Bons et mauvais élèves

Etudiants d’origine modeste qui rament à la fac, gosses de riches qui friment dans les grandes écoles : dans le documentaire de France 2, devinez qui sont les bons et les méchants ?

Deux mardis de suite, France 2 a diffusé une série documentaire intitulée Génération quoi ? Bon titre pour un bon thème, quoique pas tout à fait neuf: le malaise de la jeunesse.

Le premier volet, consacré aux étudiants, s’ouvre sur le campus de Cergy. « Cette université est socialement très mélangée, et même en droit, ce qui est rare » explique doctement le commentaire. On a beau parler des facs et être en 2013, à France 2 le système des bons points n’est pas mort.

Justement, la caméra nous transporte dans un autre établissement de Cergy, un autre monde devrait-on dire : l’ESSEC. Là, le commentaire se mue en réquisitoire contre ces étudiants de luxe, soupçonnés de ne bosser qu’en pensant à leur future réussite sociale !

Aurélie, qui y entame sa première année, ose même l’avouer à visage découvert : elle a intégré cette grande école « pour avoir une vie confortable par la suite ». Mais, après quelques mois, rassurez-vous, elle va commencer à s’interroger sur le sens de cet esprit de compétition qu’elle recherchait au début. Bon point pour elle aussi!

Côté fac, les diplômes offrent généralement de moins hautes perspectives. Sabrina, 25 ans, le confirme : « J’en avais marre de ne rien avoir dans la vie, même pas un diplôme utilisable dans le monde professionnel. » Du coup, après une licence d’histoire qui lui avait permis d’accéder à des métiers aussi divers que serveuse, caissière ou surveillante, elle a repris son cursus.

Seuls 10 % des jeunes issus de milieux populaires font des études supérieures, apprend-on. Ils sont souvent boursiers, et contraints d’exercer des petits boulots en parallèle. Ceux-là s’orientent généralement vers des disciplines , qui, comme le droit, offrent de réelles perspectives d’emploi, fût-il modeste. Mais la plupart des disciplines universitaires semblent être d’efficaces remparts contre tout risque d’embauche ultérieure…

Romain, élève à l’ESSEC, n’a pas de ces soucis : « C’est une question que je me suis jamais vraiment posée : est-ce que je vais avoir un emploi ? » La tenue costume-cravate que porte cet étudiant pré-soixante-huitard achève de le ranger du côté obscur de la Force.

On l’aura compris, la bonne idée de départ  est gâchée ici par un manichéisme assez systématique sur fond d’approche sociologique pataude ; on dirait une antisèche sur Pierre Bourdieu. D’un coté une jeunesse laborieuse qui tente de s’en sortir en ramant à la fac ; de l’autre une « élite » de gandins arrogants, formatés pour gagner et uniquement mus par l’appât du gain.

Ce monde en noir et blanc est illustré par un exemple, que dis-je un modèle : la conversion progressive de l’étudiante de l’ESSEC, qui prend peu à peu ses distances avec son école… C’est même une rédemption à laquelle on assiste : elle choisira finalement de partir pour un semestre dans une fac quelconque à l’autre bout du monde…

Le temps des études devient une expérience humaine avant tout, un cheminement introspectif pour jeunesse qui gamberge. Erasmus n’est plus un dispositif  de coopération universitaire interétatique: c’est un pèlerinage.

Publiés dans Valeurs actuelles, le mercredi 30 octobre 2013