Hessel et les gens bons

Soirée spéciale “indignation”, vendredi dernier sur France 5 : Franz-Olivier Giesbert consacrait à cet intéressant phénomène le troisième numéro de sa mensuelle, 2012 : les grandes questions. Le concept de l’émission, selon les propres termes de son patron : « mettre les grandes idées à l’épreuve des faits ». Sûr qu’avec l’“indignation”, ça allait être coton. 

Invité vedette de la soirée, naturellement, Stéphane Hessel, « le pape de l’indignation, notre trésor national », comme le présente Giesbert avec une emphase nettement teintée d’ironie. Pour parler de son grand oeuvre, l’intéressé, lui, a le triomphe presque trop modeste : Ce « petit livre » au « succès exagéré »… minaude-t-il.

Autour du grand homme et de son “petit livre”, donc, FOG a réuni un plateau prestigieux : pas moins de trois philosophes, plus une économiste et même un neurobiologiste (pour parler du “siège de l’indignation dans le cerveau” !).

Mais que pèsent tous ces experts et leurs arguties face à la statue du Commandeur Hessel, avec ses chiffres qui parlent pour elle : 30 pages dont 15 de texte, 4 millions d’exemplaires vendus sur les 5 continents et 94 ans – « bientôt 95 », précise le coquet.

Car cette statue-là aussi parle, sauf qu’elle ne sait que répéter en boucle le même mantra : « Indignez-vous avec moi du Mal au nom du Bien ». Qui dit mieux ?

Pour lancer ce cri primal, à vrai dire, même quinze pages ça fait beaucoup. Mais la naïveté du message hesselien n’empêche pas la rouerie du messager, qui sait par coeur comment plaire : ne jamais se fâcher, si possible sourire – et toujours faire mine de donner raison à son contradicteur, quitte à suggérer, dans la foulée, qu’on a juste pensé un peu plus profond.

Ainsi notre pape ira-t-il jusqu’à renier trois fois son dogme fondateur : oui, concède-t-il volontiers, l’indignation en soi est vaine si elle ne débouche pas sur l’engagement. (Mais alors, que n’a-t-il intitulé sa brochure “Engagez-vous !” ? )

Seul parmi ses interlocuteurs, Finkielkraut pense exactement le contraire : entre cette émotion que sont l’indignation et l’engagement, il est recommandé de passer par la pensée… À défaut, on risque de se tromper d’ennemi, de problème et donc de solution ; bref, de faire n’importe quoi.

Pour Finky, l’urgence est d’en finir avec le « triple paradoxe de notre intelligentsia » qui consiste à remplacer « l’intelligence par l’indignation ; la morale de responsabilité par la morale de conviction ; la complexité du monde par la simplification extatique des problèmes », suivez son regard…

Il a raison, Alain le stylite : le succès du manichéisme compassionnel qui tient lieu de doctrine à Sa Sainteté Stéphane Ier témoigne d’une inquiétante régression de l’esprit public et du débat démocratique, qui n’avaient pas besoin de ça.

Publié pour Valeurs Actuelles, le 26 janvier 2012