« Qui est Juliette Binoche pour me dire ne pas manger de viande le lundi? »


Le lundi, ce n’est plus raviolis. Le 2 janvier dernier, un parterre de personnalités dont Juliette Binoche et Yann Arthus-Bertrand, l’ont décrété: elles ne mangeront plus ni viande ni poisson le lundi, et vous encouragent à faire de même. Le député (LR) du Jura, Jean-Marie Sermier, ne s’oppose pas au combat écologiste, mais à cet ordre déguisé venu d’une France d’en-haut étrangère aux difficultés des agriculteurs.


Causeur. Vous êtes au centre d’une polémique sur les réseaux sociaux depuis que vous avez tweeté, lundi dernier, une entrecôte-frites accompagnée de son verre de vin, afin de soutenir les agriculteurs contre « l’appel des 500 pour un lundi vert », pétition de personnalités qui appellent à ne plus manger ni viande ni poisson le lundi, dans le cadre de leur combat écologiste. Vous les avez qualifiées, au passage, de « pseudo-stars et bobos ». Vous cherchiez vraiment la provocation, n’est-ce pas ?

Jean-Marie Sermier. C’est symbolique, en tous cas ! J’ai annoncé lors de ma cérémonie de vœux que je prenais en 2019 la résolution de manger une bonne viande chaque lundi. C’est ma liberté. Je n’oblige personne à faire comme moi. A l’inverse, je n’entends pas qu’Isabelle Adjani, Yann Arthus-Bertrand ou Juliette Binoche me dicte ce que j’ai à faire ou à manger. Il y a une forme de dictature de la pensée dans cet « appel des 500 ». C’est ce qui m’agace. Comme disait le président Pompidou, cessons d’emmerder les Français ! Qui sont ces 500 pseudo-stars pour donner des leçons de morale ? Sont-elles irréprochables ? Après tout, leurs piscines privées gaspillent de l’eau ; leurs voyages en avion produisent des gaz à effet de serre… Je ne suis pas contre le véganisme, comme j’ai pu le lire ici ou là, je suis pour la liberté.

Jean-Marie SERMIER

@jmsermier

En réaction à l’appel de 500 pseudo-stars et bobos qui voudraient empêcher les Français de manger de la viande (mais de quoi se mêlent-ils ?!), je me suis engagé à manger chaque lundi midi une bonne viande. Avec mon équipe, nous nous sommes régalés 😉 Vive nos agriculteurs !

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De grands défenseurs de la gastronomie, des grands chefs cuisiniers notamment, expliquent qu’il faudra néanmoins s’habituer à manger moins de viande, mais de meilleure qualité, et locale. Qu’en pensez-vous ? Et d’ailleurs votre entrecôte était-elle de viande locale ? Parce que les frites ont l’air surgelées…

C’était une côte de bœuf. Elle était d’origine française ; je m’en suis assuré. Les frites étaient sans doute congelées mais peut-être issues de pommes de terre du nord de la France.

Pour en venir à votre question, les grands chefs cuisiniers ont sans doute raison. Il faut défendre l’agriculture française, en particulier l’élevage. Objectivement, du point de vue de la qualité, c’est la meilleure au monde.  Bien sûr, il faut encourager les circuits courts, comme nous le faisons dans mon département du Jura, en particulier dans la restauration collective.

En tant que député, ma préoccupation va moins vers ceux qui font le choix de ne pas manger de viande que vers ceux qui ne peuvent pas se permettre d’en acheter. En effet, la viande participe à l’équilibre alimentaire, grâce à ses nutriments comme les protéines, le fer, le zinc et le sélénium. L’enjeu est donc que tout le monde ait accès à une viande de qualité.

Plaisir et écologie peuvent-ils devenir incompatibles ?

Il ne le faut pas. En tant que vice-président de la commission du Développement durable à l’Assemblée nationale, je crois que je porte une autre voix que celle qu’on a l’habitude d’entendre sur l’écologie. C’est important d’avoir plusieurs sensibilités. Je parle à mes collègues de l’agriculture, de la chasse, de la pêche et de la ruralité. Beaucoup y sont sensibles. Vous savez, il n’y a pas une personne qui connait mieux la nature, ses cycles et ses fragilités qu’un agriculteur !

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Je me méfie d’une vision punitive de l’écologie. Si l’écologie, c’est uniquement des contraintes et des coûts supplémentaires, alors elle finira par être massivement rejetée par les Français. Ce serait dramatique. On l’a bien mesuré lors de la hausse des taxes sur les carburants qui fut le déclenchement des gilets jaunes. Les ruraux l’ont pris comme une sanction. Ils ont bien compris que leur effort servait à renflouer les caisses de l’État et non à protéger l’environnement.

N’oublions pas que dans « développement durable », il y a « développement ». L’objectif, ce n’est pas la décroissance. L’objectif, c’est le progrès, c’est-à-dire la croissance maitrisée.

Quelle est votre position sur les traités transatlantiques, comme le CETA ou celui avec le MERCOSUR, notamment par rapport au sujet de la viande ? 

On peut déjà regretter une certaine opacité dans les négociations. Après, ce qui me parait essentiel, c’est qu’on impose aux agriculteurs des pays partenaires les mêmes normes que celles qu’on impose aux agriculteurs français et européens.

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On ne peut pas faire venir des produits fabriqués dans des conditions qui seraient illégales en France, par exemple autoriser l’importation de viande bovine d’Argentine qui ne respecte pas les mêmes critères de qualité que la viande française. Sur le plan économique, ce serait de la concurrence déloyale. Sur le plan sanitaire, ce serait risqué. C’est cette protection que nous devons aux agriculteurs et aux consommateurs français, en particulier aux plus modestes.

Les réactions à votre tweet ont été vives et parfois violentes. Alors que le mouvement des gilets jaunes se poursuit et que les positions semblent se durcir de part et d’autre, que le mouvement vegan est parfois empreint d’actions violentes contre les boucheries, et que le débat public se transforme souvent en guerre de tranchées, la nuance est-elle la grande victime de ces derniers mois ?

J’ai été surpris de la violence des réactions à mon tweet. Après tout, j’ai juste posté la photo d’une côte de bœuf ! Cela m’a valu à la fois beaucoup de soutien des internautes de ma région et une avalanche d’insultes venues plutôt des grandes villes. Des internautes, sans s’embarrasser d’anonymat, ont écrit espérer ma mort. C’est choquant.

Alors que la multiplication des moyens de communication devrait faciliter les débats, on assiste à un durcissement des positions et à l’émergence d’une pensée unique. Une partie des élites n’accepte pas la contradiction. Elle ne veut pas se remettre en question. Dans un monde en pleine mutation, où tout va plus vite, où tout est plus complexe, la nuance et la modération seraient pourtant de sages boussoles.

Michel Houellebecq, un gilet jaune qui scie Niort

On lui reproche (à tort) d’avoir critiqué la ville de Niort dans son dernier roman


La sortie du nouveau livre de Michel Houellebecq a provoqué une polémique inattendue à laquelle il fallait pourtant s’attendre: susceptible, la ville de Niort s’est offusquée d’une phrase du narrateur qui ne la met pas en valeur. 


« Et puis refuser les plateaux télé évite d’avoir à répondre à des questions idiotes, du genre: “Pourquoi dites-vous page 124 d’une femme de 50 ans qui ne vous fait pas bander qu’elle préfère ‘incriminer les antidépresseurs plutôt que ses propres bourrelets’ ? Ce n’est pas très sympa pour vos lectrices quinquagénaires!” Il est épuisant d’avoir sans cesse à rappeler la distinction entre l’auteur et le narrateur, ce b. a.-ba du roman que les présentateurs télé ignorent car ils ont, littérairement, le niveau du BEPC, lequel d’ailleurs n’existe plus. »

Frédéric Beigbeder avait donc anticipé le phénomène une semaine avant la parution de Sérotonine, le dernier né de Michel Houellebecq. Comme d’habitude, on confondrait auteur et narrateur, voire auteur et personnage. Le chroniqueur du Figmag n’avait certes pas donné l’exemple de Niort, mais l’intention y était et la polémique venue des Deux-Sèvres était déjà en gestation lorsque l’hebdo du Figaro était en vente. Houellebecq attaquait cette ville qui n’avait rien fait à personne. Et qui d’ailleurs a des coins sympas, ce dont personne ne doute.

« Niort est la ville la plus laide qui m’ait été donné de voir »

Immédiatement, une angoisse est née. Dans le manuscrit livré aux bons soins des Editions du Rocher, avais-je prêté à un de mes personnages des propos dénigrant une ville ou une région ? Y aurait-il un habitant susceptible pour lancer une fatwa sur Twitter ? L’angoisse est vite passée. Même si je vends beaucoup plus que Jean-Christophe Cambadélis, je suis beaucoup moins attendu que Michel Houellebecq, et donc beaucoup moins scruté. Mais quand même. La condition de romancier devient difficile au temps des « social justice warriors ». La tyrannie des susceptibles, si bien décrite par Polony et Quatrepoint dans leur dernière livraison commune, est désormais à l’œuvre jusque dans ce vieux pays littéraire, la France. Et c’est triste.

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Les salons du livre en province ne désemplissent pas. Plusieurs centaines de romans viennent de sortir pour la rentrée de janvier, mais il n’y a plus que quelques mauvais coucheurs pour rappeler, au cœur de la polémique, que ce n’est pas Michel Houellebecq qui trouve que « Niort est la ville la plus laide qui [lui] ait été donné de voir », mais Florent-Claude Labrouste, personnage dépressif, qui vient de se taper les bouchons à Bordeaux sur l’A10 et a découvert quelques jours plus tôt que sa petite amie participait à des gang-bangs avec des gros chiens. Perso, dans un tel état, je suis prêt à trouver Niort, mais aussi Besançon ou l’Arc de Triomphe très moches.

Défendons Niort-qui-n’est-pas-laide !

Mais les susceptibles de 2018 n’ont plus ouvert le dictionnaire au mot « contexte » depuis longtemps. Et comment les en blâmer, puisque même les présentateurs de télévision, comme l’écrit Beigbeder, ne donnent pas l’exemple. Il semble que ce soit Libé qui ait tiré le premier en balançant quelques amabilités de Florent-Claude Labrouste à la vindicte des foules de Twitter et Facebook, comme des morceaux de viande bien fraîche aux lions du zoo de la Citadelle de Besançon (une ville bien plus jolie que Niort, au passage, me souffle le narrateur de Sérotonine).

Mais puisque nous avons, quant à nous, ouvert le dico à la page de « contexte », préoccupons-nous en un peu. La sortie de Sérotonine, et sa fameuse pique à la ville de Niort, interviennent en plein cœur du mouvement des gilets jaunes, sur fond de mépris des élites parisiennes pour les petites villes de province. L’épiderme y est d’autant plus sensible. Les gens aiment leur ville et détestent par-dessus tout la voir dénigrée. Alors, tant pis si Labrouste, quelques pages plus loin, n’est guère plus tendre avec les « Parisiens écoresponsables », défendons Niort-qui-n’est-pas-laide, et fustigeons l’écrivain déconnecté qui doit préférer les vacances à Kuala Lumpur que dans la vieille province française.

Sérotonine, un hymne à cette France enracinée

Le problème, justement, c’est que Sérotonine est un hymne à cette France enracinée et une critique acerbe de la mondialisation sauvage. Michel Houellebecq se révèle donc la plus mauvaise cible qui soit. En 2018, quand une polémique naît sur les réseaux sociaux et qu’elle commence à prendre de l’ampleur, les chaînes d’information continue prennent le relais, puis TF1 et France 2, si affinités. Tout le monde a donc débarqué à Niort pour interroger les habitants dont la ville avait été ainsi dénigrée par notre écrivain national auquel, comble de l’horreur, le président de la République venait d’accorder la Légion d’honneur. Et c’est un vieux camarade de mes combats politiques, le maire Jérôme Baloge, féru de littérature, et qui connaît bien – je tiens ici à rassurer tout le monde – la différence entre auteur et narrateur, qui a dû faire le boulot de communication. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Il n’allait quand même pas fustiger ceux qui, parmi ses administrés, avaient eu à cœur de défendre la beauté de la « Venise verte » ! La polémique offrait une campagne de promotion à sa ville et, avec flegme et humour, il en a largement profité.

En plus, la météo était au rendez-vous et mettait en valeur la cité. Combien un cabinet spécialisé aurait-il facturé une telle campagne de promotion ? Jérôme Baloge m’a répondu qu’il n’en savait rien parce que, de toute manière, Niort n’en avait pas les moyens.

A défaut de pouvoir inviter Florent-Claude Labrouste, il a donc invité Michel Houllebecq à Niort pour lui offrir de l’angélique, spécialité locale dont les vertus pour le bien-être vaudraient bien celles de la sérotonine.

Tout va donc pour le mieux du côté de Niort. En revanche, du côté de la compréhension de la littérature et du développement des polémiques à deux balles, l’angoisse demeure.

Macron a-t-il choisi la France?

Le président sort le chéquier, Bruxelles ne va pas aimer


Smic, CSG, primes et heures supplémentaires défiscalisées: hier soir, lors de son allocution télévisée, le président Macron a sorti le chéquier. Pas suffisant pour rassurer tous les Français, mais peut-être assez pour inquiéter Bruxelles. Et la règle des 3% dans tout ça?

Allait-on encore tourner en rond ? Après l’acte IV des gilets jaunes, c’eût été désespérant. Alors Emmanuel Macron s’est adressé à la nation. Et miracle, il n’a pas prononcé le mot interdit : « pédagogie ». A la bonne heure. Il a même dit regretter les mots qui ont pu choquer. C’est bien le mouvement des gilets jaunes qui a réussi son exercice de pédagogie en direction du président de la République.

Emmanuel Macron

Du moins, en se livrant à ce mea culpa, lui a-t-il offert une victoire symbolique. Laquelle passerait vite aux oubliettes si, le naturel revenant au galop, Emmanuel Macron se laisserait à nouveau aller à critiquer ses compatriotes depuis l’étranger comme il l’a fait à plusieurs reprises.

Changement de cap

Mais hier soir, Emmanuel Macron a surtout sorti le carnet de chèques. A voir la mine déconfite et l’intervention embarrassée de Jean-Luc Mélenchon après le discours présidentiel, Emmanuel Macron n’avait pas lésiné sur les sommes distribuées.

Bien sûr, cette crise ne peut pas seulement être dénouée par le chéquier. Bien sûr, il importe surtout de retisser le lien démocratique, de redonner au peuple la certitude qu’il peut être à nouveau maître de son destin. Et on attendra les mesures qui seront proposées dans les prochains mois au terme des consultations programmées, lesquelles devront forcément passer par l’abandon de pans entiers du programme du candidat Macron.

Elisabeth Lévy

@ELevyCauseur

Hausse du Smic. Csg. Les gilets jaunes ont obtenu en six semaines ce que les syndicats n’ont pas eu en trente ans. A quoi sert la CGT ?

Mais la question du pouvoir d’achat était néanmoins à l’origine du mouvement des gilets jaunes et le président y a répondu davantage que d’aucuns pouvaient l’espérer. Il n’était là plus du tout question de « maintenir le cap », expression heureusement expulsée du discours présidentiel, autre concession symbolique accordée hier soir à ses zélateurs.

Feu sur Bruxelles…

Car le chéquier, et le chéquier à ce point-là, c’est peut-être aussi un autre défi qu’Emmanuel Macron s’est lancé à lui-même. Certains économistes le constataient peu de temps après son intervention : on voit mal comment la règle européenne des 3% pourra être respectée dans ces conditions. Le président a-t-il décidé de s’en affranchir, jetant le pacte budgétaire par-dessus les moulins ? C’est ce que lui conseillaient pêle-mêle Philippe Aghion, qu’on a connu plus orthodoxe, ou Jean-Pierre Chevènement dans une cohérence et une suite dans les idées de pureté cristalline.

Pour Emmanuel Macron le progressiste, l’Européen, celui qui combat la « lèpre nationaliste », s’asseoir sur les sacro-saintes règles de l’UE n’a rien d’anodin. A-t-il négocié en douce, ces derniers jours, une aimable abstention de la Commission européenne ? On voit mal comment le gouvernement italien qui fait les frais depuis plusieurs semaines de l’intransigeance de Bruxelles sur cette question pourrait ne pas, dans ce cas, hurler au fayotage. Si, au contraire, il s’est passé de l’avis de Pierre Moscovici, lequel participait encore il y a peu à un conciliabule à l’Elysée sur les prochaines élections européennes avec Juppé, Raffarin et Bayrou, on peut alors s’interroger : Emmanuel Macron est-il décidé à entrer en conflit ouvert avec la Commission européenne, et surtout avec l’Allemagne ?

…et sur Merkel ?

Cette confrontation, elle n’est pas dans le programme d’Emmanuel Macron. Elle ne l’a jamais été. Il s’agit même de l’anti-thèse de sa méthode. Depuis le début de son mandat, celle-ci était claire : donner des gages orthodoxes aux Allemands pour pouvoir obtenir une autre gestion de l’euro. Jamais les Allemands ne lui ont laissé le moindre espoir. Au contraire, ils se sont même permis de proposer que la France abandonne son siège permanent au conseil de sécurité, ce que notre confrère Hadrien Desuin avait justement interprété comme le signe d’un refus définitif aux propositions françaises.

Si néanmoins c’était le cas, ce que semblait croire la presse allemande déjà très critique hier soir, et qu’il se préparait à cette confrontation, il ferait ce que ni Nicolas Sarkozy ni François Hollande n’avaient osé. Et il répondrait alors en partie au désir de souveraineté exprimé ces dernières semaines sur les ronds-points. Nous pourrions alors imiter Benjamin Griveaux et attribuer à Marc Bloch la sentence suivante : « Divine surprise ! »

Réponse aux gilets jaunes: avec Macron, on tourne en rond

Macron a compris et en même temps n’a rien compris


Trois jours après l’embrasement des Champs-Elysées, Emmanuel Macron devait répondre aux préoccupations des gilets jaunes, dans son discours du 27 novembre sur la transition énergétique. Mais plutôt que de rassurer, le président a perturbé: quand il semble avoir compris, il montre en même temps qu’il n’a rien compris.


Dans Le grand blond avec une chaussure noire, Bernard Blier, alias le colonel Milan, s’agace: « On tourne en rond, merde. On tourne en rond, merde. On tourne en rond, merde ».

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans la même situation.

L’objet du tourment, ce n’est pas François Perrin mais Emmanuel Macron. Des mois que nous nous intéressons à Jupiter. Que nous scrutons. Que nous analysons. Que nous nous permettons même de le conseiller via des éditos, comme autant de bouteilles à la mer. Et on finit par avoir l’impression de tourner en rond, tel Bernard Milan. De tourner en rond avec Emmanuel Macron, parce qu’en fait, c’est surtout lui qui est à l’œuvre dans ce mouvement circulaire.

Les gilets jaunes: un danger et une chance

Depuis que Jupiter a abandonné la parole rare, s’exprimant devant les Français avec une fréquence plus importante que ses deux prédécesseurs réunis, il est possible que les chroniqueurs ne soient pas les seuls à ressentir ce tournis. Le mouvement des gilets jaunes constituait à la fois un danger et une chance pour le président de la République.

Un danger parce que la colère qui montait de toute la France mettait en exergue le malentendu de son élection. Il avait été l’instrument du dégagisme mais n’était en fait que le continuateur en plus brutal de toutes les politiques rejetées, mises en œuvre par l’ex-duopole politique LR-PS.

Une chance parce que ce signal d’alarme lui permettait de comprendre définitivement les fractures de ce pays, de comprendre qu’il fallait qu’il remette en cause ses certitudes. Un moment de vérité.

Les Français ne sont pas des enfants

François Bayrou, l’homme qui l’avait fait roi un après-midi de février 2017, lui avait parlé. Mieux encore : des députés LREM avaient déchaussé leurs godillots et s’alarmaient du discours présidentiel. Notre consœur du Figaro, Mathilde Siraud, racontait cette scène d’une réunion de groupe LREM à l’Assemblée nationale : Aurore Bergé, député des Yvelines, mettait en garde ses collègues : il fallait arrêter de parler de « pédagogie », les gilets jaunes n’étaient pas des enfants. En voilà une qui avait compris. Sans doute pas la seule. Nous l’avions nous-mêmes expliqué dans ces colonnes juste avant le 17 novembre.

Mais il y avait les autres. Ceux qui avaient contribué à faire grossir le mouvement en moquant avec arrogance le parti de « ceux qui fument des clopes et roulent en diesel ».Ceux qui dénonçaient l’ultradroite ou « la peste brune ». Ceux, enfin, dont l’obsession de rester « droit dans leurs bottes » est inscrit dans leurs gènes politiques et qui craignent que le quinquennat d’Emmanuel Macron s’arrête à la moindre concession.

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Il n’était pourtant pas difficile de le lâcher ce moratoire sur l’augmentation de la taxe carbone. Il n’était pourtant pas difficile de le vendre, ce supposé recul. Emmanuel Macron n’a de cesse de critiquer ce qui s’est fait avant lui. Pourquoi alors se mettre dans les pas de ses prédécesseurs, spécialement sur ce sujet qui a mis une partie de la France en colère ? Pourquoi ne pas avoir argué du fait que lui était différent, qu’il ne mettrait pas la charrue avant les bœufs et ne punirait donc pas ceux qui utilisent leur véhicule contraints et forcés, comme il le reconnaissait par ailleurs ?

Le petit manège du président Macron

Emmanuel Macron nous donne le tournis. Il semble avoir compris le temps de deux phrases et en même temps nous rappelle qu’il n’a rien compris la phrase d’après. Il semble prendre de la hauteur et en même temps « donne l’impression pénible que le président lit une note de Bercy et qu’il fait corps avec le ministère des Finances », ainsi que le notait notre confrère Guillaume Perrault. Un jour, les Français sont des « Gaulois réfractaires », un autre « ils ont raison ». Lorsqu’il continue de fustiger ceux qui demandent à la fois plus de services publics et moins de taxes, laissant entendre que ces gens ne comprennent rien aux finances publiques, fait-il preuve d’une naïveté confondante ou d’une mauvaise foi crasse ? C’est parce qu’ils ont vu disparaître ces dits services publics de leurs campagnes et petites villes que les gilets jaunes refusent d’être davantage taxés. Lorsqu’on écoute Emmanuel Macron, on se dit parfois que c’est avec lui qu’il faudrait faire preuve de pédagogie.

On tourne en rond, on tourne en rond, on tourne en rond. Comme sur un rond-point occupé par les gilets jaunes. On tourne en rond avec Emmanuel Macron dont les ennuis, à l’évidence, ne sont pas terminés avec sa prestation d’hier.

Le pays légal doit rencontrer le pays réel (comme l’a dit Charles Macron)

Le mea culpa du président n’est-il qu’un autre coup de com’ ?


Sur le porte-avion Charles-de-Gaulle, Emmanuel Macron a fait son mea culpa: il n’a « pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants ». Réelle prise de conscience ou énième coup de com’ ?


« L’itinérance mémorielle » aurait-elle été utile ? On penchait davantage pour le non à la fin de la semaine dernière. Voir chaque jour le président de la République se faire houspiller, le voir ramer face à des interlocuteurs qui ne désarmaient pas. Où était passé la présidence jupitérienne ? Nous avions théorisé son abandon par le locataire de l’Elysée à la fin de l’été, mais pourquoi diable donner encore en spectacle ce renoncement en offrant l’image du président qui se fait engueuler ?

Macron vient nous chercher…

Et puis mercredi soir, dans la dernière partie de son entretien sur TF1 en direct du porte-avion Charles-de-Gaulle, Emmanuel Macron semblait transporté par un éclair de lucidité. Il témoignait ainsi de son constat du divorce entre « la base et le sommet », et constatait publiquement son échec en matière de réconciliation entre le peuple et ses classes dirigeantes. Il découvrait alors que les Français avaient besoin « d’être considérés, protégés, et qu’on leur apporte des solutions, pas seulement des déclarations ».

A trois jours de l’opération des « gilets jaunes », il était temps que le chef de l’Etat le comprenne. Il était temps que l’humilité remplace enfin l’arrogance. On a encore en mémoire ses propos méprisants tenus il y a un an dans la Creuse, où il dénonçait ceux qui « foutent le bordel », les enjoignant à aller bosser à deux heures de route – à l’époque le prix du diesel n’était pas aussi haut qu’aujourd’hui. On se souvient des déclarations sur le « pognon de dingue » ou le surréaliste « qu’ils viennent me chercher » lancé à son clan au plus fort de l’affaire Benalla. On se rappelle enfin l’obsession présidentielle, sans cesse affirmée, entre « les progressistes et les nationalistes », ce clivage qui renvoyait ainsi quiconque n’adhérant pas à la marche du progrès macronien aux heures les plus sombres de notre histoire. La soif de considération, incontestablement, n’avait pas été étanchée après cette succession d’épisodes.

…mais nous parle comme à des gosses

Mais il ne suffit pas de faire ce constat au pied d’un Rafale. Il ne suffit pas que la presse unanime titre le lendemain sur le « mea culpa du président ». Il ne suffit pas non plus de promettre qu’on reviendra au contact des Français, sans doute pour se faire engueuler une semaine de plus. Il faut d’abord en tirer toutes les conséquences. D’abord en cessant d’opposer les partisans du Progrès à la lèpre nationaliste, bien sûr. Mais il faut aller plus loin. Car ce qui agace, ce qui énerve, ce qui met en colère, c’est aussi la fameuse antienne selon laquelle il faudrait faire preuve « de pédagogie ». Emmanuel Macron n’est pas le premier à tomber dans ce panneau, mais il en a constitué la caricature la plus aboutie, y compris mercredi soir dans la première partie de son entretien.

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La « pédagogie de la réforme », ce « je vais vous expliquer » qu’il a balancé à ceux qui l’interpellaient constitue en fait le summum de ce qui provoque le divorce entre ce que le président appelle «  la base et le sommet ». Car la plupart du temps, ses interlocuteurs avaient très bien compris ; simplement, ils n’étaient pas d’accord. Et pour le dire crûment, cette persistance à « expliquer », à afficher « sa pédagogie » fait comprendre aux destinataires qu’ils sont un peu dur de la feuille, ce qui n’est guère agréable. Ce constat vaut autant pour le président que pour ses ministres, dont certains tentent d’expliquer aux propriétaires de véhicules diesel – parfois acquis avec un bonus écologique – qu’il est très répréhensible de polluer l’atmosphère et d’empoisonner ainsi leurs enfants. Il vaut aussi pour certains donneurs de leçons qui sévissent sur les plateaux de télévision. On a ainsi pu entendre le directeur de Libération tenter de conseiller aux ruraux de prendre le car et les réprimander quand ils vont acheter du pain avec leur automobile. Quand la première boulangerie est à cinq kilomètres, on y va en trottinette ? Un autre, alors qu’on lui faisait remarquer que les voitures électriques n’étaient guère spacieuses, répondait que les grosses bagnoles, c’était désormais ringard. Et les gosses ? On en fait quoi ? On les abandonne sur l’autoroute ?

Vivement samedi ?

Le rendez-vous de samedi constitue un événement à haut-risque. Les « gilets jaunes » ont été chauffés à blanc pendant des semaines et ce n’est pas le mea culpa concédé sur le Charles-de-Gaulle qui a freiné leur détermination. Les menaces de Christophe Castaner ou de François de Rugy n’ont pas dû calmer davantage leurs ardeurs. Les « gilets jaunes » n’ont jamais eu l’intention de bloquer les pompiers ni les ambulances. Leur faire ce procès d’intention et prévoir une confrontation avec eux ce week-end n’entrerait pas en cohérence avec l’accès d’humilité perçu mercredi soir. Le président a tout intérêt à calmer le jeu. Comme on peut déjà le lire sur les réseaux sociaux, il serait difficilement admis qu’on réprime les blocages à des ronds-points alors qu’on donne par ailleurs des ordres pour ne pas « provoquer » certains quartiers en faisant cesser les rodéos automobiles dont ils sont habituellement le théâtre.

Le mea culpa d’Emmanuel Macron n’est-il qu’un coup de com’ ou constitue-t-il véritablement une prise de conscience avec résolutions cohérentes à l’appui ? La manière dont il gèrera ce 17 novembre devrait nous donner un début de réponse.

Wauquiez-Maréchal: le sondage qui ne veut pas dire ce qu’en disent les médias

Mais dont le président de LR devrait tout de même tenir compte


Malgré ses résultats, le dernier sondage Ipsos/Le Point ne signifie pas que Laurent Wauquiez est moins populaire que Marion Maréchal au sein de son propre parti. Mais il confirme des tendances lourdes dont devrait tenir compte le président des Républicains s’il ne veut pas y être « muséifié ». 


La dernière livraison du baromètre Ipsos/Le Point a fait parler. Deux enseignements de cette enquête mensuelle font l’objet des titres de la presse numérique. D’abord, le fait qu’Edouard Philippe dépasse aujourd’hui Emmanuel Macron en popularité. Ensuite, que Marion Maréchal dépasse désormais Laurent Wauquiez jusque dans l’électorat des Républicains (LR). Nous avons beaucoup traité ici dernièrement de l’équilibre des forces au sein du couple Elysée-Matignon. Concentrons-nous donc sur la seconde grosse information de ce baromètre.

Wauquiez, le soupçon d’insincérité 

D’abord, relativisons un peu les résultats. Si l’échantillon du sondage en entier est de 1003 personnes, il ne se situe qu’à 142 pour les seuls électeurs LR, ce qui ne constitue pas une base véritablement fiable pour décréter aujourd’hui que la directrice de l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP) est plus populaire que Laurent Wauquiez au sein des électeurs du parti de son président. D’autant que Marion Maréchal est pointée à 44 lorsque son rival auvergnat l’est à 39, c’est-à-dire à seulement cinq points devant. Rapportés au petit échantillon, convenons qu’il n’y a pas de quoi s’emballer. Toute l’étude par partis peut être ainsi relativisée. Marion Maréchal grimpe de plus de dix points chez les électeurs socialistes quand elle en perd autant parmi ceux de la France insoumise. Qu’a donc fait l’ex-parlementaire ces trente derniers jours pour susciter autant de changement dans l’électorat de gauche ? Rien du tout. Elle n’intervient pas du tout dans le débat public et ces évolutions ne peuvent donc être causées que par un changement dans l’échantillon d’Ipsos.

Cependant, sur la durée, on ne peut qu’enregistrer le fait que, bien que président de son parti, élu à 75% par les adhérents de LR, Laurent Wauquiez reste globalement impopulaire parmi ceux qui confient au sondeur leur sympathie pour le même parti. La raison principale semble bien être le soupçon d’insincérité qui pèse sur ses épaules, motivé par un parcours politico-idéologique erratique, et incarné par l’épisode de l’enregistrement à son insu de ses propos dans une école de commerce lyonnaise. Ce soupçon colle à Laurent Wauquiez tel le sparadrap du capitaine Haddock. Y compris parmi des militants LR a priori favorables, on s’interroge parfois à propos de la communication du chef et sa propension à utiliser un stock lexical très faible alors qu’on le sait agrégé et normalien.

Wauquiez, le nouveau Fillon

Voilà sans doute une clef pour se défaire de ce soupçon. Si Wauquiez croit qu’il ira chercher l’électorat populaire de la France périphérique en « parlant plouc », il se met le doigt dans l’œil. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où la classe ouvrière apprécie le style Trump. Le général de Gaulle dans les années soixante ou Jean-Marie Le Pen à la fin du siècle dernier attiraient les voix des ouvriers et des employés avec le plus grand stock lexical de tout le personnel politique. Et d’une manière générale, on se fait comprendre du plus grand nombre avec les mots les plus précis possibles.

Autre point concernant l’homme à la parka rouge : alors que 14% des hommes ne se prononcent pas à son sujet, le niveau s’élève à 31% chez les femmes. Pour résumer, une bonne part de la gent féminine ne le « calcule » pas. Là encore, c’est le soupçon d’insincérité qui produit des effets même s’ils sont différents selon le sexe. Les femmes s’interrogent davantage, quand beaucoup d’hommes l’ont déjà condamné.

Enfin, Laurent Wauquiez a repris en héritage la sociologie de LR. C’est en milieu rural chez les retraités qu’il est le moins impopulaire, collant avec l’électorat de François Fillon au premier tour de la dernière présidentielle.

Marion Maréchal est forte là où Wauquiez est faible

Marion Maréchal, quant à elle, entre dans les dix personnalités politiques les plus populaires du baromètre Ipsos/Le Point. Notons que parmi cette tête de classement, on ne trouve pratiquement que des gens n’étant pas vraiment dans la course à la présidentielle. Ainsi, Nicolas Hulot et Jack Lang font désormais partie des pièces de musée. On trouve aussi les maires de grandes villes comme Alain Juppé, Gérard Collomb ou Martine Aubry, un ministre n’ayant jamais montré la moindre ambition présidentielle (Le Drian), deux anciens candidats ayant publiquement reconnu qu’ils ne l’avaient plus, Nicolas Sarkozy et François Bayrou. Seul Xavier Bertrand peut vraiment être considéré comme impétrant à l’échéance 2022. La dixième, c’est donc Marion Maréchal, qui s’est mis en retrait de la vie politique, ce qui explique en large partie sa position flatteuse. Si on doit faire un portrait-robot du sondé favorable à l’ex-député de Vaucluse, il s’agit d’un ouvrier en pleine force de l’âge et résidant dans une petite ville. Un portrait complètement différent de celui de l’électeur de Laurent Wauquiez. Bref, elle est forte où il est faible. Mais sa sociologie électorale se trouve encore proche de celle de Marine Le Pen et du Rassemblement national (RN) en général. Sa popularité relative tient donc davantage à sa jeunesse et à un certain désintéressement du jeu politique : elle ne parle pas, elle n’agace donc pas.

Le syndrome de la blanche colombe

Contrairement à Laurent Wauquiez, Marion Maréchal n’a pas les mains dans le cambouis. Il lui est donc plus facile de se taire et de paraître désintéressée, ce qui rend le « combat sondagier » inégal. Il ne semble pas que la directrice d’école ait décidé de revenir en politique. Sa popularité relative ne doit donc pas être lue par Laurent Wauquiez comme un « danger Marion ». Mais elle lui indique d’autres enseignements. Le fait qu’il doit absolument redevenir lui-même, comme indiqué plus haut, que son agitation tous azimuts sur les classes moyennes n’a pas encore porté ses fruits et que ce n’est pas forcément la reprise du programme ordo-libéral de François Fillon qui lui permettra d’élargir son socle au-delà des retraités. Enfin, il est considéré par son électorat comme une pièce du vieux monde. C’est peut-être dans la jeune génération LR que pourrait venir la concurrence à moyen-terme si les résultats électoraux n’étaient pas au rendez-vous.

Marine Le Pen est à l’origine de l’enquête sur Jean-Luc Mélenchon

Causeur s’est procuré des documents en témoignant

 Ne le cachons pas, nous avons été très étonnés du soutien de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ce matin.

Parce que nous sommes dépositaires d’une information selon laquelle elle ne voyait pas d’inconvénient à ce que le patron de la France insoumise se retrouve devant la justice. En effet, le 28 juin à 16h01, la parlementaire européenne, Sophie Montel, à peine débarquée de son poste de présidente de groupe au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, signalait à celle qui était encore sa cheffe de parti que le signalement de Jean-Luc Mélenchon avait été transmis à son avocat et qu’elle n’attendait plus que le feu vert de Marine Le Pen pour que ledit homme de justice ne transmette les éléments à la justice. Réponse de Marine Le Pen à 16h03: un très sobre « oui ».

Marine Le Pen confirme

Que la présidente du Rassemblement national (RN) se plaigne d’un acharnement judiciaire, cela se comprend, mais qu’elle verse des larmes de crocodile sur le cas de Jean-Luc Mélenchon, et fasse part de sa grande solidarité alors qu’elle est clairement à l’origine de ses tourments du jour, voilà qui méritait d’être « signalé » aussi.

Contactée, Marine Le Pen confirme avoir donné ce feu vert à Sophie Montel, précisant qu’elle partageait sa démarche, laquelle démontrait que le FN n’avais commis aucune infraction, la meilleure preuve étant que le MoDem et la France insoumise avaient des assistants parlementaires qui avaient des responsabilités politiques.

Remaniement: et à la fin, c’est encore Macron le patron

Le président a gagné son bras de fer contre Edouard Philippe


Après des jours d’attente, Emmanuel Macron a remporté son bras de fer contre Edouard Philippe. Avec notamment Christophe Castaner à l’Intérieur, Jupiter a créé le nouveau gouvernement a son image. 


Le remaniement est donc arrivé. Sans se presser. Ce grand remaniement. Ce beau remaniement. Avec sa Culture et son grand Beauvau. Quinze jours pour en arriver là. Nous nous étions quittés en nous demandant qui de l’Elysée ou de Matignon aurait les clefs du camion. Avec le nom du titulaire du ministère de l’Intérieur comme indice principal. Le bras de fer a duré. Emmanuel Macron y souhaitait un proche. Edouard Philippe y voulait de la compétence. L’Elysée a gagné, de guerre lasse.

Edouard Philippe reste passager

Certes Christophe Castaner, homme du premier cercle macronien, qui cumulait déjà les Relations avec le Parlement et la direction du parti présidentiel, n’hérite pas d’un ministère aux mêmes contours que celui de Gérard Collomb. Ainsi, les collectivités territoriales sont désormais rattachées au ministère de la Cohésion du territoire, dont est maintenant chargé Jacqueline Gourault. Certes il sera épaulé par l’ancien patron de la DGSI, Laurent Nuñez, nommé secrétaire d’Etat. L’identité de ce dernier semble aussi une victoire du parti LREM où on ruait dans les brancards à l’idée d’y voir un sarkozyste comme Péchenard ou Castex.

Mais finalement, Edouard Philippe est bien mal récompensé d’avoir été à peu près le seul à tenir debout depuis cet été.

Non seulement, il n’a pas pu imposer ses choix à l’Intérieur mais ce remaniement n’est sans doute pas à la hauteur de ce qu’il réclamait. Le week-end dernier, on évoquait un nouveau pacte avec Alain Juppé, lequel aurait annoncé son entrée officielle dans la majorité présidentielle, participant à un colloque bordelais avec Nathalie Loiseau, chargée de l’Europe au Quai d’Orsay. Jean-Pierre Raffarin avait lui aussi préparé le terrain sur RTL la semaine dernière. Tout était prêt pour sceller ce nouvel élargissement à droite de la majorité. On évoquait même l’entrée de Dominique Bussereau à la Cohésion des territoires. Si ce scénario avait été appliqué, Matignon aurait été considéré comme le vainqueur du remaniement. Edouard Philippe n’obtient in fine que l’entrée de Franck Riester au ministère de la Culture. Faible consolation.

Les clefs du camion sont à l’Elysée

Ce que les juppéistes voulaient obtenir, c’est finalement François Bayrou qui l’a eu en cadeau, récupérant à la fois les Relations avec le Parlement (Marc Fesneau) et les Territoires (Jacqueline Gourault) pour son MoDem. Le maire de Pau, qui avait dû quitter le gouvernement en juin 2017 pour cause de procédure judiciaire concernant son parti, revient donc comme un homme fort de la majorité. Emmanuel Macron prise davantage ses conseils politiques que ceux d’Alain Juppé, et on ne saurait l’en blâmer. Car finalement, ce qu’Edouard Philippe lui demandait, n’était-ce pas une réédition de « l’affaire des jupettes » de l’automne 1995, lorsque Juppé avait obtenu de Chirac une large revue d’effectifs trois mois avant de jeter la France dans la rue, et dix-huit avant de solliciter une dissolution avec l’aide du secrétaire général de l’Elysée Dominique de Villepin ? Peut-être est-ce ce précédent qui a incité le président de la République à ne pas accorder à Matignon ce qu’il souhaitait. « Quand un juppéiste réclame une refonte du gouvernement, tous aux abris ! », lui a-t-on peut-être soufflé.

Les clefs du camion sont donc restées accrochées sur un clou à l’Elysée, et le rapport de forces au sein de la dyarchie de l’Exécutif n’a pas été bouleversé. Mais ce remaniement ne laisse pas d’inquiéter néanmoins. La nomination de Castaner, qui sera chargé du découpage électoral, alors qu’il est (pour l’instant ?), chef du parti majoritaire, pose un sérieux problème démocratique. Inquiet de voir accéder un homme aussi inexpérimenté à un tel poste, et craignant d’assister à une démonstration nouvelle du principe de Peter, un ami tentait de nous rassurer en indiquant qu’on avait déjà vu des hommes se hisser à la hauteur de la tâche alors qu’ils charriaient ce type d’inquiétudes. Celles-ci n’ont pas été levées.

Emmanuel Macron est-il encore le président de la République ?

Départ de Collomb, Macron démissionne


La démission rocambolesque de Gérard Collomb vient d’enterrer le corps encore chaud de Jupiter. Démis de toute onction, Emmanuel Macron n’est plus qu’un directeur général à la tête d’une start-up, dont les actionnaires majoritaires pourraient bien finir par lui demander des comptes. 


Jupiter est passé de vie à trépas cet été. Nous l’avions acté fin août, faisant le bilan de cette affaire Benalla que les thuriféraires du nouveau monde macronien persistaient à comparer à une tempête dans un verre d’eau. Nous lui prévoyions une rentrée difficile. Elle s’avère catastrophique.

Les conséquences du papillon Benalla

Tous les Français ont pu voir Alexandre Benalla, rasé de près, bon pied bon œil, « se payer la fiole » des sénateurs, pour reprendre l’expression de l’élu socialiste bourguignon, Jérôme Durain, avant qu’on retrouve des vieilles photos, pas si vieilles photos, de sa jeunesse, osant un selfie avec « gun » pointé sur la tempe d’une jeune femme. On a aussi retrouvé sa trace à Londres en compagnie du sulfureux Alexandre Djouhri. Mais après tout, peu importe le sort de Benalla aujourd’hui. Ce qui importe ici, c’est ce que cela a révélé d’Emmanuel Macron.

Comme le battement de l’aile d’un papillon peut provoquer une réaction en chaîne faisant basculer le cours de l’histoire, la gestion présidentielle de l’affaire Benalla a des conséquences qu’on mesure encore aujourd’hui. On pourra nommer cela « l’effet tempête dans un verre d’eau ». Les études d’opinion sont formelles : le président n’a pas « pris le toboggan », il a emprunté la piste olympique de bobsleigh.

Nicolas Hulot aurait-il pu démissionner dans les conditions ubuesques qui ont été les siennes, sans le retrait du masque jupitérien ? Le doute est permis. Gérard Collomb aurait-il traité Emmanuel Macron comme il l’a fait depuis quinze jours, sans cette affaire estivale ? Cette fois-ci, pas de place pour le doute. Deux ministres d’Etat ont quitté le navire en un mois, piétinant l’autorité présidentielle, réduisant à néant les prétentions de demeurer en toute circonstance « le maître des horloges », expression qu’on ne pourra plus désormais entendre sans pouffer pour qualifier le président de la République.

Macron assume

Le pire, c’est qu’il semble s’y être résigné lui-même. Emmanuel Macron paraît avoir complètement pris acte que le manteau jupitérien n’était pas fait pour lui et décidé de se cantonner à la posture du directeur général de la start-up France. Ce DG si moderne qui, un jour secoue un jeune horticulteur et l’enjoint à traverser la rue pour trouver du boulot et qui, en visite aux Antilles, parle sur un ton similaire à un braqueur à peine sorti de prison, et se retrouve photographié avec lui dans une situation peu gaullo-mitterrandienne.

A lire aussi: Macron aux Antilles: juste un doigt?

L’organisation de la communication élyséenne a d’ailleurs été complètement repensée début septembre. On a écarté le principal tenant de la posture jupitérienne, coupable d’être allé lire devant les caméras le texte désastreux qu’on avait écrit pour lui. Le conseiller spécial Ismaël Emelien, dont le rôle dans l’affaire Benalla reste à éclaircir, a désormais les mains libres pour imposer sa vision « moderne » de la geste présidentielle, délestée de toutes ces évocations historiques ringardes.

Edouard Philippe assure l’intérim, mais de qui ?

La sortie de Gérard Collomb n’a pas seulement constitué une preuve supplémentaire de la perte de maîtrise de son propre agenda par Emmanuel Macron. Elle a offert deux autres enseignements.

Le premier, c’est qu’un proche parmi les proches du chef de l’Etat, l’un des premiers à avoir cru à son destin présidentiel, se trouve le premier à manifester son désamour. Et à le manifester de manière spectaculaire aux yeux de la France entière, révélant davantage la nudité du roi.

Le second, c’est que cet affaiblissement patent de l’Elysée est en passe de redistribuer les rapports de force au sein de l’exécutif. Edouard Philippe n’est-il pas aujourd’hui en possession des « clefs du camion » ? Pendant l’affaire Benalla, il a été le seul à tenir la baraque dignement au sein de la Macronie. La semaine dernière, il était plutôt à son avantage lors de la rentrée de l’Emission politique sur France 2, jouant finement la défense et le match nul face à Laurent Wauquiez, ce qui, compte tenu du contexte, apparaissait comme un résultat flatteur. Mardi, il affirmait son autorité, et inhabituellement sa mauvaise humeur, alors qu’on l’interrogeait sur le vrai-faux départ de Gérard Collomb. Mercredi matin, il organisait une passation de pouvoir glaciale avec le ministre démissionnaire Place Beauvau.

Les éléments de langage s’adaptant avec les saisons, la « tempête dans un verre d’eau » a été remplacée par « pas de crise politique », expression répétée comme un mantra par les chevau-légers macronistes. Crise politique, donc ? Très probablement. Assistera-t-on à une capitulation de l’Elysée face au regain d’autorité de Matignon ? Ou serons-nous témoins d’une confrontation entre les deux têtes de l’exécutif avec les clefs du camion pour enjeu ? L’identité du prochain ministre de l’Intérieur constituera sans doute un début de réponse.

Immigration: Mélenchon ne sait plus où donner de la tête


Jean-Luc Mélenchon a publiquement lâché Djordje Kuzmanovic après ses propos sur l’immigration dans L’Obs. Son spécialiste en géopolitique semblait pourtant y défendre la ligne officielle du leader insoumis. Mais pas celle d’une partie de son mouvement. La « vraie » gauche est décidément bien plurielle…


Jean-Luc Mélenchon ne nous avait pas donné l’habitude de lâcher l’un des siens en public. En novembre dernier, il avait mis un point d’honneur à soutenir Danièle Obono. La députée de Paris était au centre d’une polémique après avoir eu des mots maladroits à propos de chauffeurs de la RATP refusant de prendre le volant sur des sièges ayant été occupés par des femmes, et avoir pris la défense de Houria Bouteldja. Pas question de lâcher Obono, donc, même s’il était en désaccord total. On ne livre pas l’une des siennes à la vindicte populaire, surtout lorsqu’elle est attaquée par les adversaire de La France insoumise (LFI). Pourtant, Jean-Luc Mélenchon se fit fort d’allumer des contrefeux. N’était-ce pas dans cet esprit que Djordje Kuzmanovic accorda un entretien à Causeur quelques semaines plus tard, qui fit sans doute s’étrangler de rage tous les amis de Danièle Obono et Clémentine Autain ? L’orateur national de LFI, spécialiste des questions géopolitiques y expliquait déjà ce qu’il pensait de l’immigration économique.

Il « ne sert à rien d’utiliser des expressions qui énervent nos amis »

Jean-Luc Mélenchon vient de désavouer ce dernier, cette semaine, après un entretien du même acabit dans l’Obs. Et il l’a fait publiquement, humiliant Djordje Kuzmanovic, le jetant en pâture à tous ses adversaires qui n’y croyaient plus. Pourtant, l’hebdomadaire avait aussi donné la parole à Clémentine Autain. Chacun pouvait ainsi donner sa propre vision des phénomènes migratoires, alors que la position de Sahra Wagenknecht, qui préside aux destinées de Die Linke, partenaire allemand de LFI, fait débat dans toute la gauche européenne. L’autre jour, sur BFM TV, Jean-Luc Mélenchon avait lui-même mis ses pas dans ceux de sa collègue d’Outre-Rhin sur les questions d’immigration, ce qui rend d’autant plus incompréhensible le désaveu de Djordje Kuzmanovic.

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Quelle mouche a donc piqué l’ex-candidat à la présidentielle ? L’Obs avait, il est vrai, fait une erreur en présentant Kuzmanovic comme son « conseiller ». Cela suffit-il à motiver le courroux de Mélenchon ? Primo, l’interviewé n’est pas responsable des erreurs de l’hebdomadaire. Et secundo, il n’y avait quand même pas de quoi motiver une telle prise de distance. Le Monde a consacré un long papier à cette affaire et on peut y lire les explications gênées d’un membre du premier cercle mélenchoniste, Alexis Corbière. Le député de Montreuil indique qu’en mettant ainsi l’accent sur l’immigration, Djordje Kuzmanovic favorise l’agenda d’Emmanuel Macron plutôt que celui de La France insoumise. Cela se discute. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas faire le même reproche à Clémentine Autain, qui répond aux questions de l’Obs sur le même sujet ? Corbière ajoute qu’il « ne sert à rien d’utiliser des expressions qui énervent nos amis ». Quand on connaît la propension et parfois le plaisir de Jean-Luc Mélenchon lui-même à céder à ce péché mignon, cette expression prête à sourire voire provoque une franche rigolade.

Sur un plateau

Mais c’est Jean-Luc Mélenchon qui est venu lui-même (à moins qu’il ne s’agisse de son préposé à la tenue de son compte Facebook) donner sa vérité sur le réseau social, répondant à un spécialiste de l’opinion qui voyait dans ce désaveu une erreur stratégique : « Vous ne comprenez rien au moment. Et vos injonctions viennent de trop loin de pour être reçues », fustigeait-il peu aimablement, confirmant la thèse avancée par Corbière, selon laquelle Djordje Kuzmanovic avait péché par manque d’appréciation du tempo politique.

A vrai dire, on ne comprend pas davantage. Non pas ce qu’il dit à propos du fameux « moment », mais l’attitude de Jean-Luc Mélenchon dans cette histoire. Il semblait pourtant avoir compris que la majorité de son électorat à la présidentielle penchait davantage vers les thèses de Kuzmanovic que vers celles d’Autain. Les marges de progression de LFI se situent clairement dans des secteurs de l’opinion qui réclament davantage de contrôle de l’immigration. Dès lors, on peut largement retourner à Mélenchon l’argument d’opportunité.

Il ne reste donc qu’une seule explication à ce désaveu public. C’est par facilité que Mélenchon a donné la tête de l’un des siens à ses adversaires de Génération.s et du PCF, qui la lui réclamaient depuis des mois. Il l’a fait sur un plateau. Et d’autant plus piteusement que c’est la première fois qu’il s’y prête.