Une autre histoire de la présidentielle 2017 (1/3)

Février 2017, François Bayrou se déclare candidat à l’Elysée

 Mercredi 22 février 2017

Les chevau-légers du macronisme faisaient feu de tout bois. L’annonce de la candidature de François Bayrou tombait bien mal. Le maire de Pau l’avait faite dans l’après-midi au cours d’une conférence de presse. « La France doit refuser l’aventure. Marine Le Pen représente l’aventure anti-européenne, l’aventure de l’isolement et du repli. François Fillon représente désormais l’aventure de l’immobilisme car il n’est désormais plus en position – même s’il était élu – de mettre en œuvre son programme. Emmanuel Macron, c’est l’aventure du déracinement, le porte-drapeau d’une élite hors-sol, le triomphe du consumérisme. La tentation de le soutenir m’a effleuré. J’y ai complètement renoncé après qu’il a lancé à la tribune qu’il n’y avait pas de culture française. J’ai donc décidé de présenter ma candidature à l’élection présidentielle ».

Au QG d’Emmanuel Macron, après une dizaine de minutes d’hésitation, entre le silence méprisant et l’offensive armée, le chef lui-même avait opté pour la seconde option. A grands renforts de tweets, « l’irresponsabilité », et « l’égocentrisme », censé prendre un double-sens avec François Bayrou, étaient fustigés, par les porte-parole officiels comme officieux. Dans l’open-space du Figaro, la journaliste Eugénie Bastié se souvint de l’appel téléphonique qu’elle avait reçu de lui début février, juste après une chronique matinale : « vous avez raison, Charles Péguy aurait vomi le progressisme d’En Marche ». Depuis ce jour, elle était convaincue de cette candidature. Comment pouvait-il en être autrement ? Pourquoi prenait-il la peine de l’appeler pour la féliciter si c’était pour se rallier la queue basse à Macron deux semaines plus tard ?

Jeudi 2 mars 2017

Assis dans une banquette du café Bonaparte à Saint-Germain-des-Prés, Bruno Le Maire se demandait si c’était la pratique de la course automobile qui avait doté François Fillon de cette mentalité de tête brûlée. « Imagine-t-on François Fillon mis en examen » ? C’était désormais le cas. Comment pouvait-il se renier à ce point ? Justifier cette volte-face par l’idée d’un complot politico-judiciaro-médiatique ourdi dans un « cabinet noir » sis rue du Faubourg-Saint-Honoré avait quelque chose de pathétique. Confier l’orchestration de cette musique à Sens commun, dans un grand raout au Trocadéro, avait quelque chose de suicidaire. Trop c’était trop. Il ne pouvait participer à une telle aventure. Il fallait que Fillon renonce à cette candidature, qu’il laisse Juppé y aller à sa place.

La décision de Le Maire était prise. Il ne soutiendrait pas Fillon. Si LR désignait un autre candidat, il jouerait le jeu. Dans le cas contraire, ce serait sans lui. Et il rebondirait ensuite chez Macron. Ou chez Bayrou. Mais il rebondirait bien quelque part. Du haut de ses 2% à la primaire de la droite, Le Maire se voyait déjà ministre à un poste régalien. Sauf si Fillon finissait par l’emporter. Dans ce cas-là, pour lui, ce serait les mines de sel. Ou au mieux, beaucoup de temps pour venir déguster un thé au Bonaparte.

Lundi 6 mars 2017

Alain Juppé en avait terminé avec sa conférence de presse. Il avait dénoncé la radicalisation du noyau dur des militants LR, cette droite qui s’était massée place du Trocadéro la veille. Encore sonné par sa défaite à la primaire, actée dès le premier tour, le 20 novembre, il avait définitivement perdu l’espoir de devenir président. Et il avait choisi d’en rendre responsables les militants de son parti. Alors qu’il savait très bien que sa propre histoire lui interdisait de prendre la succession de Fillon. Comment pouvait-il, lui condamné dans la plus grande affaire d’emplois fictifs de la Ve République, prendre la succession d’un candidat soupçonné dans une affaire du même genre ? Une minute après l’annonce de sa candidature, ce rappel fleurirait par centaines de tweets et de posts Facebook. On en rirait. On déplorerait à juste titre l’absurdité de la situation.

Juppé voyait aussi avec intérêt la montée dans les sondages de son ancien allié Bayrou. En moins de deux semaines, il avait déjà atteint un score à deux chiffres. Il avait pris deux points à Macron, et deux autres à Fillon. Il restait sept semaines. Avec la candidature du maire de Pau, le prix du ticket pour le second tour serait moins cher que prévu. 19 ? 18 ? 17%, même ? Jamais une élection présidentielle n’avait été plus ouverte et plus incertaine. Bayrou élu, Juppé se voyait déjà de retour à Matignon, vingt ans après. Quelle revanche ce serait. « Wait and see », comme disent les Anglais. Rester à Bordeaux. Attendre le 23 avril. Patiemment.