L’irresponsable diplomatie de l’émotion

Il se trouve que mes amis politiques et moi sommes la plupart du temps désignés comme souverainistes. Certains d’entre nous revendiquent ce terme, d’autres le rejettent mais l’essentiel n’est pas là : dans la bouche de ceux qui nous désignent, il ne s’agit pas d’un compliment. La plupart du temps, il est accolé à d’autres substantifs encore moins aimables comme nationalistes, xénophobes, néo-pétainistes et des qualificatifs tout aussi gratifiants : anachroniques, moisis, nauséabonds et d’autres encore.

Non seulement, il n’est guère agréable de se voir ainsi montré du doigt -je n’ose emprunter le mot « stigmatisé », mais les derniers développements de l’affaire Cassez peuvent légitimement nous mettre en colère. On voit ainsi le ban et l’arrière ban de nos contempteurs, Nicolas Sarkozy pour les politiques et Alain Duhamel pour les médiacrates, se comporter comme des franchouillards de la pire espèce, décrétant que la justice mexicaine n’est pas digne de juger une de nos concitoyennes, condamnée pour un des crimes les plus graves dans ce pays. Certes, soixante années de prison peuvent nous apparaître disproportionnées si on compare à la peine qu’elle aurait encouru sous nos latitudes pour le même chef d’accusation. Mais on a du mal à imaginer que le Gouvernement français aurait la même attitude par rapport à un Français condamné à une peine équivalente de l’autre côté du Rio Grande, là où on se fait aussi une grande spécialité de séjour très-longue-durée au pénitencier.

Ce que nous disent Sarko, Duhamel mais aussi l’ineffable Romero, c’est que les Mexicains sont des sauvages dont les juges sont tous des incapables au mieux, des corrompus au pire. Nous ne nions pas que, dans le cas de Florence Cassez, une erreur judiciaire ait pu être commise. Mais l’état de notre institution judiciaire nous donne t-il la légitimité de critiquer les Mexicains ? Imaginons une seconde qu’un ressortissant de Guadelajaja ou de Mexico, boulanger, prêtre ou huissier, soit condamné en première instance pour crime pédophile par le tribunal de Boulogne sur Mer. Que le président mexicain reçoive les parents du « présumé coupable », pour reprendre le lexique présidentiel, et annonce que chaque personnalité mexicaine devra évoquer son cas lors de toute manifestation dans le cadre d’une année française au Mexique.

On me dira qu’il ne faut pas généraliser, qu’en l’espèce les institutions judiciaires ont bel et bien fauté. Et on aura tort. D’autres exemples ? On en a tout plein en magasin !

Lors de l’affaire Bertrand Cantat-Marie Trintignant, on a vu tout le tout-Paris demander d’urgence que le procès n’ait pas lieu en Lituanie, ce pays d’arriérés, mais en France ;

A propos de Cesare Battisti, on a entendu des zélateurs de l’union européenne, des personnalités souhaitant même une justice européenne unique, se battre de toutes leurs forces pour que cet ancien des Brigades Rouges ne soit pas rendu à l’Italie, ce pays aux institutions à ce point totalitaires, qu’il a fondé avec nous et quatre autres l’Europe communautaire ;

Lorsqu’il s’agissait de libérer Ingrid Betancourt, notre gouvernement pesa de tout son poids pour que son homologue de Bogota n’intervienne point, craignant que l’incompétence des autorités colombiennes n’aboutisse au découpage en rondelles de l’otage. C’est pourtant l’armée de Colombie qui finit par délivrer Ingrid Betancourt des FARC ;

En république dominicaine, enfin, on a vu encore deux demoiselles, convaincues de trafic de drogue, ramenées par le ministre Joyandet, grâce à l’influence de Madame Bruni-Sarkozy. Le procès dominicain ne souffrait là d’aucune suspicion. Quant aux prisons de la Dominique, leur confort vaut bien celui de la Maison d’arrêt de Besançon. On était pourtant guère loin, là encore, d’afficher le portrait des héroïnes[1. Je vous assure qu’il ne s’agit pas d’un jeu de mot.] aux frontons de nos mairies. Alain Joyandet, candidat à la présidence de Région de Franche-Comté, a pu mesurer que ce rapatriement ne lui avait pas apporté une voix supplémentaire. Il est même possible qu’il en ait perdu quelques unes, comme le prévoyait Gil Mihaely, en particulier parmi ceux qui connaissaient les activités et fréquentations des jeunes filles en question.

Le mépris affiché par nos gouvernants, une grande partie de notre presse et autres belles âmes du show-business à l’endroit de démocraties comme la Lituanie, le Mexique, la République dominicaine ou l’Italie, confine à la xénophobie. Cette même xénophobie dont ces élites autoproclamées n’hésitent pas à taxer leur peuple quand il ne vote pas comme il faut, parfois influencé par de méchants souverainistes.

On me dira que si Florence Cassez était ma soeur, ou ma cousine, je ne réagirais pas de la même manière. Sans aucun doute. Mais comment réagirait-on si le Président d’une puissance plus importante que la nôtre, Obama ou Hu-Jintao, réclamait la libération du kidnappeur de sa femme ou de son père ? D’autre part, un chef d’Etat doit-il prendre la responsabilité de mettre en péril les relations diplomatiques avec un pays de 112 millions d’habitants sur le cas Florence Cassez ?

Responsabilité. Que ne l’a t-il à la bouche, Nicolas Sarkozy, ce beau mot. A propos des policiers, des magistrats et bien d’autres. Il serait temps qu’il commence par en mesurer lui-même toute la dimension. Les relations franco-mexicaines fragilisées par cette surréaliste conférence de presse où les parents de Florence Cassez se tenaient debout derrière lui, comme s’il était lui-même otage, ne plaident pas en sa faveur. Quelques heures plus tard, c’est le Mexique qui a annulé l’année mexicaine en France.