Drames de la cohabitation

Plaire, ou convaincre ? À ce jeu-là, Mitterrand avait écrabouillé Rocard. Le match Hollande-Valls s’annonce plus serré…

« On ne se hait vraiment bien qu’en famille », disait Sacha Guitry. Mais Mitterrand et Rocard étaient-ils vraiment de la même famille ? Certainement pas, répond le documentaire diffusé sur France 5 dans sa collection « Duels ». Sous un titre explicite – Mitterrand-Rocard, la haine et le mépris –Lucie Cariès nous fait revivre la guerre, ouverte ou secrète, que les deux hommes n’ont cessé de se livrer trente ans durant.

Tout les sépare, « comme s’ils ne respiraient pas le même air », note un journaliste ; et Jean-Paul Huchon, ex dircab de Michel, de préciser : « Chez Rocard, il y avait plus de détestation que de mépris ; chez Mitterrand, plus de mépris que de détestation ». La balle au centre !

Cette incompatibilité d’humeur se double évidemment de désaccords politiques. En 2009, Rocard fêtait ses « soixante ans d’engagement socialiste » ; même à sa mort, Mitterrand n’en alignait pas autant. C’est qu’il avait flâné un peu partout, le « promeneur du Champ de Mars ». À trente ans déjà, il aurait pu signer un Guide du Routard politicien.

Dans les années 70, outre le « débat de fond » qui fait fureur entre première et deuxième gauches, les deux hommes cultivent une inexpiable rivalité personnelle. Mitterrand ne cessera d’en sortir vainqueur, et pour cause : il fait de la politique, lui, quand l’autre fait encore joujou avec ses idées.

Pauvre Rocard ! Toujours un coup de retard… Après avoir trop attendu pour rallier Mitterrand, il se croit bientôt en situation de le contrer, puis de le défier. Pas longtemps, certes… À peine lui a-t-il mordillé le mollet qu’il est reconduit à sa niche.

En 88 pourtant, sondages obligent, le président réélu l’appelle à Matignon ; Michel tient-il enfin sa revanche ? Hélas il ne tient rien du tout, et son supérieur hiérarchique va se charger de le lui faire savoir.

Fin 90, Mitterrand n’hésite même plus à le rabaisser en public chez Anne Sinclair : « Je suis Président, Michel Rocard est Premier ministre, ce qui est déjà fort bien, et conforme à ses qualités. » Rocard humilié, Rocard martyrisé – et pour finir Rocard congédié sans préavis.

Pourquoi ce combat inégal ? « Mon vrai problème, se rassure encore le veuf cocu, c’est que Mitterrand n’était pas un honnête homme. » Allons Michel, un peu de sérieux ! Le vrai problème, c’est que tu t’en rendes compte maintenant, et accessoirement que tu n’aies jamais rien compris aux rapports de force.

Depuis le 1er avril, les médias ont pas mal glosé sur la nouvelle cohabitation « gauche-gauche » entre Hollande et Valls : et si, soudain, surgissait entre eux une sorte de rivalité  –  par exemple dans la perspective de 2017 ? Et qui, cette fois-ci, serait le chat et qui la souris ?

Ce qui est sûr, c’est que ce match-là n’opposera pas un utopiste à un cynique, mais deux politiciens de la même catégorie ; le spectacle ne s’en annonce que plus passionnant.

 

[Article publié dans Valeurs Actuelles]