A perdre Allen.

Je n’ai pas vu To Rome with Love, le dernier film de Woody Allen, mais ce n’est pas non plus mon boulot. Laurent Dandrieu vous a dit ici même la semaine dernière ce qu’il convenait d’en penser, et du coup je suis moins pressé.

Dans le cadre de cette chronique, en revanche, j’ai vu pour vous Woody en promo au Grand Journal de Canal Plus. Six minutes seulement mais, semble-t-il, presque autant de gags qu’en une heure cinquante et une minutes de film. Désolé, Laurent : j’ai eu la meilleure part !

Ressort comique de cette interview, dont Michel Denisot n’a sans doute pas goûté tout le sel : le contraste entre ses questions convenues et les réponses faussement plates de Mr. Allen. Sur la base de cette répartition des rôles, leur duo fonctionne à merveille. 

« Après Londres, Barcelone et Paris, vous célébrez Rome. Pourquoi cet amour des grandes villes d’Europe ? » Visiblement, Denisot a bossé ses fi­ches. « Quand j’étais jeune, répond l’autre, je voulais devenir cinéaste européen, et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas possible. Mais comme les Européens étaient les seuls à bien vouloir financer mes films, je me suis mis à parcourir toute l’Europe, et c’est comme ça que je suis devenu un cinéaste étranger ! »

« Dans votre film, enchaîne Denisot, toujours plus pointu, vous jouez un metteur en scène retraité qui a peur de tout, y compris de l’avion. Est-ce vous ? » « En effet, j’ai toutes sortes de phobies, dont celle de l’avion. Et bien sûr que j’aurais préféré jouer un jeune premier, mais ce n’est plus de mon âge… »

Ainsi chaque réponse de Woody fait-elle paraître un peu plus plate l’interview de Denisot, jusqu’à ce qu’il reprenne la main avec une question en forme de clin d’œil franco-français : « Comment ça se passe quand, comme dans votre film, un homme “nor­mal” devient soudain célèbre ? », appuie-t-il sous les rires du pu­blic. Visiblement, notre invité se demande si c’est de l’humour français… Mais qu’importe ! Il répond “à plat”, comme d’hab : « Tout vous arrive du jour au len­demain, des choses merveilleuses mais aussi des catastrophes… N’empêche, quand on a le choix, il vaut mieux être célèbre ! »

Amusant, Woody Allen dans son rôle de vieux monsieur aimable qui n’en a plus rien à foutre de rien. Aussi drôle, même, que l’autre vieux monsieur de son film. Et s’ils ne faisaient qu’un ? Dans l’extrait qu’on nous montre, son personnage s’angoisse comme lui dès que l’avion traverse une zone de tur­bulences : « Détends-toi », lui dit sa femme. « Impossible, répond-il, je suis athée ! »

Réplique spirituelle certes, mais guère nouvelle pour les familiers de l’esprit allénien. C’est même ça, semble-t-il, le problème du Woody Allen nouveau : par paresse ou par fatigue, il tourne en rond. Or, quand un cinéaste devient moins créatif dans ses films que dans ses interviews de promo, il est temps pour lui de se ressaisir – ou de se reconvertir dans la promo.

Publié pour Valeurs Actuelles, le 12 juillet 2012