« Un système oligarchique pervertit l’économie de marché »

Le 12 mai dernier, Causeur publiait une interview de Nicolas Dupont-Aignan par Jérôme Leroy. En exclusivité pour le blog, Jérôme a bien voulu me faire parvenir l’ensemble du dialogue afin que j’en publie -en deux parties- les moments occultés il y a un mois.

 

Jérôme Leroy – Après une parenthèse utopique de politique fiction heureuse, votre livre s’ouvre sur Maestricht, précisant la date fondatrice. Précisément, comment expliquez-vous que toutes les tentatives de rapprocher les Républicains des deux rives depuis 92 aient d’une certaine manière échoué, alors que nous étions tous plus ou moins prêts ?

Nicolas Dupont-Aignan – Pour deux raisons. Le clivage droite/gauche imprime les consciences, et une sorte de sectarisme -à droite ou à gauche, qu’importe,- empêche de dresser des ponts. Et le peuple français n’avait pas encore pris conscience de l’inanité et  du caractère totalement dépassé et faux de ce clivage. Aujourd’hui, du fait du bilan général, les Français ouvrent les yeux. Nous étions en quelque sorte en avance sur notre temps. Je suis absolument convaincu que l’élection de 2012  ne va pas se jouer sur le clivage droite/gauche, mais sur le clivage mondialisation-oligarchie/réveil du peuple-République, donc sur ce concept de libération du peuple.

JL – C’est ce qu’on avait cru à un moment donné avec l’expérience de JP Chevènement, comment l’analysez-vous rétrospectivement alors qu’il avait osé franchir le pas par rapport à Philippe Seguin ?

NDA – C’était trop tôt. Il y avait encore l’espoir dans chacun des camps qu’il pourrait changer les choses. La droite et la gauche ont donc continué à tromper les Français. L’échec de l’expérience Sarkozy prouve bien que sans remettre en cause le cadre, on demeure dans le verbe.

JL – La question peut paraître iconoclaste pour un gaulliste, mais n’est-ce pas dû aussi aux mécanismes et aux logiques partisans propres à la Vème République, dont le mode de scrutin ?

NDA – C’est évident. Il faut peut-être imaginer un peu de proportionnelle. Ce sera la surprise de 2012. Je suis surpris par le nombre de courriers que je reçois de gens de gauche qui veulent voter pour moi parce que je suis le seul à remettre en cause ce cadre autoritaire et anti-démocratique qui est en train de ruiner notre modèle économique et social.

JL – Même si effectivement la monnaie est la mère de toutes les batailles [voir entretien sur Causeur], n’avez-vous pas peur d’oublier d’autres abandons de souveraineté, notamment dans le domaine de la politique étrangère ?

NDA – C’est simple à reprendre, si je puis dire. On peut sortir de l’OTAN assez facilement. Pensez qu’en période de disette budgétaire on envoie 800 militaires au quartier général de l‘OTAN ! Le cœur du problème, c’est la marge de manoeuvre budgétaire et économique. Sortir de l’euro c’est une bulle d’oxygène pour nos entreprises et c’est retrouver notre liberté monétaire. C’est au coeur de tout. On règle d’un côté le problème du budget, donc du financement de nos services publics, et on règle le problème de la croissance économique et de la compétitivité du pays. Avec une seule clé, ce qui est beaucoup. Voilà pourquoi je me suis concentré là dessus. Mais il y a d’autres exemples. Il y a l’aspect législatif, le fait que le Parlement français n’est là que pour recopier des directives décidées par d’autres. Tout est une question de liberté. Il faut reprendre en main notre liberté juridique, législative, monétaire, de défense.

JL – J’en arrive à une forme de contradiction que j’aimerais voir éclaircie. Il s’agit pour vous très clairement de casser la logique financière propre au capitalisme mondialisé devenu à peu près fou. Comment pouvez-vous envisager de le faire sans rompre d’une manière ou d’une autre avec l’économie de marché, en reprenant une économie fortement administrée. Préconisez-vous finalement un libéralisme national ?

NDA – Aujourd’hui, les petits entrepreneurs ont très bien compris que l’économie de marché était totalement pervertie dans un système oligarchique. Il n’y a pas incompatibilité entre une économie de marché régulée et une reprise en main des intérêts stratégiques de l’Etat. On peut, d’un côté, baisser les charges sur les PME et ,de l’autre, taxer les grands groupes. On peut, d’un côté, libérer les initiatives dans notre pays et, de l’autre, investir massivement dans le secteur de l’énergie en renationalisant EDF, GDF et Total et en faire les vecteurs d’investissements stratégiques. Je n’oppose pas les deux. Nous avons besoin  d’un minimum d’esprit d’initiative. La France ne doit pas s’enfermer dans une espèce de néo-soviétisme dangereux qui casserait l’initiative privée. Elle ne doit pas être étouffée au niveau local par des charges, des réglementations. Mais elle doit être libérée de l’emprise oligarchique. Malheureusement, on fait exactement l’inverse à l’heure actuelle. On accable les petits entrepreneurs et on permet à des grandes entreprises -que j’appelle les oligarques- de s’emparer des services publics et des profits d’une rente sans aucune concurrence, ce qui les dissuade d’investir dans l’économie réelle.

JL – Comment inverser la tendance ?

En se débarrassant de ces parasites que sont les oligarques du régime, les grandes banques, le secteur de l’énergie. Tous ces gens fonctionnent dans une économie mixte et non plus privée. Mais à la différence de l’économie mixte de Mitterrand, c’est le privé qui commande l’Etat ! C’est dangereux. On a besoin d’initiative privée, de concurrence. L’emploi se créera par des initiatives ; le peuple français est inventif ; il y a de très bons entrepreneurs dans notre pays. Mais une petite caste de 2 à 3000 personnes s’est emparée des leviers de commande et est en train de complètement appauvrir et affaiblir notre pays. Cela rappelle un peu les fermiers généraux à la veille de la Révolution. . C’est ce qu’il faut casser pour libérer les énergies.

JL – Quels sont les services publics auxquels il ne faudrait pas toucher ? Pour lesquels on dit « le périmètre du marché s’arrête là » ?

NDA – L’éducation, la santé qui sont aujourd’hui les deux prochaines cibles. C’est tellement plus simple pour les oligarques de conquérir des marchés publics qu’ils privatisent et qu’ils rackettent que d’investir dans l’économie réelle, dans la science, d’obtenir de nouvelles positions. Il faut cadenasser le secteur de l’éducation, de la santé, reconquérir le secteur de l’énergie -absolument vital-et celui des banques, du crédit, et des transports. Tout simplement parce que dans ces secteurs, il n’y a pas de concurrence privée. Or, il y a nécessité pour un pays de taille moyenne d’avoir des économies d’échelle. Il faut donc rétablir certains monopoles publics et rompre avec les accords de Barcelone de libéralisation. C’est simple, et c’est une question d’efficacité, pas idéologique. Il faut aussi revoir le fonctionnement de certaines entreprises publiques, pour éviter qu’il y ait des citadelles de confort clientélistes. Il ne s’agit pas de dire « le public est toujours génial ». Pour le reste, il faut au contraire libérer les initiatives.

JL-: Pensez-vous que le monde enseignant soit une citadelle par exemple ?

NDA – Oui et non. L’administration du ministère est une citadelle où règnent notamment les idéologues pédagogistes qui ont fait tant de mal.

JL – Que pensez-vous de l’autonomie des établissements scolaires ?

NDA – J’y suis totalement hostile. C’est une aberration, comme l’autonomie des rectorats. Soit on a un système privé -et j’y suis hostile- soit on a un système dirigé, mais on ne peut pas avoir un système en apesanteur.  C’est la pire des situations. Il faut remettre sous tension l’éducation nationale. Après l’emploi, ce sera la deuxième priorité de ma campagne présidentielle.