en les faisant précéder de ce qu’en avait expliqué Shih MingTeh en 2002 Délires d’un révolutionnaire dévoué et bénévole「無私的奉獻者/狂熱的革命者」WúSīDe FèngXiànZhě /KuángRèDe GéMìngZhě et qui inspira Li Ang, comme je viens de le faire ci-dessus.

C’est peut-être cette nouvelle qui peut le mieux donner le ton et le parfum de ma tranche de blog ce matin, ce qui n’est jamais facile car l’encre d’imprimerie est noire et le papier blanc, comme mon texte sur écran, alors que je voudrais mettre un peu de couleurs, et d’odeurs :   

Le rouge-brun est celui du ragoût「紅燒」HóngShāo de boeuf braisé, si possible du flanchet「牛腩」NiúNǎn, avec les «nerfs» i.e. des tendons「牛筋」NiúJīn devenus fondants à la cuisson et qui donnent une grande onctuosité à la viande et au bouillon. Mouillé par les nouilles avec un peu de leur eau de cuisson, c’est d’un rouge particulier que n’a pas la soupe claire de nouilles au boeuf「清燉牛肉麵」QīngDùn NiúRòuMiàn des musulmans de l’Ouest chinois, les Hui(s) ou Donganes, préparées sans braiser la viande de boeuf au préalable.

Comment faire transpirer du papier (et de l’écran d’ordinateur) l’odeur de cette soupe de nouilles au boeuf,  devenue le plat emblématique de Taiwan ? Pourtant, à Formose les habitants ne mangeaient pas de viande de boeuf, puisqu’il n’y avait pas de boeufs, seulement des buffles considérés comme les compagnons et amis des paysans dans leur rizière ; et les Formosans cultivaient peu le blé,  mangeant surtout du riz.

La soupe de nouilles au boeuf — claire chez les musulmans — rougeâtre braisée, ou «roussie»  comme traduit habilement André Lévy — a été introduite par les soldats – venus du continent chinois  – de la garnison du sud de Formose : c’ était l’ordinaire, facile à cuire, de ces célibataires.

Paradoxe donc : c’est ce détail culinaire de l’immigration massive (deux millions) de réfugiés, dont un grand nombre de soldats, fuyant l’avance des troupes communistes avec le gouvernement nationaliste en déroute qui est devenu le plat national (ou peut s’en faut) des Taiwanais  indépendantistes (puisque la majorité des Formosans ne veulent pas entendre parler de réunification avec le continent post-maoïste). Il faut se souvenir ici que les enfants taiwanais désormais boivent du lait (donc les vaches finissent… dans la soupe) et mangent beaucoup plus de nouilles (de blé) et de pain, inconnus pendant les trois siècles précédents.

Dans une ruelle très modeste du centre de Taipei, de l’autre coté du carrefour  du bureau du Premier ministre, il y avait un «bain shanghaien» 「 快樂池上海澡堂」KuàiLèChí ShàngHǎi ZǎoTáng. L’endroit a fermé voici une dizaine d’années. S’y retrouvaient en milieu de journée des clients assez disparates (dont l’ami qui m’a raconté, à la manière de Lao She) se trempant collectivement les fesses dans une piscine peu profonde, avant de se faire gratter les peaux mortes avec un gant de crin (en fait une courge séchée dont la fibre est le gant de crin des Taiwanais 「絲瓜布」SīGuāBù ). Ensuite, après un léger massage des orteils et des cuisses,  dans une grande salle commune, chacun mangeait un bol de soupe de nouilles au boeuf après la sieste. C’était une soupe «claire» «mi-flanchet mi-tendons», donc fournie par les musulmans d’une échoppe voisine.

Le secrétaire général du KMT Tsiang YenShih 「蔣彥士」 y avait ses habitudes, de même qu’un ancien colonel devenu patron d’un bordel voisin, et quelques petits-vieux qui étaient comme un répertoire, banquettes serrées les unes contre les autres, recouvertes de serviettes éponge, de l’histoire de Taiwan.

C’est après l’une de ses siestes dans ce bain public que cet ami porta des oranges à Shih MingTeh, le jour de 1979 où il fut arrêté après les «incidents de KaoHsiung». Ne manquait ce jour-là que Hou HsiaoHsien pour filmer et le bain,  et le portail de la prison de ChingMei.

Mais Li Ang dans tout cela ? Et le couloir des condamnés à mort du TGC à Taipei ?

Les prisonniers politiques avaient droit à leur modeste trois repas par jour mais pouvaient quelquefois par faveur «cantiner», leur famille étant autorisée à leur passer un peu d’argent. Le plus simple était alors de commander à 17h. un bol de soupe de nouilles au boeuf livré à 21h, par des petites gargotes sur les trottoirs à proximité des bâtiments officiels, casernes et prisons.

Shih MingTeh avait ainsi droit à un bol de nouilles que son voisin de détention, de l’autre coté du couloir, Huang ZuYao, faute de famille, ne pouvait se payer. Shih se promit de lui offrir un bol de nouilles sur son pécule. Mais – fatalité !  – c’est le lendemain matin que Huang fut sorti de sa cellule et fusillé. Shih s’en souvient toujours.

Que dire de plus pour fixer le cadre, pour restituer l’atmosphère, donner envie aux lecteurs de ce blog de visionner le film et de lire le livre ? Peut-être redonner l’essentiel d’un texte que j’avais préparé pour annoncer un colloque de l’Association française d’études taiwanaises à l’ENS sur le «2-28», en février 2015.

*

Formose, la République de Chine  ramenée à la seule île de Taiwan, est aujourd’hui une démocratie de 23 millions d’habitants, mais a vécu de 1945 à 1964 une vingtaine d’années de «terreur blanche» sous le régime du parti KMT après les massacres du printemps 1947.

Le 28 février 1947, à Taipei, dans le vieux quartier de TaTaoCheng 「大稻埕」, au coin de NingHsia Road et de NanKing West Road「寧夏路南京東路口」, une pauvre femme, vendant des cigarettes au marché noir, fut sauvagement battue par des sbires du Taiwan Tobacco Monopoly Bureau et laissée pour morte devant ses deux enfants.

L’incident dégénéra en protestations dans toute l’île de Formose contre la corruption et la gabegie de la garnison du parti KMT qui avait pris possession de l’île après 50 années d’annexion par le Japon (de la fin de la guerre sino-japonaise en 1895 jusqu’à la victoire des Alliés en 1945). Le gouverneur Chen Yi 「陳儀」 (qui n’est pas le chef communiste 「陳毅」dont le nom est homonyme mais s’écrit avec des caractères différents), affolé devant cette révolte populaire et pacifique, joua un peu la comédie du dialogue et des réformes mais demanda des renforts à Chiang KaiShek「蔣介石」Jiǎng JièShí, alors en train de perdre pied devant les communistes sur le continent chinois.

Dès que les troupes du KMT arrivèrent, en mars 1947, ce fut le carnage, avec un massacre systématique – qui durera près de trois mois – de l’élite intellectuelle et culturelle de Formose. Les chiffres restent controversés, mais au moins dix mille Formosans, sur une population de quatre millions de personnes, périrent pendant cette courte période. Et sans doute autant pendant la période de la « terreur blanche » des années suivantes. Sur le continent, le Generalissimo Chiang perdait la guerre civile contre les communistes. Il se repliera à Taiwan, en 1949, avec près de deux millions de réfugiés et de soldats en déroute.

Ce massacre du printemps 1947 est encore vivant dans les mémoires. Il a constamment partagé la population de Taiwan en deux moitiés opposées. Au fil du temps, cette animosité s’est un peu atténuée, mais elle a repris vigueur avec la politique de Ma Ying-jeou 「馬英九」- l’actuel Président de la République – de rapprochement accéléré dans tous les domaines entre Taiwan (la République de Chine) et le continent (la République populaire de Chine).

L’événement « 2-28 » est désormais bien connu grâce à diverses publications américaines et taiwanaises. En langue française, avec deux remarquables couvertures, nous disposons des livres de deux importants témoins: Formose trahie, par George H. Kerr, un diplomate américain, et Le goût de la liberté, l’autobiographie de Peng MingMin「彭明敏」, le patriarche de la démocratie à Taiwan, qui fut le premier Taiwanais à obtenir un doctorat à la Sorbonne et dont le livre est le tout premier ouvrage à lire pour quiconque s’intéresse à l’histoire moderne de Taiwan. Ces deux livres sont diffusés par l’Association française d’études taïwanaises (secretaire@etudes-taiwanaises.fr).

Le 28 février est désormais férié à Taiwan, 和平紀念日, le « Jour de la paix ». Depuis cette initiative du Président Lee Teng-hui「李登輝」, les chefs de l’Etat successifs, y compris l’actuel Président Ma YingJeou, s’inclinent en ce jour anniversaire devant les victimes et les martyrs de 1947. Deux « musées du 2-28 » ont été créés à Taiwan.

Pour les Taiwanais de mon jeune âge, le sujet des massacres de 1947 reste presque incompréhensible et d’autant plus sensible que ma génération a grandi dans un pays agréable, démocratique, policé et non plus policier, qui fait l’unanimité pour sa douceur de vivre et ses relations sociales harmonieuses.

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Ce contexte étant ainsi dressé, il est temps de revenir au film de Hou HsiaoHsien, La Cité des douleurs, l’oeuvre artistique qui, par sa diffusion mondiale, a le plus contribué à faire connaître cette époque du massacre du printemps 1947,  à travers l’histoire tragique de la famille Lim pendant la période de la “terreur blanche”, au livre du film, et à son traducteur, directeur de la collection, auquel je donne la parole :

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Pourquoi avez-vous choisi La Cité des douleurs comme premier titre de votre collection ?

Le choix de ce premier ouvrage est le fruit de réflexions menées par Philippe Thiollier, directeur de L’Asiathèque et moi-même.

En France et sans doute un peu partout ailleurs, les arts taïwanais sont surtout connus à travers les maîtres incontestés du cinéma que sont Hou HsiaoHsien, Tsai MingLiang「蔡明亮」 ou Edward Yang「楊德昌」. Pour lancer notre collection « Taiwan Fiction », nous souhaitions créer un pont entre l’image et l’écriture en publiant un scénario co-écrit par deux figures majeures de la scène littéraire à Taïwan que sont Chu TienWen et Wu NienJen et attirer ainsi l’attention sur les échanges fertiles qui existent entre ces deux média à Taïwan.

Cette publication intervient aussi dans un moment particulier, alors qu’une grande rétrospective a lieu à la Cinémathèque de Bruxelles sur le cinéma taïwanais et sur Hou HsiaoHsien en particulier. La palme de la mise en scène reçue il y a peu à Cannes par HHH pour son dernier long-métrage The Assassin「聶隱娘」, est aussi l’occasion idéale de redécouvrir ses films antérieurs comme La Cité des douleurs, Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1989.

Le choix de traduire La Cité des douleurs s’est aussi cristallisé sur notre souhait de faire connaître à travers ce scénario une période charnière de l’histoire de Taïwan, entre 1945 et 1949, au lendemain de la fin de l’administration coloniale japonaise et au début de la prise de pouvoir sur l’île du gouvernement nationaliste chinois.

Quelle orientation comptez-vous donner à celle-ci ?

La publication de la Cité des douleurs inaugure la nouvelle collection littéraire « Taiwan Fiction », que j’ai l’ai honneur de diriger. Cette collection se donne comme ambition de faire découvrir des œuvres littéraires taïwanaises contemporaines audacieuses et originales qui abordent, au prisme de l’île de Taiwan, des problèmes cruciaux de notre temps : environnement, identité des cultures et des langues locales, impact du colonialisme sur les mémoires, incidence de la globalisation économique sur les manières de vivre, genre et sexualité, etc. Nous souhaitons surprendre nos lecteurs en présentant des œuvres qui, même si elles sont sont profondément enracinées dans l’archipel de Formose, entreprennent de questionner le monde avec lequel elles entrent en dialogue.

Quels seront les prochains titres ?

En octobre, nous publierons Membrane 「膜」 de Chi TaWei「紀大偉」, un roman de science-fiction profond et subversif qui tourne autour de la question des corps et des identités. L’auteur sera d’ailleurs de passage dans plusieurs villes françaises fin octobre à l’occasion de cette parution.

Nos prochaines publications accorderont aussi une grande place à la ville de Taipei, à la diversité de sa population, à ses trajectoires historiques, ses mythes, ses lumières mais aussi ses ténèbres…

Pour revenir à la Cité des douleurs, est-ce que la traduction du taiwanais vers le français a posé des difficultés ?

Le scénario de la Cité des douleurs se divise en réalité en deux parties, qui se complètent et s’enrichissent l’une l’autre : tout d’abord le « traitement » – c’est-à-dire la trame principale de l’histoire – né des discussions entre Hou HsiaoHsien et sa scénariste de toujours, Chu TienWen, qui en assuré l’écriture. Puis ensuite la continuité dialoguée, développée par Wu NienJen afin d’étoffer l’intrigue et la psychologie des personnages.

Dans la continuité dialoguée de Wu NienJen, l’immense majorité des dialogues est écrite en taiwanais (hokkien), la langue la plus parlée par les habitants nés à Taiwan au moment où se situe l’histoire. La traduction demandait donc une attention particulière, car même si le taïwanais est retranscrit en sinogrammes dans le texte original, de nombreux mots, expressions et mêmes tournures grammaticales diffèrent radicalement du chinois mandarin. En tant que traducteur, ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à passages originellement en taïwanais, mais c’était certainement celle où ces passages étaient les plus nombreux. La difficulté était cependant moins la compréhension des dialogues que la stratégie de traduction à adopter. Pour essayer de rester fidèle à l’esprit du scénario et du film, nous avons choisi de retranscrire le nom des personnages nés à Taïwan (comme par exemple Lim HuanTshing「林煥清」, le personnage joué par Tony Leung ChiuWai「梁朝偉」) avec le système de transcription du taiwanais et non du chinois.

Envisagez-vous de publier dautres scénarios de films ?

Pas à court terme, la vocation première de cette collection étant davantage de publier des romans et des nouvelles, mais nous souhaitons cependant prolonger ce dialogue si fort qui existe à Taiwan entre cinéma et littérature.

Pourriez-vous dire quelques mots de lAsiathèque ?

L’Asiathèque – Maison des Langues du Monde -est une maison d’édition créée au début des années 1970, par Alain et Christiane Thiollier, à partir d’une librairie orientaliste. Son catalogue porte surtout sur l’Asie et le Moyen-Orient, leurs langues, leurs civilisations et leurs littératures, à la fois classiques et contemporaines. Depuis plusieurs années, L’Asiathèque s’intéresse également aux points de vue asiatiques sur le monde et ses mutations d’aujourd’hui.

 

L’Asiathèque
11, rue Boussingault, 75013 Paris 
+33 1 42 62 04 00
philippe.thiollier@asiatheque.com
www.asiatheque.com 

L’irrésistible chute de Bo bite-en-l’air

Mis en avant

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Une nouvelle enquête du Juge Ti 

dans la Chine capitaliste-maoiste et mafieuse

Dans la perspective d’un film franco-sino-israelien , en couleurs et en cinémascope,  sur les récents crimes & procès de Bo XiLai「 薄熙來」 (l’ex-futur n°1 du PCC, désormais en prison), de sa conjointe Gu KaiLai 「谷開來」(condamnée à mort avec deux ans de sursis),  de Wang LiJun 「王立軍」(l’ancien chef de la police de ChongQing, condamné à quinze années de prison), de Zhou YongKang 「周永康」(l’ex-patron de la police et et des tribunaux chinois, qui risque bientôt d’être condamné et exécuté par ses anciens subordonnés), etc.

       

Portraits historiques du Juge Ti JenChieh 狄仁傑 (Dí RénJié)

J’ai fait un songe, retrouvant le célèbre Juge Ti, la semaine dernière, dans la Chine du Sud-Ouest,  à Chóngqìng「重慶」, avec ses trois épouses.  Sans doute parce que, comme toute lectrice de Robert van Gulik,  je me suis souvent demandé ce qu’elles pouvaient bien fabriquer avec Ti JenChieh 「狄仁傑」(Dí RénJié) après leur dîner, à quatre, une fois terminée leur partie de MahJong 「麻將」(MáJiàng) ; et ce qu’elles font ensemble  à trois pour se consoler de son absence, lorsqu’il part en mission loin de son YáMén 「衙門」 .

Mon rêve m’a affranchie à ce sujet, puisque le juge et ses épouses m’ont cordialement invitée à «prendre ensemble le riz du soir» (comme l’écrit van Gulik) et à «partager le petit-déjeuner» du lendemain matin en famille (comme on dit à Paris quand on drague prestement, avec un gentil sous-entendu, un euphémisme, ou une simple catachrèse).

Robert van Gulik (1910-1967)

Mais je suis tenue à une certaine discrétion : comme on me l’a expliqué en publiant mes premières chroniques, le titre du mensuel papier –  et de sa version électronique – c’est «Causeur». Pas plus, ni plus loin, ni plus osé ! Donc, ce n’est ni «Dragueur», ni «Baiseur». Même si chacun est  — sinon dans un blog, du moins dans ses rêves — libre de ses rimes.

Je serai donc pudique sur ce qui s’est déroulé, dans mon sommeil, avec la famille du Juge Ti. En bonne photographe, je focaliserai cette tribune sur le sujet qui motivait l’escale du Juge à ChongQing et dont nous avons, le magistrat, ses trois épouses et moi-même, longuement parlé le lendemain matin :

          
Le juge Ti et ses trois épouses,  (JingFeng 金鳳, MeiXin 梅馨 et ShiHan 詩涵 ) à ChongQing, non loin du Lucky Hotel où Neil Heywood a été assassiné. A droite, quelques années auparavant avant qu’il ne laisse pousser sa barbe.

*

Que s’était-il vraiment passé dans l’un des pavillons un peu à l’écart dans le parc du  «Lucky Hotel», le NanShan LiJing DuJia JiuDian 「南山麗景度假酒店」 dans la banlieue de ChongQing 「重慶市」 où fut retrouvé, à la mi-novembre 2011, le cadavre du Britannique Neil Heywood ?    

Neil Heywood (1970 – 14 novembre 2011)

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Pour MeiXin 「梅馨」, la plus jeune des trois épouses du juge Ti, Neil Heywood était, probablement un «honorable correspondant» des services secrets de Sa Majesté britannique, peut-être plus. Il était parvenu, depuis une dizaine d’années, très loin dans l’intimité des finances (occultes et hors de Chine) de la famille de Bo XiLai, maire de DaLian puis ministre du Commerce extérieur, gouverneur de ChongQing et presque-prochain n°1 chinois. Mais les relations entre le couple et son homme de confiance étranger s’était gâtées, en même temps que le couple Bo Xilai「薄熙來」 >< Gu KaiLai 「谷開來」se délitait.

Sur quoi, ShiHan「詩涵」, la seconde épouse du juge, fit remarquer : Neil Heywood, qui réclamait plus d’argent, avait-il lui-même une maitresse dispendieuse en sus de  LuLu, sa modeste épouse chinoise ?

ShiHan, la deuxième épouse de Juge Ti, se demande pourquoi si Neil Heywood était un agent britannique 

Il était en fait en disgrace auprès des Bo et avait été supplanté dans ses fonctions de fondé de pouvoirs pour leurs investissements off-shore (y compris une villa assez tape-à-l’oeil à Cannes ! ) par, entre autres, une ancienne maitresse de Bo, la présentatrice de tv Jiang Feng 「姜豐」 (devenue Mrs. Dolby, après son marriage avec un millionnaire britannique).

En tous cas le Registre du commerce français, accessible sur le web,  est clair : les gérants successifs de la villa cannoise furent Neil Heywood, puis l’architecte français Patrick Devillers que le Cambodge remit à la police chinoise, et enfin Mme Dolby. C’est peu discret, puisque n’importe quel internaute chinois peut accéder à cette intimité.

Patrick Devillers, un architecte français, un temps gérant de la SCI propriétaire de la villa cannoise de Gu KaiLai, ici à ses côtés.

Toujours est-il que Neil Heywood réclama, en effet, une soulte, ou un supplément d’honoraires, à Mme Gu, sans doute à propos d’une opération immobilière qui avait mal tourné, et haussa le ton, de manière menaçante, à propos de GuaGua, 「瓜瓜」 «cornichon», son fils , scolarisé à Harrow à partir de l’âge de 12 ans, et désormais inscrit à Harvard.

Bo GuaGua 薄瓜瓜

C’étaient des menaces inconvenantes, certainement maladroites, et passablement dangereuses pour ce benêt britannique. Heywood était peut être un agent secret mais, dans ce cas, pas des plus futés, inconscient à l’évidence qu’il est dangereux en Chine,  plus qu’ailleurs, de «jeter de la merde dans un ventilateur.»

JinFeng「金鳳」, la première épouse du Juge ajouta : personne ne pouvait  ignorer que Heywwod était surveillé par le contre-espionnage chinois, avant même l’arrivée de Bo à ChongQing. Cette relation suspecte, déjà peu tolérable pour le maire de DaLian, le grand port et ville-modèle du Nord-Est chinois, encore moins pour un ministre du Commerce extérieur, était tout à fait incompatible avec les projets de Bo de devenir le n°1 du régime.

Le Juge Ti bavardant avec sa première épouse JinFeng 金鳳

En matière de corruption, les étrangers finissent toujours par exploser en vol : indiscrets, ce ne sont pas des partenaires fiables. Heywood étant sans doute devenu, au fil des ans, un élément de l’entourage de Gu KaiLai, plus que de Bo XiLai qui laissait son épouse longuement éponger sa langueur à l’étranger, à proximité de leur héritier. Selon le site web du «China Times», les fonds  sous la garde de GuaGua hors de Chine dépasseraient les six milliards de dollars.  La famille Bo-Gu n’était peut-être pas la plus riche des familles de dirigeants communistes, mais elle avait de quoi  jouer au poker avec quelques oligarques, et quelques émirs.

Ce qui expliquerait la romance, photographiée par la presse chinoise, que GuaGua a filée dans les sites touristiques du Tibet, escorté par trois jeeps de la police armée, avec la fille d’un des principaux banquiers chinois, petite-fille du patriarche communiste Chen Yun, et habituée des bals pour héritières et princesses de l’hotel Crillon à Paris : Chen XiaoDan「陳曉丹」, une diplômée de Wharton.

Chen XiaoDan, 陳曉丹 lors du Bal des débutantes le 25 novembre 2006 à l’hôtel Crillon, place de la Concorde à Paris. Ci-dessous, Chen XiaoDan et Bo GuaGua, au cours de leur voyage en amoureux au Tibet.
Un tel étalage de luxe a quelque peu choqué les épouses du Juge Ti ! Pour ne rien dire des milliards. Malgré les photos de famille, prises pour la galerie,  avec leur fils Bo GuaGua「薄瓜瓜」, le couple du flamboyant gouverneur de la «ville spéciale» de Chóngqìng (18 M d’habitants, la surface de l’Autriche), avec son épouse avocate, battait de l’aile à cause sans doute des très nombreuses maitresses de Bo, qui délaissait sa régulière. Mais aussi probablement de la dépendance de Gu à toutes sortes d’anxiolytiques, après avoir été victime à DaLian, d’une tentative d’empoisonnement, dont Wang LiJun le chef de la police, avait retrouvé les coupables dans la domesticité des Bo. Il y avait donc des grumeaux dans le potage, explosifs pour qui sauraient les allumer.

Les trois épouses pouffèrent de rire à l’évocation des maitresses de Bo : que n’avait-il trois épouses à son foyer comme les mandarins des siècles passés ! Mais ShiHan (la seconde des trois épouses qui finissait de traduire en chinois Marie-Olympe de Gouges) souligna que cette traditionnelle structure polygamique de la parenté (qui fait retour indéniablement chez les hauts et moyen-hauts fonctionnaires et les commerçants de la République populaire de Chine) limitait la liberté des femmes ; et qu’elle souhaitait que toutes les épouses chinoises puissent à leur tour prendre des amants autant qu’elles le souhaiteraient. Les deux autres épouses du Juge applaudirent.

Ti, libéral et même libertin (je peux en témoigner désormais, ce que Robert van Gulik n’avait jamais expliqué),  opina et conclut cet intermède par son leitmotiv habituel : «Comme bien souvent, vous avez raison, j’aurais du en parler à van Gulik, pour répondre légitimement à vos voeux et améliorer vos personnages et vos existences dans ses livres. Nous y veillerons dans les suivants. Mais revenons au meurtre du roastbeef qui nous amène à ChongQing ! ».

En resservant affectueusement du SuanLaTang 「酸辣湯」, le potage de sanguette de canard au vinaigre et au poivre (plus qu’au piment), à ses épouses, le Juge Ti ajouta avec sa concision non moins habituelle :  «On se souvient que c’est pour le meurtre de ce Britannique que Gu KaiLai, fut condamnée,  le 9 août 2012,  ‘à mort avec deux ans de sursis’.   Mais, en fait, ce n’est sans doute pas elle qui l’a occis !»

Le Juge mesura l’effet de ses paroles au fait que tous les convives, moi comprise, suspendirent leur baguettes et cessèrent de manger pour entendre la suite.

*

Le juge Ti expliqua que, depuis la mort de Robert van Gulik  (1910-1967), ayant plus de temps libre pour la lecture, il s’était plongé dans la  «Corrida avec mise à mort des tycoons chinois» 「中國權貴的死亡遊戲」(ZhōngGuó QuánGuì de SǐWáng YóuXì) isbn 9781940007212 「領袖出版社 de Ho Pin「何頻 &  Huang WenGuang 「黃聞光, disponible en anglais chez Perseus sous le titre : «A Death in the Lucky Hotel : Murder, Money & an Epic Power Struggle in China». isbn 1610392736.       

Ho Pin 何頻, éditeur de la newsletter  MinJing 明鏡
Huang WenGuang  黃聞光

           

L’édition américaine du livre dont je recommande la traduction et l’édition en français: aussi aberrant que cela puisse paraître, selon SUDOC, aucune bibliothèque universitaire française, même sinologique, n’a acheté ce livre.     

Comme le lecteur l’aura compris, une grande partie de ma science (éclairée par les commentaires du Juge Ti) vient de cet ouvrage en langue chinoise dont je recommande chaudement la version anglaise à tout éditeur parisien intelligent pour une rapide traduction en français.

Daté, dans sa version américaine, de janvier 2013 il ne comporte donc pas les plus récents détails sur le sort de Zhou YongKang 「周永康」, le n°3 du régime il y a peu encore et de sa probable condamnation à mort que nombre de Chinois anticipent (et pour beaucoup souhaitent). Mais il sera facile à l’éditeur français de demander une postface aux deux auteurs. A défaut, je demanderais au Juge Ti de rendre ce service à l’édition française.

« Chantant rouge » avant de « broyer noir », les deux complices qui veulent saisir le pouvoir à Pékin. 

Comme le juge Ti nous l’a expliqué, pendant mon rêve, la chute de Zhou, le plus puissant des dirigeants chinois, responsable de tous les services de sécurité, de police et de justice, avait été annoncée , tracée par un bras invisible dont on ne voyait que la main et le pinceau, sur un mur de ZhongNanHai 「中南海」 le siège du pouvoir suprême à Pékin, du coté occidental de la «cité interdite pourpre» 「紫禁城」ZiJinCheng  :

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C’est à dire,  sous la forme citée le plus souvent en français,

Mané : «ton pouvoir est compté !».

Thécel : «tu as  été pesé  et tu ne faits plus le poids !».

Pharès :  «ton empire sera divisé !».

Il faut dire que le prophète Daniel, qui parlait mal chinois, errait dans Pékin ayant perdu son chemin.

Son apparition en «guest-star» dans le film que j’ai en tête permettrait de ressortir le panoramique liminaire de  Wo ZheiYi BeiZi  「我這一輩子」(Histoire de ma vie) le beau film réalisé par Shi Hui 「石揮」 d’après le roman de Lao She「老舍」, et de faire croire que le prophète Daniel  s’est réincarné dans l’un des personnages du film, un pauvre flic de Pékin qui traverse le siècle, dans la capitale (désormais détruite) qui est l’héroïne véritable du film.

Shi Hui  石揮

Que le lecteur ait, au passage, une pensée pour Lao She, le très sympathique auteur pékinois, assassiné pendant la révo.cul. par des gardes rouges maoistes. On ne peut rien comprendre à la politique chinoise la plus récente si on ne se souvient pas que toutes les «élites» chinoises se partageant le pouvoir actuellement, celles nées dans le années 1950,  ont traversé cette guerre civile qui fit 4 millions de morts, et pendant laquelle ceux qui ne périrent pas furent, successivement, des victimes et des bourreaux.

Lao She 老舍

Le juge Ti avait été appelé par le patron de la garde du Comité central, chargée de la sécurité des plus hauts dirigeants, pour élucider cette inscription. Il  s’en était bien tiré, comme à son habitude en citant le «Livre de Daniel».  

Mais Zhou YongKang lui avait fait la gueule, et le chef des gardes du corps avait glissé «quand le message n’est pas bon, il tue le messager». Le Juge haussa les épaules, en répliquant «faut pas qu’il se prenne pour Sophocle, on est encore à Babylone !». Le chef des gares du corps avait souri et discrètement laissé partir le Juge Ti avant que Zhou ne tente de le retenir pour lui faire un mauvais sort.

En me racontant l’épisode, le Juge me passa alors les oreillettes de son MP3 pour que j’écoute « Mané-Thécel-Phares » de Jean-Thierry Boisseau, en me suggérant d’en faire le leitmotiv musical d’un film, joué au ErHu, le violon à deux cordes, avant de repasser à l’orchestration originale avec orgue.

Sa seconde épouse lui poussa son coude dans les cotes en disant «Non ! C’est Ibrahim Maalouf à la trompette que je veux pour la bande-son, avec des quarts de ton judeo-andalou».

Mané, Thécel, Pharès : Le Juge Ti, un érudit incollable, très élégant dans ses vêtements de la dynastie Tang, comparés au linge médiocre des bureaucrates post-maoistes, me précisa le sens de ces trois mots obscurs en hébreu antique que la veuve de Nabuchodosor et leur fils Balthazar, dernier roi de Babylone, avaient vus apparaitre sur le mur du palais où ils festoyaient dans les vases sacrés du Temple de Salomon pour célébrer l’anniversaire de la chute de Jerusalem.

 Balthazar, ou est-ce Zhou YongKang ? , a du mal à lire l’hébreu 

*

Le lecteur aura compris que, au delà de mon blog, je cherche activement, et même avec une certaine emphase, un producteur pour un film sur ce riche sujet plein de meurtres, de lucre, de stupre, et de violence, mais aussi de très intéressants flash-backs historiques avec des séquences de newsreels en N&B. Ce pourrait être le synopsis d’une co-production franco-chinoise-israélienne.

Pourquoi israelienne ? Parce que le juge Ti m’a révélé que la plupart des systèmes d’écoute que les dirigeants chinois installent les uns chez les autres pour s’espionner – mutuellement et réciproquement – ont été achetés en Israel (pour plus de 300 M US$, selon Ho Pin & Huang WenGuang, dans la seule municipalité de ChongQing) .

Si les vendeurs ne sont pas trop niais, ils auront vérolé ce qu’ils ont vendu et auront pu récupérer – à distance  (précisément sous le nom de code Mane Thecel Pharès – qui ferait un très bon titre de film ) une partie des enregistrements. Il y a sans doute à TelAviv, dans les placards du Mossad, de  cocasses fichiers numériques sur l’intime de la politique chinoise, les murmures et chuchotements de la nomenklatura, et les râles de leurs maitresses, sans oublier le cliquetis des lingots d’or qu’on range, et le frou-frou des billets de banque qu’un bon logiciel doit permettre de distinguer du frou-frou des dentelles.

De toutes façons, il me faudrait dans le film une belle israélienne yéménite comme feu Ofra Haza pour chanter Hatikvah au Juge (c’est son phantasme, car Ti JenChieh est pro-israélien et il m’a expliqué qu’il méprise Stéphane Hessel. Il a beaucoup insisté pour que je m’en souvienne, alors que je n’ai rien lu de Stéphane Hessel. Tous mes amis parisiens m’ont confirmé que Hessel était une glaire et que je gagnerais une caisse d’un excellent Cahors si je l’imprimais dans Causeur), tout en expliquant aux spectateurs que l’hymne national israélien Espérance est – au départ – un chant moldave Carul cu boiJ’ai deux grands boeufs à ma cariole») qui a été fredonné  dans les congrès des travailleurs socialistes yiddish avant de devenir l’hymne sioniste.  Je viens d’apprendre tout cela, et je suis pas peu fière de ressortir ce très récent savoir !

C’est en effet ce que m’a raconté, pour me draguer, un charmant jeune Moldave vendant des sandwichs dans le train Toulouse – Paris  :  il m’expliqua qu’il rêvait de séduire en Israel une jeune et belle Falasha en lui racontant cette histoire. C’était son phantasme à lui.

Comme je ne parle pas hébreu, et ne suis pas Falasha, et pas même noire, j’ai craint de le décevoir. C’est alors que, dans les secousses du train qui freinait en gare de Souillac, le beau Moldave  (en m’offrant un jambon-comté-beurre-cornichons) me répondit, comme dans «Certains l’aiment chaud»,  que «personne n’est parfait» et qu’on pouvait donc quand même se revoir. Mais c’est une autre histoire.

Il est temps d’introduire une respiration dans mon récitatif : je recherche une belle Falasha pour surprendre d’abord les producteurs au détour de mon story-board, ensuite les spectateurs, dans le film sur la chute de Bo Xilai et Zhou YongKang.

Il y a une composante orientale exotique certaine pour les Français dans ces crimes et ces histoires de pouvoir, de lucre et de stupre, dans la bureaucratie chinoise que les Français croient tellement faramineuse,  mais en fait simplement enfarinée et raffarinée.

Même avec l’aide du Juge Ti, compter et recompter les cadavres, puis mesurer des longueurs de fils de fer barbelés maoiste et post-maoiste, capitaliste mais anti-libéral, etc. cela peut à la longue lasser. Il faut donc penser également aux spectateurs chinois : une Israélienne éthiopienne et une autre yémenite, cela ferait une superbe affiche, surtout si elles chantent, en bikini, pour stimuler  -sans entraves – vers la liberté et le plaisir – celles qui se baignent encore en survêtement ou en tchador, en Iran (pour la concupiscence des mollahs), à Gaza (pour celle des militants du Parti de gauche et des policiers du Hamas),  et ailleurs.

Il faut aussi, avec ce projet de film, ramener en Chine de bons trompettistes antillais et un peu d’humour juif. Toutes ces présentarices de tv de Pékin et de province qui se tapent des policiers glauques (et des cadres du PCC peu ragoûtants) pour – au final avec leurs gains et leurs primes – acheter des sacs Vuitton, ce n’est pas vraiment exaltant.

La Chine mérite mieux comme consolations après tant d’années de maoisme. Bo XiLai ne serait peut-être pas en prison aujourd‘hui s’il était allé au Festival de Marciac pour accompagner Wang Fei (qui adora ses quelques jours de vacances dans le Gers), s’il y avait été séduit par une festivalière antillaise chanteuse de jazz, qui lui aurait appris qu’il y a dans la vie des objectifs plus drôles que d’ambitionner de succéder à Hu JinTao et de planquer off-shore de l’argent mal acquis. C’est pour cela que,  sur le conseil du Juge Ti,  je reviendrai un peu plus loin sur l’enfance de Bo pour tenter d’expliquer ses aberrations et son plantage après un ascension assez fulgurante.

Si Xi JinPing a un peu d’humour, il me donnera un passe pour interviewer Bo en prison sur ses choix existentiels  : «Auriez-vous préféré aller avec Wang Fei au Festival de Marciac et y draguer une jeune musicienne antillaise ? Ou bien accumuler dans des paradis fiscaux de quoi acheter des dizaines de milliers de sacs Louis-Vuitton pour vos 800 maitresses ?  Croyez-vous que Arman aurait pu faire une sculpture place TianAnmen avec des milliers de sacs LV, comme il fait avec des valises, et des horloges, devant la gare saint-Lazare ? Est-il raisonnable de ramener – comme vous avez notablement contribué à le faire – l’histoire chinoise moderne à un immense terril de sacs Vuitton».

Wang Fei 王菲, à peu près à l’époque où elle avait assisté au Festival de Marciac et dans le film Chungking Express  重慶森林 de Wong KarWai  王家衛.

Il est fou de penser que LV a fait un tel chiffre avec ses baise-en-villes qui, en Chine, ne servent qu’à afficher que l’on fornique avec des corrompus ou des corrupteurs. «Et quand on pense que Gorbatchev a fini en faisant de la pub pour les sacs Vuitton ! » ajouta MeiXin, la première épouse du Juge Ti…

ShiHan, la deuxième épouse du Juge, m’incita à recadrer mes statistiques : 800 présentatrices de tv cela peut sembler beaucoup. Mais sur dix ans cela ne fait plus que 80 par an, 7 par mois, de plus mutualisées avec Zhou YongKang et quelques autres gradés de la police.

Comme le rappellent Ho et Huang, Bo XiLai「薄熙來」était connu par tous en Chine sous le sobriquet «Bo QiLai»「薄起來」, c’est à dire «Bo-bite-en-l’air», un jeu de mot coquin sur les premières paroles de l’hymne national «Dressez-vous ! ».「起來 !」(QiLai !)

Tian Han 田漢 et sa statue à ShangHai au fond de l’ex-concession française à côté du DongHu Hotel

Nota bene : Tian Han 「田漢」, l’auteur de cet hymne national «La marche des volontaires» 義勇軍進行曲, a été torturé à mort par les gardes rouges pendant la révo.cul. Sa   statue, discrète et oubliée, est au centre d’un petit rond-point en face de l’ancien hôtel particulier de Du YueSheng 「杜月笙」(le gangster partenaire des  fonctionnaires français), au fond de l’ancienne concession française de Shanghai.

Du YueSheng 杜月笙 (1888-1951), le véritable patron de la concession française, ancient tireur de jonques sur le Grand canal, patron du Gang vert, partenaire de Chiang KaiShek dans l’élimination des communistes en 1927. Son hôtel particulier est devenu le DongHu Hotel, et c’est là que le Juge Ti loge quand il passe à ShangHai. 

Le lecteur de Causeur m’autorisera cette autre digression : la Chine est sans doute le seul pays au monde où tous les citoyens qui se lèvent pour écouter leur hymne national entendent, derrière les flonflons, les cris de douleur et de désespoir de l’auteur des paroles, torturé à mort. En l’occurrence, il le fut sur ordre du grand-timonier et de son épouse, Madame Mao. Cette schizophrénie nationale explique, mais n’excuse pas, la violence et le cynisme de dirigeants corrompus,  qui dégoulinent en cascade à tous les étages de la société.

Et puis, il nous faut penser aux heures de solitude désormais de Bo (condamné à perpète en septembre 2013)  et de Zhou  (attendant peut-être la piqûre qui doit l’euthanasier) dans leur prison dorée, à repasser sans fin des dvd maoistes et post-maoistes. Un peu de délire hollywoodien en contrepoint d’une très précise relation de leur ascension puis de leur chute, cela serait assez distancié, brechtien, et pourtant plus drôle que «La bonne âme de Se-Tchouan» («Der gute Mensch von Sezuan»). 

A ChongQing, nous sommes au SiChuan, là où Brecht situe sa fameuse pièce. Le juge Ti m’a demandé  si,  avec les tribulations criminelles de Zhou YongKang et de Bo XiLai, nous n’aurions pas aussi la matière d’une autre pièce brechtienne pour théâtres subventionnés français et comités d’entreprises, à la manière de La Résistible ascension d’Arturo Ui.

J’en conviens, mais quel dramaturge pourrait prendre le relais de Brecht ?

«L’Irrésistible chute de Bo Bite-en-l’air» est un bon titre, tant pour les centres dramatiques de province français que pour les théâtres chinois, et peut-être même Hollywood. Je pense même que le ministère de la Vérité chinois pourrait être co-producteur, ou pour le moins aider au tournage. Avec «One, two, three» on a déjà une bonne amorce : le film de Billy Wilder se trouve  en Chine dans tous les marchés de nuits, piraté, pour la plus grande joie des cinéphiles. Et il faut absolument ressortir la séquence parodique des opéras de Mme Mao, «Carmeng», géniale, comme le reste du film de Jean Yanne, «Les Chinois à Paris», le best-seller des vendeurs de DVDs piratés dans tous les marchés de nuit chinois.

Voilà un sujet à suggérer à Yan LianKe 「閻連科」 dont je recommande  aux lecteurs de «Causeur» l’extraordinaire «Servir le peuple»「為人民服務」,  le plus beau roman sorti de Chine récemment, et fort bien traduit en français en 2006 par Claude Payen. Un autre grand sujet pour un beau film, sur lequel je reviendrai dans mon blog.

Yan LianKe 閻連科 l’un des auteurs chinois contemporains les plus intéressants

Si, comme il faut l’espérer, le livre de Ho Pin et Huang WenGuang, trouve rapidement un éditeur en France, il sera facile, je le répète, de demander aux auteurs de mettre à jour, avec les plus récents détails, cet extraordinaire roman policier, mettant aux prises des truands aux crimes innombrables, qui se sont fabuleusement enrichis  (avec toutes leurs familles et tous leurs alliés, et aussi leurs maitresses) sur le dos de la Chine et des Chinois.

Le juge Ti m’expliqua que l’enquête était déjà presque complètement achevée dans le livre de Ho et Huang, bien que quelques confirmations ne soient pas encore sorties de Chine.  Elle lui parait très bien conduite et il recommande l’ouvrage pour sa description passionnante des rouages du pouvoir. A l’évidence,  Bo XiLai et Zhou YongKang,  pourtant pas nés de la dernière pluie, sont tombés dans les filets de plus malins qu’eux.

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Je ne peux dans un simple compte-rendu rapporter tout ce qu’expliquent Ho and Huang, les auteurs de ce qui sera un best-seller en français. Qu’on m‘entende bien : ce qu’offre cet ouvrage, ce n’est pas comme tant de livres français sur la Chine un résumé de ce que les journaux ont déjà publié en pompant d’autres journaux qui etc. mais le contraire : il deviendra la source de ce qu’écriront les journalistes français pour raconter – enfin – avec nuances et détails historiques – ce que les lecteurs français doivent absolument connaître sur le métabolisme du régime post-maoiste chinois.

Sans nuire du tout à la traduction française du livre, je laisse le Juge Ti résumer l’hypothèse des deux auteurs : Gu KaiLai, esseulée, médicalement affaiblie, sans plaisir ni emploi réel des fonds qu’elle avait placés à l’étranger (imprudemment sous le contrôle de médiocres), reconnaissante à Wang LiJun d’avoir découvert les domestiques qui avaient tenté de l’empoisonner, n’avait pas obtenu que son mari propulse son chef de la police plus vite et plus haut  encore. Wang avait «pété les plombs» comme le démontrent bien nos auteurs ; mais, grâce au matériel  israélien, il avait véritablement accompli, des prouesses électroniques : interception de communications du président de la République, contrôle du GPS des portables de milliers de truands, au point de leur envoyer un SMS leur interdisant de mettre les pieds en ville lors d’une festivité et de repérer et d’arrêter ceux qui transgressaient l’interdit, exécution de son prédécesseur chef de la Police (qui lui pronistiquera une fin identique …). Wang aurait incité Gu à se débarasser de Heywood, achevé le meurtre bâclé par l’avocate (qui fut plus maligne dans sa jeunesse), et commencé à expliquer à Bo qu’il allait lui  «tordre les rognons blancs». Bo lui retourna une baffe et le démit de ses fonctions. C’est là que Wang a perdu les pédales et certainement déçu quelqu’un à Pékin (dont le nom et la fonction restent une énigme).

Wang LiJun 王立軍 : sa demande, bidon, d’asile politique au consulat américain de ChengDu lui sauve la vie au moment où il avait le choix d’être abattu par Bo XiLai, ou condamné pour le meurtre de Heywood, ou suicidé par le mystérieux maître-d’oeuvre de la chute de Bo. Sur la photo de droite, lors de son procès, sûr de lui et pas amaigri, il se souvient du coup de téléphone du président Hu JinTao, demandant aux policiers de ChengDu et de ChongQing de ne pas s’entretuer, et au maire de ChongQing de cesser d’empoigner le vice-ministre de la sécurité publique, puis garantissant une sentence légère à Wang.  

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Premier flash-back :  Gu KaiLai n’est pas n’importe qui.  Je recommande la lecture de son portrait par Ho et Huang.  Ses parents sont de gens honorables. Elle a été victime du courage de son père, disgracié pour avoir amoureusement défendu sa mère contre des tarés maoistes. Son enfance a été misérable et elle est devienue bouchère sur les marchés. Elle a été trahie par son premier amant qui s’est enfui après l’avoir laissé seule avorter. Ce qui la sauva c’est d’avoir l’énergie d’apprendre à jouer du PiPa, une sorte de guitare. C’est un de ses enregistrements qui servit de bande-son aux newsreels sur la mort de Mao et ses funérailles.

Bo XiLai à la fin de la revol. cul. et avec sa première épouse Li DanYu 李丹宇

Après la révo. cul. elle parvint à intégrer l’université où elle rencontra Bo XiLai, mignon et amaigri par les horreurs de cette période. Le coup de foudre est réciproque. Les épreuves qu’ils ont traversées les rapprochent encore. Elle a trouvé un partenaire à sa mesure. Ils sont ambitieux et ont l’énergie de leur ambition. Leur réussite est rapide et exceptionnelle, mais ils vont se ramasser à très faible distance du pouvoir suprême, à cause de deux dérives : pour elle le fric ; pour Bo,  le cul.  Bo est une sorte de lubrique qui ne se contrôle plus et cela nuit à l’équilibre de leur couple. Bo qui ne fait pas assez attention, laisse son épouse négligée confier des secrets de famille à des étrangers peu fiables, mais qui ont compris que Gu veut que son fils sorte du système chinois pour devenir un milliardaire occidental.

Gu KaiLai et Bo XiLai aux funérailles de Bo YiBo

En haut à droite, Zhang WeiJie ; à gauche, Ma XiaoQian, citées comme concubines de Bo sur les blogs chinois. En bas, Zhang ZiYi 章子怡, la comédienne, qui fait des procès aux médias citant des honoraires de 10 M US$ pour des relations sentimentales avec Bo XiLai, qu’elle nie farouchement 

Gu KaiLai, lors de son procès, mais il s’agit très probablement une doublure, ou bien elle est bourrée de médicaments 
Bo XiLai, lors de son procès en 2012. Comme il est de grande taille, il a fallu trouver deux policiers géants, pour l’encadrer et le « diminuer » médiatiquement.

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Deuxième flash-back :

Bo YiBo 薄一波, le père de Bo XiLai était d’un des «huit immortels», les dirigeants les plus proches de Deng XiaoPing après son retour au pouvoir en 1980, tous des survivants des purges de Mao.

Pendant la révo.cul., sur ordre de celui-ci (à n’en pas douter, vu son grade et son cv, seul Mao pouvait ordonner qu’il soit persécuté par des étudiants) il fut sévèrement battu ; y compris par son fils, qui lui aurait cassé une côte lors d’une «séance publique de critique».

Bo YiBo battu par des gardes rouges, sur ordre de Mao et Mme Mao, pendant la révo. cul.

Bo le père aurait alors déclaré : «il ira loin ce petit». En 1967 la femme de Bo YiBo et mère de Bo Xilai est tuée par les gardes rouges qui l’accompagnent en train d’une prison de Canton vers une autre à Pékin.

Après une enfance luxueuse de fils d’un hautissime bureaucrate, pour le jeune Bo XiLai, c’est la violence crue et «sans espoir de retrouver l’espérance». Mais après la mort de Mao et un détour par la case prison pour la «Bande quatre», dont Mme Mao, c’est la revanche ; mais, selon le Juge Ti, bizarre et décevante à plusieurs égards : Bo YiBo, le père, soutiendra Deng XiaoPing dans sa féroce répression des pacifiques manifestations de juin 89 !

Bo XiLai, dont l’ascension est orchestrée par son géniteur, pas rancunier,  prend comme slogan à ChongQing «chanter rouge» (les hymnes maoistes) et «broyer noir» (écraser les sociétés secrètes et les gangs, et quelques hommes d’affaires qui refusent de payer les maltôtes). Ce faisant,  il innove à titre personnel dans le rituel d’Etat et ça ne peut que défriser ses collègues de Pékin qui non seulement compilent des listes hebdomadaires, pour le Parti et les médias, de «mots à prescrire et de mots à proscrire», mais également des chansonnettes pour les enfants des écoles et les assemblées générales des «unités de travail».

Les beuveries bien connues des bureaucrates, leurs parties de jambes en l’air dans les karaokés, sont tolérées, sans directives particulières du Bureau politique ; mais pas la modification du chansonnier officiel de la RPC qui relève du Comité permanent du Bureau politique du PCC : c’est une autre histoire.

D’une certaine façon, Bo XiLai avec ses refrains rétro-maoistes de la révo.cul., réintroduisait – en quelque sorte – la messe en latin dans son archevêché et cela inquiétait à la Curie, à ZhongNanHai, où logent et travaillent les dirigeants qui ont tous de très mauvais souvenirs de la «révolution culturelle».

Comme il savent que Bo en a souffert autant qu’eux, il n’y a qu’une seule explication : il joue avec le feu, feint de mobiliser les masses derrière son costume-cravate, fait cavalier seul, veut devenir pape. La prochaine étape pourrait bien être, craignent ses collègues, que dans le mausolée du grandiose timonier,  Bo entende des voix et que la momie de Mao lui ordonne de présider le Parti et la RPC !  Ce n’est pas tolérable même si c’est encouragé par son parrain Zhou YongKang, chef de tous les flics et organes de sécurité, et des juges par dessus le marché ! L’activisme de Bo XiLai a fait craindre aux autres patrons du régime un  retour de jeunes gens incontrolables comme (au mieux) ceux de juin 1989, ou (au pire) les gardes rouges de la révo.cul. Le spectre de millions de WuErKaiXi en pyjama (au mieux) ou de gardes rouges criminels et sans pyjamas mais armés (au pire) fait vraiment peur aux patrons du PCC.

WuErKaiXi en juin 1989 causant avec le premier ministre Li Peng

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Rappelons le sort qu’à récemment connu le film «Sous le dôme» QióngDǐng Zhī Xià「穹顶之下」 consacré à la pollution en Chine. Voilà un film qui a été encouragé par le Parti et qui ne posait pas vraiment de problème politique car il est positif dans sa contribution  mais ses succès sur le web a été prodigieux : deux cents à trois cent millions de spectateurs !

Du coup, la réalisatrice Chai Jing 「柴靜」devint titulaire d’une popularité « quantifiée » incontestable, quasiment d’un vote dans un pays où l’on a pas le droit de voter. Elle devait disparaître, avec son film. Elle a effectivement disparu. On peut ainsi comprendre la profonde désapprobation qui a accueilli les rituels neo-maoistes de Bo XiLai à ChongQing. Il a littéralement pété plus haut que son cul, et ce n’est pas acceptable.

En chinois on dit, plus discrètement, 「多此一舉」(DuoCiYiJu) «c’est un geste superflu» mais chacun connaît la phrase complète「脫褲子放屁—多此一舉」 (TuoKuZi FangPi ...) «Enlever son pantalon pour péter, c’est un geste superflu ». Le jour où Xi JinPing se concerte avec Jiang ZeMin et HuJinTao et lâche ce ChengYu 「成語」(dicton) à propos du vice-roi de ChongQing, le sort de Bo bite-en-l’air était scellé.

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Cette jeunesse chaotique et douloureuse de Bo XiLai, m’a expliqué le Juge Ti,  est presque parallèle à celle de Xi JinPing – qui est moins flamboyant, moins célèbre chez les étrangers – mais également fils d’une autre grande victime de Mao, Xi ZhongXun「習仲勳」.

Xi ZhongXun au moment où il sort de prison. Sur cette photo on devine les dix années de prison et de tortures sur ordre de Mao, que Xi JinPing ne peut ignorer pas plus que la photo de son père paradé  par les gardes rouges de Mme Mao. Il faut espérer que l’actuel président de la république populaire de Chine conserve sur son bureau ses deux images. [Cette remarque vient d’une bloggeuse naïve et sentimentale mais j’en ai vraiment ras-le-bol des horreurs de la révo. cul. et de ses quatre millions de victimes torturées et tuées, sans compter les survivants en mauvais état. ] Xi ZhongXun est connu pour avoir été le modernisateur du GuangDong, le fondateur de ShenZhen, et avoir sorti de prison Li ZhengTian et ses amis du groupe Li YiZhe. En 1989, il réprouve les massacres de TianAnMen et est mis de coté, mais pas en prison.

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Troisième flash-back : Xi père a été dans sa jeunesse le chef communiste dans le Nord-Ouest, à YanAn avant qu’y arrive la «longue marche» des rescapés des insurrections communistes, urbaines et rurales, ratées de l’Est chinois.

Réhabilité par Deng XiaoPing (lorsque celui-ci sortit de l’usine de camions où il débarbouillait lui-même son fils hémiplégique à cause des gardes rouges) Xi ZhongXun devint d’abord patron d’une usine de tracteurs à Luoyang, puis un des adjoints de Deng au sommet du pouvoir retrouvé : il est le plus connu des artisans des réformes économiques (créateur ex-nihilo de la zone économique de ShenZhen, face à HongKong) et politiques. Pour faire bonne mesure, et il faut lui en être reconnaissant, il a libéré de la prison de Canton les auteurs du samizdat traduit en français sous le titre «Chinois, si vous saviez»,  publié à Paris peu avant la mort de Mao. Il était un ami et un fidèle de Hu YaoBang.

Xi ZhongXun, sa femme, et leurs quatres enfants. L’une des deux filles aurait été “suicidée” en 1975 pendant la révol. cul. Il ne reste donc plus que trois enfants sur la photo à droite.

Lorsque Deng XiaoPing, au milieu de ses réformes, connut une grave chute de sa libido politique (je reprends les termes du Juge Ti),  et mit à la retraite son plus fidèle adjoint Hu YaoBang「胡耀邦」, Xi père fut le seul à ne pas s’incliner, et le fit savoir. Nouvelle ”retraite”,mais cette fois-ci paisible, sans prison, ni tortures.

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Ho et Huang offrent donc une peinture très précise, compréhensible et convaincante, des personnalités et des évènements. Leur livre est passionnant et n’est pas (comme tant d’ouvrages commis par les mauvais sinologues) un who’who mal épluché qui crame au fond de la casserole sans qu’on comprenne le comment, ni le  pourquoi de la cuisson ratée.

Réflexion intérimaire pour relancer l’intérêt du lecteur : quels sont les éléments, qui ne seront pas cités dans la partie ouverte du procès de Zhou YongKang, et qui pourront lui valoir d’être bientôt mis à mort ?

Pour le Juge Ti,  Zhou YongKang serait à l’origine de la brutale et inattendue exécution du n°2 (pro-Pékin) de la Corée du Nord,  Jang Sung-taek「張成澤」 (Zhāng ChéngZé, en pronciation chinoise et romanisé en PinYin) : il aurait fait fuiter vers le plus jeune des Kim,  Jong-un 金正恩 (Jin ZhengEn, en PinYin), patron de la Corée du Nord,  que Hu JinTao, lors d’un entretien avec Jang,  avait expliqué que le gouvernement chinois verrait d’un bon oeil son remplacement par son demi-frère Kim Jong-nam 金正男 (Jin ZhengNan), fils ainé du défunt Kim Jung-il  金正日(Jin ZhengRi), hébergé en Chine depuis sa mise à l’écart par les généraux.

Cette trahison des secrets de la politique extérieure la plus confidentielle peut valoir une piqûre bien dosée de sédatifs. Mais ce ne serait sans doute qu’un prétexte supplémentaire, même s’il paraît plus sérieux : si Zhou est mis à mort, ce sera probablement pour faire passer un message clair à ses anciens affidés :  «En Chine, les morts ne reviennent jamais. Cessez donc de comploter ! Zhou YongKang ne reviendra plus».

Comme c’est un personnage très important, s’il est exécuté, sa mise à mort et sa crémation seront  filmées en vidéo. Nos petits-enfants trouveront un jour tout cela quand les archives chinoises s’ouvriront, et cela finira en streaming sur Daily Motion. La Chine est un pays formidable, en tous cas pour les cinéastes.

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La question qui turlupine tous les pékinologues et les diplomates c’est de savoir pourquoi et comment Xi l’a emporté sur Bo. Le Juge Ti veut que je formule une réponse par moi-même,  et pour m’encourager a commencé à me faire réfléchir à la victoire de Staline sur Trotski.

Habitué des règlements de comptes au sein de différentes mafias, le Juge a une formule que j’aime bien : «Ce n’est pas le plus intelligent qui devient le chef chez les truands, c’est le plus cruel».  Mais il ajoute : Trotski,  probablement aussi cruel que Staline, était imbu de son intelligence et méprisant. L’appareil du parti bolchévique s’est donc rangé derrière celui qui leur ressemblait le plus et qui – systématique, presque besogneux – ne laissait rien au hasard et ainsi pris progressivement le contrôle du Parti : Staline.

Dans le cas de Mao (indiscutablement le plus cruel)  il a éliminé un par un les «rentrés de Moscou» que Staline avait mis au-dessus de lui, puis des gens qui avaient plus de mérites historiques que lui comme Zhang GuoTao「張國燾」. Même Zhou En-lai – qui historiquement avait préséance – courba l’échine et se soumit. Est-ce qu’en plus de la cruauté, il y avait autre chose ?

Zhang GuoTao  張國燾

Les dirigeants chinois, qui ne sont pas élus mais «choisis par le sommet», un peu comme les cardinaux, se retrouvent en retour à certains moments en position de choisir un pape. Mais contrairement aux cardinaux (qui ne se reproduisent pas entre eux, malgré quelques essais disent les Irlandais) les patrons de la bureaucratie chinoise ont des enfants.  Au gré de coteries, de petites haines, de mauvais souvenirs, et de féodalités historiques, il était inévitable que les «vieux de la vieille», tous les dirigeants historiques malmenés par Mao,  raisonnent à un moment ou un autre en termes dynastiques, qu’ils tendent à «promouvoir leur progéniture». C’est ce qu’on appelle les «princelings» en anglais, en français les «princes», en chinois «TaiZiDang»「太子黨」.

En France, on parle souvent des énarques qui enfantent des énarques. J’ai donc suggéré une analogie au Juge Ti, qui m’a vertement rabrouée :

«Non, les énarques français ne ressemblent pas aux fils des dirigeants communistes chinois historiques — dont ils n’ont pas la patine de chefs de guerre. Ils s’apparentent plutôt aux eunuques 「太監」TàiJiān  du système impérial dont la seule épreuve durait quelques instants avant qu’on range leurs testicules dans un bocal d’alcool ! Mais il est vrai que, contrairement aux eunuques, les énarques se reproduisent, et que leurs petits sont volontiers maolâtres, voire maoistes ou post-maoistes, conséquence d’un élevage en batterie, comme des coquelets pour les supérettes ou les friteuses de KFC».

Bo YiBo a poussé son fils. Xi ZhongXun sans doute aussi le sien. Tous deux ont été des chefs de guerre. Tous deux ont été battus et torturés, par les gardes rouges, sur ordre direct de Mao.

Xi ZhongXun est plus sympathique que Bo YiBo, indiscutablement.

Xi JinPing est plus chaste et plus sobre que Bo bite-en-l’air.

Bo GuaGua, fils de Bo XiLai déconne à plein tube en Occident où il jette l’argent par les fenêtres.

La fille de Xi JinPing a fait de sages études à Harvard sous un pseudo.

Dans le cas de Xi JinPing on dit que le militaire le plus proche de lui est le général Liu Yuan 「劉源」, fils de l’ex-président de la République Liu ShaoQi 「劉少奇」torturé à mort sur ordre de Mao, et de Wang GuangMei 「王光美」(ses tourments aux mains des gardes rouges dureront plus de dix ans). On pourrait s’attendre à ce qu’un tel attelage soit sans concession pour le Grand Timonier.

Wang GuangMei aux mains de gardes rouges de Mme Mao
Cadavre de Liu ShaoQi mort de faim et sur ses excréments à KaiFeng, sur ordre de Mao
Liu Yuan, fils de Liu ShaoQi, réputé le militaire le plus proche de Xi JinPing

Mais la momie de ce dernier est encore en bonne place au centre de la place TianAnMen et son portrait regarde encore les défilés, et les touristes, accroché sous la tribune depuis 1949.

Selon le Juge Ti, c’est sans doute le destin de Gorbachev, après celui de Krouchtchev, qui explique les réticences à dé-maoiser pour de bon. On se souvient de la photo de Gorbachev faisant de la pub pour Louis-Vuitton. Plusieurs dirigeants chinois ont peut-être imaginé de remplacer la momie par un gigantesque sac Louis-Vuitton mais il n’ont pas encore osé en parler en réunion du Comité permanent (sept membres) du Bureau politique (une trentaine de membres).

Pourtant il est certain que le malletier normand a remplacé Karl Marx dans l’imaginaire chinois.

Pour le Juge Ti, le livre de Ho et Huang est l’un des meilleurs exposés  sur ce qu’est la Chine aujourd’hui,  et mériterait d’être rapidement traduit en français, peut-être par la maison d’éditions parisienne qui appartient à Louis-Vuitton. Si un capitaliste français peut être l’obligé du régime post-maoiste, c’est bien le propriétaire de LV, en reconnaissance des achats gigantesques de ses baise-en-villes.

Un article, même un peu déjanté comme celui-ci, avec des digressions pour faire sursauter le lecteur, ne peut restituer tout à fait combien les Chinois considèrent avec un dégoût profond le fonctionnement du post-maoisme.

J’approche de 7,000 mots, soit près de 40,000 signes et espaces, sans compter trois douzaines de photos et de liens vers le web.  Même comme «teaser», pour lancer l’idée d’une coproduction sino-franco-israélienne, c’est un peu long.

Il est temps que je me recouche et reprenne mes songes pour retrouver le Juge Ti, et ses épouses.

Je vais leur promettre une semaine de vacances en France, si le livre de Ho et Huang est – comme il devrait – bientôt publié en français. Le Juge Ti au journal télévisé de 20h., avec ses trois épouses, ça aurait de la gueule ! J’aimerais beaucoup être alors leur interprète, comme j’ai été – avec plaisir – celle de WuErKaiXi et de Hu Jie.

Vera Su, avec l’aide du Juge Ti

PS, qui n’a rien à voir, pour le lecteur chinois de mon blog : je viens de lire「奧許維茲臥底報告」de et sur Witold Pilecki. Je cherche l’édition française dont on me dit qu’elle est préfacée par une ex-maoiste française. J’aimerai beaucoup lire un livre sur la révo. cul. de la même importance que le livre de Pilecki traduit et préfacé par un ex-nazi français.