Arles 2018

Arles affichePetit cru cette année. Oh, on trouve encore des perles, mais dans leur majorité les expos vues en une journée très chargée étaient d’un intérêt mitigé.
Donc, si vous passez dans la ville de Françoise Nyssen, notre estimé ministre de la Culture (« estimé » se met au masculin, hé, patate ! c’est une fonction, donc un neutre, pas un attribut féminin ou masculin), sachez quoi voir. Vous éviterez comme moi de transpirer au soleil — et diable, qu’il faisait chaud jeudi dernier !

Le plus redoutable, dans cette ville aux ruelles sagement étroites, afin de conserver ce qu’il se peut de fraîcheur, c’est la traversée de la place de la République, sur laquelle donnent la Mairie (traversez-la, la voûte est superbe), l’église Saint-Trophime (un saint obscur, peut-être envoyé pour évangéliser la Gaule sous le règne de l’empereur Dèce, au IIIe siècle) et l’église Sainte-Anne, par laquelle j’ai commencé mon exploration photographique.
Jonas Bendiksen (un Norvégien, que vouliez-vous qu’il fût d’autre ?) a tiré le portrait, à travers le monde, de sept cinglés qui se prennent, çà et là, pour des réincarnations du Christ.Jonas-Bendiksen- Grand moment. Certains sont de puissants arnaqueurs, et rassemblent des milliers de fidèles. D’autres sont suivis par une poignée de disciples. Tous sont des allumés — ou des escrocs, l’appareil-photo ne fait pas la différence :2478_Jonas-Bendiksen, né en 1977, le Dernier testament, 2017

Puis j’ai traversé la redoutable place — mais il n’était pas encore dix heures, c’était tout à fait supportable— pour aller au Palais de l’Archevêché. Oubliez William Wegman, qui ne s’est pas remis d’avoir deux braques de Weimar et qui colle leur tête sur tous ses sujets — dans un accès prévisible de mauvais goût, c’est donc lui que les organisateurs ont choisi pour l’affiche de l’année. Passez directement dans le cloître, où Gregor Sailer a photographié des « villages Potemkine » — des lieux fictifs mais qui existent quand même, des espaces bâtis sans habitants, qui ont appartenu à l’armée, souvent, ou témoignent d’un cataclysme suspendu. Des merveilles dans le genre décor pour film de terreur fauché :

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Puis en ressortant, partez à droite, direction rue de la Calade (derrière la mairie). À droite, à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, une exposition dispensable consacrée à tous les réfugiés du temps, dans un décor de gilets de sauvetage accrochés en guirlandes. À sauver cinq très belles photos de Samit Tlatli, intitulé « Préfecture » — cinq clichés pensés sans doute en faisant la queue au bureau des naturalisations. Par exemple :Samit Tlatli, Préfecture, Armure, 2017

Descendez de vingt mètres, au coin de la rue dans la salle Henri-Comte, une expo splendide de René Burri (rappelez-vous, Burri est l’homme qui a photographié le Che accroché à son barreau de chaise). Burri toute sa vie a été obsédé par la pyramide de SaqqaraBurri saqqara 1962

ce qui l’a amené à voir toute sa vie des triangles et des cônes un peu partout — par exemple dans les rues de Tokyo :René-Burri-Tokyo-Japon-1980-Les-pyramides-imaginaires-aux-Renconres-Arles-2018

Descendez encore, tout droit jusqu’au musée Réattu. En dehors des toiles historiques dudit musée, cet hôtel particulier abrite une expo de Véronique Ellena, d’un inintérêt massif, et de vieilles photos d’Alfred Latour (1888-1964), l’un des noms affiliés à ce que l’on appelle la « photographie humaniste « (Doisneau, Willy Ronis, etc.). Mais justement, autant se rappeler Doisneau, Ronis et surtout etc., auteur souvent cité d’œuvres essentielles.
Mais juste en face du Réattu, dans la Commanderie Sainte-Luce, Laura Henno expose ses images d’une Amérique oubliée, des bouts d’humanité dans un recoin perdu, sans adresse, ni boulot, avec leur frère prêcheurnews et leurs enfants quasi sauvages.Laura Henno Redemption 2017

On contourne les Thermes, on se rend à l’église des Frères Prêcheurs où, rappelez-vous, j’avais admiré l’année dernière les « Pulsions urbaines » de Michaël Wolf. Rien de tel cette année. Les visions américaines de Paul Graham sont d’une banalité à pleurer — vues mille fois, vous avez ramené les mêmes de votre dernier voyage chez les Rednecks. Passons.
J’ai fait un tour par la Chapelle Saint-Martin du Méjean, tout à côté de la librairie Actes Sud. Une bonne idée : Taysir Batniji, un Gazaoui exilé aux Etats-Unis, y expose des photos très significatives — la solitude d’un fauteuil à deux pas de la mer,Taysir Batniji ou, vu de loin, un mur entier de ce qui paraît être des petites annonces immobilières,Taysir Batniji, né en 1966, Gaza Houses, 2008-2009 et, de près, se révèle être une succession de maisons détruites au cours de l’opération Plomb durci, en 2008 :IMG_20180816_120252 Ce ne sont pas de grandes photos, mais c’est une remarquable idée — dans le genre conceptuel.

Pour se remettre de ce déluge d’humanité, allons déjeuner de l’autre côté du Pont de Trinquetaille, au Saint-Pierre — assez bon et pas cher, moins frelaté que les gargotes à touristes de la Place du Forum…IMG_20180816_131741

Evidemment la traversée en sens inverse du même pont, vers 14h, c’est le désert de Gobi au mois d’août. Vous vous surprenez à réciter Châteaubriand, « Levez-vous, orages désirés… » Orage, ô désespoir ! Tu parles ! Soleil de plomb à l’heure de la sieste…IMG_20180816_131741

Je suis allé m’abriter à la Fondation Van Gogh, un peu de peinture me distrairait de toutes ces images argentiques. Belle expo intitulée « Soleil chaud, soleil tardif ». Des toiles vives d’Adolphe Monticelli, quelques Van Gogh tout à fait intéressant — une Vanité que j’ignorais, entre autre — bel exemple d’auto-portrait par anticipation,VanGogh, Crâne 1887 et une exposition Paul Nash dont je n’ai retenu qu’une Mer en hiver, peinte dans le village où Nash se reposait des gaz inhalés à Ypres en 1917. Ou comment un paysage tirant vers le cubisme traduit un état d’âme évidemment épanoui :Nash Winter Sea,

Oubliez l’Eglise des Trinitaires, et passez directement à l’Espace Van Gogh, à cent mètres. Là, il y a des merveilles — de remarquables photos de Robert Franck, l’homme qui publia en 1958 un recueil intitulé les Américains avec une préface de Jack Kerouac — des photos terribles d’un pays terrifiant.Robert Franck (né en 1924), Trolleybus, New Orleans, 1955 in The Americans, 1958

Et à l’étage, les mêmes, quinze ans plus tard, dues à Raymond Depardon, qui est vraiment aussi grand photographe que documentariste.depardon

Restait la traversée du désert — à nouveau la place de la République, les arènes, pour arriver boulevard Emile Combes. À la Maison des Peintres, rien — mais alors, rien. Un vide prétentieux. Il y en a qui s’imaginent que la possession d’un appareil-photo les rend photographes. Oseraient-ils se prétendre peintres parce qu’ils se seraient acheté une palette ? Ou écrivains dès leur premier stylo ? La photo est un art aussi difficile que les autres — mais à la portée des caniches, c’est bien le problème.

Remontez le boulevard. Juste avant d’arriver au croisement avec le boulevard des Lices se tient l’espace Croisière, presque entièrement consacré cette année à 1968 dans tous ses états — aussi bien les affiches sérigraphies des Beaux-arts que les photos de manif maintes fois vues et revues, celles de Gilles Caron par exemple — un garçon trop tôt disparu dans une rizière cambodgienne :

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

Il ne me restait plus qu’à redescendre sur la droite. A gauche, dans la Maison des Lices, de belles photos de Feng Li, un photographe chinois capable de saisir des instants suspendues —et problématiques — rassemblées depuis dix ans sous un titre unique, « Nuits blanches » :Feng Li, né en 1971Fengli-White-Night-28-683x1024 Et un peu plus bas, comme d’habitude, dans ce lieu magnifique qu’est la Chapelle de la Charité, rien — mais alors, rien. Ou moins que rien, Pasha Rafyi et Laurianne Bixhain.

Il était temps. Il faisait soif, il était près de seize heures, l’heure de rentrer en essayant de ne pas se brûler les doigts sur le volant : les parkings arlésiens sont ingénieusement orientés plein soleil, afin que vous emportiez en souvenir quelques cloques artistiques — mais dont vous ne profitez pas quand vous avez, comme moi, la chance d’avoir un chauffeur…

Jean-Paul Brighelli