Apocalypses d’hier et d’aujourd’hui

mururoracompJ’étais invité dimanche 18 sur LCI à débattre avec Michel Serres sur le thème « C’était mieux avant ». Mais LCI est apparemment trop pauvre pour m’offrir un billet de train — c’est comme ça que les causeries médiatiques n’opposent que des Parisiens entre eux.
Peu importe. L’idée était stimulante, j’en ai discuté avec des élèves.
J’aurais pas dû.

– Mais M’sieur, vous vous rendez pas compte, la chance que vous avez eue ! Les années 60-70 ! Le plein emploi ! Pas de SIDA ! La liberté sessuelle !
– Ouais ! et peu de concurrence en prépas, parce que vous aviez été triés avant ! »
– Et De Gaulle, c’était autre chose que ce qui est venu après !
– Et l’essence pas chère !
– Et puis… Nous, le terrorisme, Ben Laden, Daesh, des menaces partout…
– Ouais, le vivre ensemble s’effrite…

Ad libitum

Alors je leur ai raconté un souvenir personnel sur ces fabulous sixties.

J’avais onze ans, j’étais allé chez le coiffeur faire rafraîchir ma frange. Et j’attendais sagement. Le siège en vrai skaï me collait aux cuisses — nous portions des culottes courtes, à l’époque. Et je feuilletais Match — le poids des mots, le choc des photos déjà.
Et je me rappelle très nettement un reportage sur ces petits Suisses qui se faisaient construire un abri anti-atomique dans leur jardin.
Je me souviens que ça ne m’avait pas impressionné plus que ça. Nous vivions alors avec la quasi-certitude que nous serions un jour transformés en pommes de terre frites par un Docteur Folamour quelconque — le film de Kubrick date exactement de cette année-là, 1964.
D’ailleurs, qu’écoutions-nous ? Que lisions-nous dans ces merveilleuses Sixties ?

Au moment même où il enregistrait les Elucubrations, Antoine écrivait la Guerre : « La bombe est prête à sauter… » — et ça passait à la télé. Il en a rajouté une couche l’année suivante (1967) avec une très jolie chanson sur le même thème post-apocalyptique, Juste quelques flocons qui tombent.

18868459.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt puis en 1971 nous avons vu le Survivant au cinéma — Charlton Heston tout seul dans Los Angeles après la dernière bombinette… Lui et quelques mutants. Et en cette même année 1971, Christian de Chalonge a sorti l’Alliance, qui se terminait sur un grand éclair blanc auquel ne survivaient que des arthropodes à carapace type scorpions. Le réalisateur remit ça 10 ans plus tard en adaptant Malevil, le roman post-apocalyptique de Robert Merle paru en… 1972. Ah, l’amour libre à deux, trois, douze, avec Catherine Millet dans la réalité et Mimsy Farmer dans la fiction — et la dernière cave ! À partager avec Serrault et Trintignant !Malevil À noter que le roman de Richard Matheson (I am legend), base du scénario du magnifique film de Boris Sagal, remontait aux merveilleuses Fifties — la reconstruction, le plein emploi, le plan Marshall, la bombe. Du début des années 1950 au début des années 1980, trente ans d’optimisme béat.
Impossible de ne pas mentionner, à la fin de cette exaltante décennie, le Dernier rivage, de Stanley Kramer,Le_Dernier_Rivage où Gregory Peck et Ava Gardner (ce qu’il y avait alors de plus beau en homme et en femme, Adam et Eve à l’envers en quelque sorte) attendent sur une plage australienne que les ondes mortelles du dernier lâcher nucléaire arrivent jusqu’à eux et les transforment… en pommes de terre frites. En intégralité sur YouTube, heureux veinards !

Thunderball, le roman de Ian Fleming, raconte un chantage atomique perpétré par SPECTRE. Le livre fut publié en 1961 et le film qui en fut tiré sortit en 1965. Fleming avait déjà donné dans le genre arme fatale avec Moonraker — en 1955. Une certaine continuité dans l’idée. Ah, question enthousiasme et joie de vivre, nous étions gâtés au milieu de cette décennie ! Et l’onde de choc alla jusqu’au début des années 1980, quand Paul Gillon sortit en BD la Survivante — une femme seule s’adonne aux délices équivoques de l’amour robotisé dans un monde où elle est la dernière — ou presque.Couv_10442 Il n’était pas le seul. Vous rappelez-vous le Piège diabolique, où le professeur Mortimer voyage dans le temps, et apprend que dans le dernier quart du XXIème siècle, une guerre nucléaro-bactériologique a tout détruit, et les hommes sont retournés dans leur grotte.
Le film de Peter Watkins qui s’intitulait justement la Bombe est sorti aussi en 1965 — j’allais renoncer à la frange et aux coiffeurs pour de très longues années, sans qu’il y ait vraiment de lien de cause à effet. Il est visible en plusieurs morceaux sur DailyMotion.

Il m’arrivait de lire, quand même, autre chose que les Trois mousquetaires. De la science-fiction, par exemple. Regonflez-vous le moral, essayez Barbe grise, de Brian Aldiss.5837-barbe-grise 50 ans après la dernière guerre bactériologico-chimique qui a rendu tous les hommes stériles, le type le plus jeune a… 50 ans, et de longues théories de vieillards errent dans une Angleterre en ruines, puisque plus personne n’a assez de forces pour faire tourner la machine. À côté de ce défilé de misères décaties, la Route, le très beau roman de McCarthy sur un thème équivalent, est une bleuette.

Inutile de tenter de dresser la liste des « histoires de fins du monde » (18 nouvelles ont été rassemblées sous ce titre accrocheur en 1974). Coppola, qui est aussi un enfant du baby-boom, l’a parfaitement résumé : Apocalypse NOW !

Ainsi parlai-je. Un étudiant un peu plus instruit que les autres a alors pris la parole.
« Ouais — mais comme vous dites… La Route — pas lu le roman… »
« 2006, dis-je.
« Ouais… Mais j’ai vu le film avec Viggo Mortensen il y a 8 ou 9 ans — c’est ici et maintenant. La Somme de toutes les peurs — pas lu le roman, là non plus — c’est la même trouille atomique… en 2002. Et Terminator, hein — comme son nom l’indique, ça termine, hein ! Nous, on a la peur de l’apocalypse, comme vous — mais on n’a pas le plein emploi, et on est forcé de sortir couvert en toutes circonstances… »
« Pas faux », dis-je.
« Et en plus on a eu le pédagogisme qui a fait de nous des légumes… Et Guillaume Lévy et Marc Musso ! Et Jeff Koons ! »
« Ah, certes… »
« Et Paris-plage ! Et… »

Il s’est lancé dans une énumération qui mettait en cause tant de personnalités impersonnelles, d’hommes politiques de stature incertaine, d’artistes à talent discutable — que nous y serions encore ce soir, si je me risquais à reproduire une diatribe qui ne manquait pas de souffle, mais enfin, la verve, je permets rarement qu’un autre me la serve.

Jean-Paul Brighelli