La première erreur de Mélenchon ?

De l’avis général, Jean-Luc Mélenchon réussissait un très bon début de campagne présidentielle. Alors qu’il se présente pour la première fois à cette élection si personnalisée, il avait jusque là réussi un sans-faute, couronné par une prestation de belle facture jeudi dernier dans « Des paroles et des actes » sur France 2. Il avait en outre réuni six mille personnes à Nantes lors d’une réunion publique. 6000 à Nantes, c’est fort !

Le candidat du Front de Gauche sait qu’il est encore loin derrière Marine Le Pen dans les intentions de vote des ouvriers et des employés. Il sait aussi qu’une partie d’entre eux hésitent entre elle et lui. Et, afin de les convaincre, il a décidé de passer la surmultipliée en attaquant, encore une fois[1. Il y a quelques mois, il l’avait qualifiée de « fasciste ». Marine Le Pen a déposé plainte pour injure publique.], la candidate du Front National, la taxant de « semi-démente ».

Si Jean -Luc Mélenchon veut mon avis[1. Dont il se contrefout certainement mais je le donne quand même.], il s’agit d’une erreur politique majeure. Je m’explique.

La politique vue comme la bataille pour des parts de marché, ce n’est pas ma cup of tea, ni celle du candidat du Front de gauche mais convenons que cela y ressemble de plus en plus. Dans une élection aussi personnalisée, alors que l’électorat est à peu près aussi volatile qu’une clientèle, on peut exceptionnellement s’autoriser à quelques comparaisons de type commercial.

Nous avons là une frange de l’opinion-clientèle qui hésite entre deux candidats, un peu comme s’ils hésitaient entre une Renault et une Peugeot. Si vous travaillez pour Peugeot et que vous savez que le prospect qui est en face de vous hésite entre les deux marques, quelle doit-être votre attitude ? Pensez-vous qu’il soit intelligent d’annoncer tout de go que « Renault c’est de la merde »(ou de la semi-merde, en l’occurrence) ? De toute évidence, le client prendra en partie pour lui l’insulte, considérant que le vendeur ne le trouve pas très malin d’hésiter entre son produit génial et l’excrément en question. Dire à un électeur hésitant entre Mélenchon et Le Pen, que le vote pour l’un d’entre eux relève à moitié de l’asile, c’est le prendre pour un imbécile. Et les clients comme les électeurs n’aiment pas cela. Comme il m’arrive parfois de le dire : « je sais que je suis con, mais je n’aime pas qu’on me le dise. »

Marine Le Pen l’a d’ailleurs bien compris. Lorsqu’elle critique Mélenchon, elle ne l’insulte pas[2. Sauf à considérer que « Yvette Horner de la politique constitue une injure »]. L’argumentaire vis-à vis de son concurrent est le suivant : « Il est sur la bonne voie, mais il ne va pas jusqu’au bout de sa logique ». Ce qui, traduit en langage pour notre vendeur de Peugeot, revient à dire : » Je comprends que vous soyez tenté par le véhicule de la concurrence, mais regardez celui que je vous propose, il a une meilleure tenue de route, roule plus vite. Asseyez vous. Prenez le volant. Vous êtes bien installé, n’est-ce pas ? » Elle a d’ailleurs réagi très finement à la saillie de son concurrent en évoquant « cet homme charmant, affable et presque petit garçon » lorsqu’il converse avec elle hors-caméra.

Jean-Luc Mélenchon a donc effectué sa première erreur de campagne, si l’on considère que ce sont les ouvriers et les employés qui étaient visés. Mais il est possible qu’il fasse un autre calcul. Pense t-il en secret que ceux-là sont déjà perdus ? En frappant à bras raccourcis sur la candidate du FN,  ne dispute t-il pas plutôt  à François Hollande une partie de l’électorat désormais traditionnel du Parti Socialiste (fonctionnaires, professions intellectuelles…), souvent très sensible au combat contre l’extrême-droite ? C’est une option qu’il ne faut pas écarter. Mais en faisant une croix terranovesque sur les ouvriers et les employés, il n’aurait pas fait là une erreur de campagne, mais une vraie faute politique.