3 questions à… Nicolas Dhuicq

Avertissement : Cet entretien a été réalisé par téléphone le 7 mars dernier, soit quatre semaines avant le débat organisé par le l’UMP sur la laïcité.

 

David Desgouilles – Vous avez déposé en novembre dernier une proposition de loi visant à améliorer l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux. Elle a été co-signée par 55 collègues de la majorité. En quoi elle consiste t-elle ?

Nicolas Dhuicq – Commençons par le début si vous le voulez bien. Ma prise de conscience sur ce sujet remonte à un jour où je souhaitais acheter, pour déjeuner, un sandwich dans une échoppe du centre-ville de Troyes. Impossible de trouver autre chose que du hallal. J’avais trouvé cela assez étonnant. Ensuite, nous avons assisté à la campagne des militants de la cause animale, notamment Brigitte Bardot, campagne qui alertait l’opinion sur les conditions d’abattage sans étourdissement[1. Selon une étude de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), en 2007, en France, sur 10 millions d’animaux abattus, 32 % l’ont été par abattage rituel, chiffre qui s’élève à près de 50 % pour les ovins-caprins . L’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir (OABA), donne pour la même période, le chiffre de 80 % des ovins, 20 % des bovins et 20 % des volailles occis de manière rituelle. Elle considère que sur trois animaux abattus rituellement, presque deux seront en fait consommés par l’ensemble des consommateurs .(Source : exposé des motifs de la proposition de loi de Nicolas Dhuicq)]. Enfin, il y a eu cette proposition de loi de mon collègue sénateur About (UC). Cette dernière comportait non seulement un étiquetage explicite mais aussi un contrôle des volumes d’animaux abattus sans étourdissement afin de les mettre en adéquation avec les consommateurs. On entrait dans un système de quotas qui ne me convenait guère puisque ce n’est pas la tradition française d’établir des statistiques en fonction de la religion.

En fait, beaucoup de morceaux d’animaux abattus de manière rituelle sont réinjectés dans le circuit normal. Si la filière casher comporte des prescriptions extrêmement précises et compliquées, elle ne connaît pas une grande rentabilité parce qu’il s’agit d’un micro-marché. En revanche, avec la filière halal, les abattoirs gagnent davantage puisqu’on saute l’étape de l’étourdissement. Il y a deux autres différences de taille entre les deux filières : le Grand Rabbin -et lui seul- certifie quatre-vingts sacrificateurs et la rémunération du culte juif est répercutée sur le consommateur en boucherie. En revanche, pour le culte musulman, il n’y a d’une part aucune centralisation, ce qui pose un problème de traçabilité pour les musulmans eux-mêmes mais cela entrave aussi deux fois la laïcité : ce n’est pas le consommateur qui paye le certificat par un surcoût ; c’est l’abattoir qui paye la taxe rémunérant le culte, et donc par extension tous les consommateurs, qu’ils soient musulmans pratiquants ou non. D’autre part, il y a discrimination à l’embauche puisque c’est forcément un musulman qui doit prononcer les phrases rituelles lors de l’abattage de l’animal.

C’est fort de tous ces constats que j’ai décidé de déposer cette proposition d’étiquetage obligatoire du mode d’abattage.

David Desgouilles : Comment votre proposition a t-elle été accueillie ?

Nicolas Dhuicq – On peut parler d’affolement au niveau des autorités religieuses. Le consistoire juif s’est inquiété du fait de la position de « micro-marché » de la filière casher. Quant au CFCM, il l’a davantage été par le danger que pouvait faire coïncider ma proposition de loi avec l’extrême division des pratiques et des « autorités certificatrices » parmi les musulmans.

C’est surtout cette forte inquiétude qui m’a guidé dans mon choix de suspendre ma proposition afin d’auditionner davantage les parties en présence. Il fallait calmer les esprits puisqu’il s’agit d’un sujet technique et complexe, un débat assez compliqué. Mon groupe parlementaire n’a pas été fâché que je suspende mon initiative même s’il est conscient qu’il ne s’agit pas d’un retrait définitif tant ma détermination est grande ; les problèmes soulevés dans mon exposé des motifs, après tout, demeurent.

David Desgouilles : On a l’impression qu’au lieu d’agir et de faire respecter la Loi, les principes laïques, les pouvoirs publics sont davantage occupés à organiser des débats, comme sur l’identité nationale ou en appuyer d’autres, comme celui qu’organise JF Copé sur la Laïcité. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Dhuicq – Dans l’absolu, je suis d’accord avec vous. Le rôle de l’élu, c’est effectivement de décider. Pour autant, je ne jette pas la pierre ni au gouvernement ni à mes collègues. Car nos sociétés occidentales traversent une véritable crise de rapport à l’autorité. Cette dernière étant devenue suspecte par nature, on est entré dans l’ère du tout-participatif.