Une brève histoire de Jalons – Tome 5

La paille et le groin

Publié ici en cinq épisodes, ce texte figure en avant-propos de l’anthologie Les Pastiches de Jalons, récemment paru aux éditions du Cerf.

Le cap que Jalons aurait « dû » franchir ensuite, c’est bien sûr le passage de l’artisanat à l’industrie ; une mue hélas ontologiquement impossible pour notre groupe.

Mon frère Karl avait bien une stratégie alternative pour s’introduire dans le Cercle magique : « D’abord on entre, ensuite on avise… » Mais pour ma part, mon statut de dépositaire du Sacré Graal jalonien m’imposait la plus grande vigilance. Je me souvenais des mésaventures de nos amis les Monty Python dans des circonstances comparables… Pour s’introduire dans le château ennemi, ils avaient recouru avec succès au vieux truc du Cheval de Troie ; ils avaient juste oublié de monter dedans.

Pour poursuivre sa croissance, Jalons aurait dû entrer dans une logique de rationalité économique incompatible avec son ADN, comme on dit de nos jours à tout propos. Pour une non-entreprise comme la nôtre, l’alignement sur l’étalon-argent ne pouvait être que mortel.

Au mieux, à l’époque, on aurait fini par faire une sorte d’Infos du Monde, avant de se disperser dans la tristesse et le ressentiment. Au lieu de quoi, j’entretiens les meilleures relations avec les meilleurs d’entre nous, qui n’ont jamais cessé de répondre « Présent ! » aux appels du BuroPoli. Ils étaient encore là, en janvier 2013, mes proches compagnons d’armes, à notre manif revendiquant « Le mariage pour personne ». Nous interpellions alors le chef de l’Etat en personne, pas très porté sur le mariage comme on sait : « Hollande, t’as raison / Le mariage c’est pour les cons ! » scandions-nous notamment, tout en distribuant une Lettre ouverte au Président réclamant la « séparation des sentiments et de l’État ».

Ils étaient là toujours, mais c’est moins surprenant, pour arroser au VIP Room le succès de l’anthologie des pastiches de Jalons. Reste à expliquer pourquoi nous avons cessé de faire des parodies de presse. Outre l’impossible industrialisation de Jalons, il faut compter avec les dix années de procès occasionnés par Fientrevue et la malédiction de Qui choisir

Mais surtout, le temps est passé aujourd’hui des parodies de presse-papier ; où donc est la relève qui devrait se lever pour traduire notre message en langage 2.0 ? Si des volontaires se manifestent, qu’ils le sachent : ils recevront chez nous le meilleur accueil, comme le veau gras au retour du Fils prodigue. Sinon, eh bien, on attendra une génération de plus. « Avec la paille et le temps mûrissent les nèfles et les glands », comme disait le poète.

Basile de Koch

[Fin]