Ombres chinoises sur la Cinémathèque

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La Cinémathèque française a récemment projeté Une petite culotte pour l’été, le célèbre film détourné par René Viénet en 1974, deux ans après, La Dialectique peut-elle casser des briques ? L’une des séquences porno-hard insérées subrepticement lors du sous-titrage a particulièrement retenu l’attention des spectateurs et la mienne.

Cette scène de pénétration banale, filmée en gros plan, se révèle être un gag amusant et en tous cas inédit : sous les fesses de la jolie jeune femme, le spectateur discerne le dos d’un livre de poche utilisé comme coussin, dont les assauts répétés du beau jeune homme font peu à peu apparaitre le titre : Révo. cul. dans la Chine pop.

Ce titre était de René Viénet, le fondateur et directeur de la collection «Bibliothèque asiatique» aux Editions Champ libre, tout comme la quatrième de couverture et la préface (dans un style et sur un ton inimitables dont j’ai dû me faire expliquer beaucoup de finesses).

Le livre, qu’on trouve encore d’occasion quelquefois, est une anthologie de textes qui venaient de sortir de Chine à HongKong, en particulier des extraits de la presse des gardes rouges. Très sérieux et fondamental pour la connaissance de la Chine, il fut donc lancé de manière humoristique et efficace grâce à ce gag mémorable.

Le maître d’œuvre de ce remarquable travail académique était Chan HingHo 「陳慶浩」, le réputé spécialiste du HongLouMeng 「紅樓夢」(Le Rêve dans le pavillon rouge, ce grand classique de la littérature chinoise ) et le prolifique auteur et éditeur d’ouvrages savants, y compris une anthologie de la littérature érotique chinoise, et une autres de la littérature en langue chinoise publiée en Corée, etc.

Chan venant d’être recruté par le CNRS, son nom ne pouvait figurer sur la couverture, sinon il risquait d’en être mis à la porte comme venait de l’être René Viénet pour avoir publié Les Habits neufs du Président Mao (de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, lui même refusé comme maître de conférences par l’Université Paris 7, à la suite d’une cabale de chrétiens-maoistes désormais oubliés, tels Jean-Luc Domenach et Léon Vandermeersch). Chan avait réuni une petite dizaine de jeunes traducteurs débutants, tous également dissimulés sous des pseudonymes, et il les aida à comprendre ces textes et leur contexte.

Le livre fut un assez gros succès, parallèlement au second best-seller de Simon Leys, Ombres chinoises, également publié, sous l’enseigne de la «Bibliothèque asiatique», par 10/18. Ces deux titres venaient d’être rejetés par les Editions Champ libre au stade des épreuves mises-en-pages.

J’ai appris tout cela en rencontrant – pour les photographier – Chan, Viénet, mais aussi Pierre Boncenne qui vient de consacrer deux ouvrages fort intéressants à son ami Simon Leys, sur lesquels je reviendrai.

J’ai également mis à profit les travaux de deux étudiantes de Nicole Brenez, professeur d’histoire du cinéma qui est à l’origine de la Rétrospective Viénet à la Cinémathèque : Ghislaine Villetard qui a patiemment corrélé les paroles du doublage de La Dialectique … effectués par le Café de la Gare avec les sous-titres détournés originaux (conclusion : il n’y a pas de divergences notables et les comédiens ont dû bien s’amuser) ; Mathilde Ujeda qui a consacré son épais mémoire de Master à l’École du Louvre aux quatre films de René Viénet et a signé un travail, plein de détails peu connus, qui mériterait d’être édité,

Le film qui sera projeté à la Cinémathèque (métro Bercy) le 22 maiChinois, encore un effort pour être révolutionnaires aurait du s’appeler Révo. cul. dans la Chine pop. : Comme bien souvent les meilleurs titres, celui-ci préexistait à l’œuvre ; et Viénet pensait l’utiliser pour le film qui n’avait pas encore de producteur et dont la réalisation était incertaine, alors que l’anthologie, elle, était prête à être publiée.

Pour présenter ce film et faire (avec enthousiasme) de la retape pour la projection du 22 mai, je me retrancherai derrière le jugement émis par un très célèbre critique de cinéma, (il était lors le doyen de la profession). Georges Charensol, au cours, d’une émission Le Masque & la plume, dont il était un des animateurs. L’enregistrement est disponible sur le site de l’INA. Pour Charensol, “c’est la première fois que le cinéma a fait oeuvre d’historien – et d’historien sérieux. […] Jamais nous n’avions vu autant de documents authentiques et inédits. […] Et c’est un film marrant !”

Je viens d’assister à une projection préparatoire à la Cinémathèque pour vérifier l’état (hélas pas bon, les couleurs ont viré : le CNC devrait offrir un nouveau tirage et une bonne numérisation) de la copie avant la projection du 22 mai. Ce documentaire est surprenant, amusant sur des sujets graves, terriblement efficace dans sa démonstration. C’est sans doute le film qui explique le plus clairement ce que fut la révo.cul. On comprend que ce film-culte soit devenu un classique.

Du coup, je me permets de donner quelques détails sur le document ajouté en fin de montage, et lu par Thierry Lévy :

René Viénet et ses complices avaient traduit en 1976 le long DaZiBao「大字報」 (affiche en gros caractères) contestataire de Li ZhengTian「李正天」 , Chen YiYang「陳一陽」 , Wang XiZhe「王希哲」 : Li YiZhe, Chinois, si vous saviez … À propos de la démocratie et de la légalité sous le socialisme 「論社會主義的民主與法制」.

Le jour même de la mort de Mao, en septembre 1976, Antenne 2, programma le court-métrage de Viénet Mao par lui-même. Après la projection de ce documentaire, il y eut un débat avec des mondains divers. L’une des participantes, en colère car elle ne savait par quel bout prendre le film (Mao parlant à la première personne, difficilement contestable par une maoïste) et son auteur (connu pour son anti-maoïsme) apostropha Viénet : « Je vous mets au défi de me citer le nom d’un seul prisonnier politique en Chine».

Francis Deron qui était à la régie, auprès de techniciens complices et amicaux, glissa alors sous la caméra la couverture de Chinois si-vous saviez …, dont les auteurs étaient en prison pour avoir critiqué Lin Biao. Ce fut le lancement de ce samizdat en Occident qui devint lui aussi un best-seller, ce qui contribua à la notoriété (et donc à la sécurité) des auteurs. Quelques années après, ils seront libérés de prison par Xi ZhongXun「習仲勳」, le père de l’actuel président de République Xi JinPing「習近平」.

Photographe, j’ai demandé qu’on me confie des images. Malheureusement je n’ai pu avoir un extrait de la séquence où l’on découvre Révo.cul. dans la Chine pop. sous les fesses de la belle jeune femme. Je livre donc dans l’ordre :

* l’affiche du film

chinois encore un effort

* une photo de Viénet avant la sortie de ses deux films sur la Chine au Festival de Cannes 1977, où il discute à la porte des usines Renault à Billancourt, probablement en mai 1968, [Merci à Maurice Imbert de me l’avoir signalée]

renet vienet rts

* La photo, par Francis Deron, devenu journaliste à l’AFP, des auteurs de Chinois si vous saviez … , à leur sortie de prison en 1979,

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* La photo de Viénet avec Li ZhengTian le 14 juillet 2014 à Canton, de chaque coté d’une calligraphie qu’il lui a dédicacée 「民主法治」 « Loi & Démocratie».

renet vienet chan

Ces deux-là ont certainement été heureux de se retrouver quarante ans après le DaZiBao. J’espère que Li ZhengTian pourra être présent à Paris lors de la prochaine projection à la Cinémathèque, pour fêter le quarantième anniversaire de sa sortie de prison.

Lin Zhao et Marceline Loridan ne reviendront plus

lin zhao loridan

Je traduis en ce moment, en parallèle, deux œuvres que je crois importantes :

– Du français au chinois, Et tu nes pas revenu l’émouvant best-seller de Marceline Loridan où elle évoque le destin tragique de son père. J’ai convaincu l’éditeur taiwanais Locus 「大塊出版社」de le publier en chinois.

– Du chinois au français, les sous-titres de : 「尋找林昭的靈魂」XúnZhǎo Lín ZhāoDe LíngHún : À la recherche de l’âme de Lin Zhao, un film de Hu Jie, dont j’ai déjà ici-même, présenté un autre documentaire (sur le premier meurtre de la révo.cul.) Ne pleurez pas sur mon cadavre.

Ce rapprochement a un sens. Marceline Loridan était une lycéenne de 15 ans lorsqu’en 1944 elle fut internée à Drancy puis déportée à Auschwitz- Birkenau. On connaît mal la Shoah à Taïwan et en Chine. Je crois que, malgré quelques livres déjà publiés, le monstrueux système industriel des camps d’extermination nazis y est encore mal compris. J’espère que ma traduction de Et tu nes pas revenu contribuera à dissiper cette méconnaissance. Et si jamais je lance un jour une version en langue chinoise de mon blog, elle commencera, comme celui-ci, par un hommage au film de Miriam Novitch Ne laissons pas les morts enterrer les morts(dont je suis en train également de traduire en chinois les sous-titres).

Significativement, la responsable des traductions chez mon éditeur taïwanais a eu du mal à comprendre ce qu’était le « matricule tatoué sur le bras des prisonniers ». Dans la Chine impériale, on marquait sur le visage des condamnés un tatouage infamant, qu’on désignait par le verbe / nom 「黥」qíng et j’ai proposé de l’utiliser pour évoquer ce matricule.

En Chine, vers 1953, au moment du « complot [antisémite] des blouses blanches » monté par la propagande du PC de l’URSS et par Staline, la police maoïste commença à vérifier si les quelques rares européen(ne)s marié(e)s à des Chinois étaient d’origine juive. L’amitié sino-soviétique ne laissait rien au hasard.

Marceline Loridan s’est rendue pour la première fois en Chine en 1965, avec son mari Joris Ivens. Elle avait alors une quarantaine d’années et était une admiratrice du régime maoiste. Entre 1971 et 1976, ils tournèrent une série de documentaires « Comment YuGong déplaça les montagnes » que les maoïstes français ont applaudis, que Arte a programmés puis vendus en DVD. Dans de récentes interviews, Marceline Loridan a jeté un regard sans illusions, et sincère sur son passé – maoïste notamment.

Lin Zhao est née en 1932, quatre ans après Marceline Loridan. À 16 ans elle devint une militante communiste, et, après la prise du pouvoir par les communiste en 1949, elle participa aux campagnes d’élimination des propriétaires fonciers. Étudiante, elle a 24 ans quand Mao, que la révolte de 1956 à Budapest inquiétait, tend un piège aux intellectuels chinois : il les invite à s’exprimer sans crainte, avant d’envoyer dans les camps ceux qui naïvement ont cru à sa volonté de réforme et à sa bonne foi. Ce fut le mouvement dit des « cent fleurs ».

Lin Zhao compta parmi les victimes ; mais elle eut la chance d’échapper aux camps et d’être condamnée à la «réforme par le travail» dans son université. En 1960, en liberté conditionnelle pour maladie, elle collabora à une revue qui dénonçait la famine provoquée par « Grand bond en avant » du « Grand timonier ». Elle fut alors condamnée à vingt ans de prison, battue, torturée.

Comme elle écrivait, on la priva de crayon et de papier ; elle rédigea alors sur des lambeaux de chemises et de draps, avec une épingle à cheveu et son sang, des milliers de caractères (qui, miraculeusement, parvinrent à l’extérieur et purent être partiellement édités).

Comme elle criait, elle finit par être ligotée et bâillonnée en permanence : on lui couvrit la tête d’un masque, une sorte de heaume, qu’on ne retirait que pour la nourrir. En 1968, deux ans après le début de la révo.cul. elle fut abattue. Classiquement, ses parents apprirent qu’elle ne reviendrait plus lorsqu’on vint leur réclamer le prix de la balle qui avait servi à l’exécuter.

Après la mort de Mao, la chute de la «bande des quatre» (dont Mme Mao) et le retour au pouvoir de Deng XiaoPing, Lin Zhao fut réhabilitée, mais on découragea ceux qui voulaient écrire sur elle et sur sa mort.

Le 22 mai à 19h45. à la Cinémathèque française (métro Bercy) sera projeté le film de Hu Jie sur Lin Zhao. C’est un film très important : j’invite tous les lecteurs de mon blog à assister à cette projection. Je ne sais pas si Marceline Loridan aura la possibilité d’y venir. Si non, je lui adresserai un DVD. Elle ne m’en voudra pas de la considérer comme une Lin Zhao française, et de penser que si elle était née en Chine, elle aurait connu un destin semblable au sien. Malgré sa résistance, elle serait probablement morte, comme elle, abattue dans un terrain vague près de la prison de ShangHai par des tueurs maoïstes en 1968, ou comme les quatre autres millions de victimes de la révo.cul.

1968, c’est sans doute l’une des années où Marceline Loridan a accompagné Joris Ivens en Chine, pour des repérages, mais sans que ni l’un ni l’autre aient alors compris ce qu’était la révo.cul. dont il filmèrent – non sans difficultés d’ailleurs – à compter de 1971 , un éloge auquel Lin Zhao n’eut pas le loisir d’apporter sa conclusion…

C’est la raison pour laquelle je souhaite, sincèrement et sans arrière-pensée, que Marceline Loridan puisse rédiger un post-scriptum aux deux films de Hu Jie que je vais éditer en français.

Et tu n’es pas revenu

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*Image : Couverture française du livre Et tu n’es pas revenu & Photo de Lin Zhao.