Les Parfums : Emmanuelle Devos est bien nez

269023À l’époque classique, le corps humain n’a d’existence en littérature que dans la mesure où il est relié à une activité intellectuelle. Le cœur ou le sein, oui — pas le duodénum ni les testicules. Sur le visage, c’est encore plus flagrant : les yeux, la bouche, l’oreille, oui — pas le nez. Le nez ne pense pas.
Il n’entre vraiment en littérature qu’avec le Mystère de la chambre jaune, où Rouletabille a senti le fameux « parfum de la dame en noir ». La littérature policière en fait grand cas, que ce soit pour évoquer les senteurs d’un plat ou la fragrance d’un « jus » vénéneux porté par une créature forcément coupable. Patrick Süskind l’avait bien compris, en faisant du nez de son héros, en 1985, l’objet principal d’une quête criminelle inédite (par parenthèse, le film de Tom Tykwer est excellent, quoi qu’en ait dit une presse peu portée sur les effluves et l’essentialisation de corps féminins exploités pour en tirer l’émanation dernière).

Emmanuelle Devos (magnifique de froideur, de regards évités, d’incapacité à communiquer) est donc « nez » dans le film de Grégory Magne qui vient de sortir. Ou elle le fut : frappée d’anosmie, elle s’est retrouvée virée du petit cercle des créateurs de parfums. Elle a beau avoir retrouvé toutes ses compétences olfactives, elle en est réduite à chercher des expédients pour qu’un sac de cuir cesse de sentir le buffle à l’abattoir.
Au lieu de rester à Paris et d’être la star de LVMH, la voici donc obligée de fréquenter des provinces obscures. Comme elle ne conduit pas, elle a besoin d’un chauffeur — magnifique Grégory Montel, dont on pressent dès les premières images qu’il s’est composé un rôle comme ceux dans lesquels ont excellé jadis Albert Dupontel ou Sergi López — qui justement apparaît dans ce film très maîtrisé : il y a des familles de comédiens, dont l’excellence est dans le décalage.

Des relations entre chauffeur et passagère plus ou moins indigne, on pensait que Bruce Beresford avait tut dit dans Miss Daisy et son chauffeur. Non, il ne se passera entre eux rien de sentimental — comme quoi on peut faire un film français sans sacrifier à l’étreinte obligatoire pendant dix minutes (version basse), une demi-heure (version la Vie d’Adèle) ou la totalité du film, voir l’Amant, le pire ratage de Jean-Jacques Annaud. Ici, tout se passe dans l’échange de languettes de cartons imprégnées de sucs volatils. Guillaume, le chauffeur, est doué — sans exagération : le scénariste-réalisateur est trop fin pour nous infliger une révélation féérique. Il a un certain bon sens et des ennuis juridiques : il est en plein divorce, il voudrait la garde alternée, il a besoin d’un boulot stable — et ce chauffeur en est à ses derniers points de permis. Elle voudrait réintégrer le monde enchanté de Dior, dont elle aurait jadis imaginé J’adore, même si dans la réalité ce sont Calice Becker et Ann Gottlieb qui l’ont réalisé : il y a une attaque au passage sur cet étouffoir de narines qu’est l’insupportable Numéro 5 de Chanel particulièrement drôle.
Ça dure juste ce qu’il faut, les dialogues sont d’une grande cocasserie (il faut entendre Emmanuelle Devos s’essayer à l’humour et échouer lamentablement, tant elle est au second degré), Grégory Magne n’a pas oublié l’indispensable touche d’émotion — sans nous inonder le circuit lacrymal : bref, il a composé un « jus » tout à fait plaisant, devant lequel la presse française de gauche, dépitée de ce que le film ne parle ni de conflits raciaux ni d’homosexualité ou de harcèlement (de surcroît le héros ne battait pas sa femme et n’a pas violé sa fille — un comble pour les journaux bien-pensants) a froncé le nez en prenant un petit air dégoûté. Allez-y, vous sortirez vaguement souriant, portés encore par la senteur d’un scénario discret mais persistant, comme un parfum fleuri sans prétention nocturne — l’Air du temps plus que Shalimar, si vous voyez ce que je veux dire.

Jean-Paul Brighelli

Ô vous frères humains d’une autre couleur que la mienne…

(Non, je ne dis pas « racisés ». « Racisé » est un mot de bobo raciste.)

Donc, ô vous frères humains, de quelque couleur que vous soyez, excusez-moi de vous infliger un petit cours de culture générale.

Vous vous distinguez en ce moment en vous en prenant à des statues — que cela laisse de marbre. C’est que vous ignorez l’Histoire, et que vous croyez naïvement qu’en détruisant le totem, vous détruisez la civilisation qui les a érigés. Cela fait les affaires de ceux qui, justement, font des affaires, sur votre dos et sur le mien. Vous n’êtes pas noirs avant toute chose : vous êtes, nous sommes exploités. La réalité, c’est la lutte des classes — pas la rivalité des peaux.

Dans votre inculture, vous vous en prenez même aux statues des Blancs qui vous ont libérés — Schoelcher par exemple. Parce qu’il ne fallait pas compter sur les Noirs pour faire cesser l’esclavage : c’est dans les pays africains, arabes et indiens que l’esclavage, le vrai, avec chaînes et fouet, existe encore. C’est d’ailleurs en Afrique que la traite s’est développée — du fait des Noirs d’abord, entre eux, puis grâce aux négociants arabes, trop content d’avoir des odalisques et des eunuques pour leurs harems. À côté des horreurs de la traite transsaharienne, la traite atlantique fait pâle figure. D’ailleurs, combien de Noirs américains retournent vivre en Afrique — au Libéria ou ailleurs ?

Tant qu’à détruire des statues, afin de porter le crétinisme à incandescence, je vous conseille aussi de vous en prendre, si vous les trouvez, à celle d’Alexandre Laveran, qui a compris le mécanisme du paludisme en Algérie ; à celles d’Albert Schweitzer, qui a combattu la lèpre au Gabon ; à celle d’Alexander Fleming, qui a découvert la pénicilline — et à quelques autres Prix Nobel, tous d’extraction européenne.
Aucune relation de cause à effet : c’est juste que la civilisation européenne n’a rien de fataliste ; pour elle une maladie est un défi ; et les principes chrétiens de l’Europe ont épaulé ces recherches. Pas l’Islam, je suis confus de l’avouer.
Il est d’ailleurs un peu paradoxal, ô mon frère hébété, d’avoir adopté la religion de gens qui vous ont déportés tant et plus. Et châtrés, au passage.

On sent bien que vous vous en prendriez plus volontiers à des êtres de chair et de sang, comme Jean-Jacques Dessalines l’a fait à Haïti en 1804, en massacrant tous les Blancs, enfants compris — même que c’est pour ça que l’hymne haïtien s’appelle la Dessalinienne…Capture d’écran 2020-06-30 à 10.08.35Il était temps que la civilisation et le progrès descendent sur cette île, n’est-ce pas… Il n’y a qu’à voir comme elle a prospéré depuis.

Vous pouvez cracher sur la police, qui fait des efforts méritoires pour ne pas riposter, et qui en a toujours fait. Si vous ne réalisez pas que les flics sont bien sympas avec vous, quoi que disent des starlettes en manque de notoriété et des passionaria en quête de subsides (il ne suffit pas de se coiffer comme Angela Davis pour rendre un combat légitime), c’est que vous ne savez pas ce qu’est une police de tolérance zéro. Allez donc voir aux Etats-Unis — ou en Arabie Saoudite, ou en Turquie. Là, vous verrez ce que sont vraiment des policiers sans concession.
Vous ignorez l’Histoire, ô mes frères, parce que vous avez l’impression qu’elle vous a toujours desservis. Mais c’est qu’on vous l’a mal apprise — et certes les territoires perdus de la République sont ceux où l’Ecole fonctionne le plus mal. Peut-être serait-il temps de se mettre vraiment au boulot — tous ensemble. En vérité, la colonisation européenne a été presque partout un immense facteur de progrès.
Si tu crois le contraire, ô mon frère en errance pédagogique, c’est que tu es mal informé.

Tu accuses les acteurs blancs qui jouent des rôles de Noirs. Blackface ! comme tu dis en bon français. Allons, je t’accorde qu’Al Jonson maquillé en Noir pour jouer le Chanteur de jazz n’était pas une grande réussite — cela prêterait plutôt à sourire. Mais Orson Welles grimé en Maure pour jouer Othello était sublime — et aucun acteur noir n’aurait pu l’égaler à l’époque. Qu’à talent égal on choisisse un Noir pour jouer le Noir, pourquoi pas ? Mais à talent inégal, ce serait une erreur de casting, n’est-ce pas… Tout comme Burt Lancaster a joué l’Indien avec un talent qu’aucun Peau-Rouge de son temps ne possédait. C’est cela, le théâtre ou le cinéma : donner l’illusion. Si demain un acteur noir doué joue le Christ ou Dom Juan, je n’y vois aucun inconvénient. Mais il ne suffit pas d’être noir et de faire le pitre pour interpréter décemment le Docteur Knock. Le génie n’est pas génétique. C’est le fruit d’un long, très long travail.

Plutôt que d’accuser les enseignants de ne pas t’aimer parce qu’ils te mettent de mauvaises notes — et ce n’est en rien une généralité —, accroche-toi, redouble d’efforts, et n’attends pas de pédagogues repentants qu’ils te surnotent pour te faire plaisir et acheter la paix en Seine Saint-Denis. C’est ce qu’ont fait bien avant toi, et avant moi, des hommes comme Léopold Sedar Senghor ou Aimé Césaire — d’immenses poètes pour lequel j’ai une grande vénération.Capture d’écran 2020-06-30 à 11.55.32 Senghor n’a pas décroché l’agrégation de grammaire grâce à je ne sais quelle discrimination positive. Césaire n’est pas entré à l’Ecole Normale Supérieure parce qu’on lui a fait une fleur. Ils ont l’un et l’autre bossé. Et ils sont devenus les chantres de la négritude en utilisant leur plume comme fusil — pas en cassant des vitrines.

Les fautes supposées de nos pères sont très légères à nos cœurs de Blancs — c’est toute la différence entre la culture, qui fait la part du feu, et la religion qui croit qu’hier pèse encore aujourd’hui.
Et les Blancs qui cherchent à gagner tes faveurs en s’agenouillant ou en léchant tes bottes sont juste des jobards que l’idée de culpabilité fait frétiller. Chacun ses fantasmes.

Alors en vérité je te le dis, mon frère : mets-toi au boulot, décroche des qualifications qui feront envie à tous, entre toi aussi à l’Académie française, fonde une entreprise dynamique et nouvelle, n’oblige pas ta femme à exciser vos filles, renonce à la polygamie, et nous discuterons à égalité.
Parce que l’égalité, vois-tu, est un droit théorique. Tous tant que nous sommes, frères humains de diverses couleurs, nous avons les mêmes droits — mais nous n’avons de valeur qu’en fonction de nos actes. Tant que tu t’obstineras, ô mon frère, à réclamer des subsides et des génuflexions sans rien apporter par toi-même, tu seras juste un fardeau, pour toi et pour les autres.

Même le droit de gueuler se conquiert — par le talent. Nombre de poètes antillais ou africains qui ont exalté l’homme noir l’ont fait avec un génie des mots que j’admire profondément. Mais ils n’ont pas pour autant craché sur l’homme blanc, ni revendiqué des droits qu’ils n’auraient pas mérités.
Tu devrais te demander quels sont tes vrais ennemis, mon frère. Te demander si ce ne sont pas certains activistes qui te manipulent et te marchent dessus pour s’élever ou s’enrichir. Quand tu as fini de souiller une statue de peinture rouge, es-tu plus riche pour autant ? Colbert, ça ne lui fait rien que des crétins à Thionville débaptisent un lycée pour l’appeler Rosa Parks— et ça ne fait rien non plus à Rosa Parks, qui ne savait pas où était Thionville — et toi non plus, mon frère en ignorance. Colbert reste grand — et le Code Noir, il ne l’a pas signé, il était déjà mort : mais qui te l’a expliqué, dis-moi, ô mon frère en grande ignorance ?

Quant à vouloir purger les arts de tous les termes qui t’offensent… Les universités américaines interdisent en ce moment des grands noms de la lutte antiraciste, Harper Lee ou Mark Twain, sous prétexte qu’on trouve dans leurs œuvres des mots qui pourraient offenser les oreilles des étudiants noirs. Nigger ! Mais le mot n’est là que pour donner une idée juste de ce qu’était vraiment l’Amérique de la ségrégation. Et quand Montesquieu ou Voltaire parlent de « nègres », c’est pour condamner l’esclavage. Se focaliser sur le mot sans voir l’intention qui est derrière témoigne d’un esprit de tout petit calibre, ô mon frère en inculture ! Et tu ne voudrais tout de même pas que je pense que tu es plus bête que moi ?

Jean-Paul Brighelli

Tous souverainistes, les uns contre les autres

51kzGyYmghL._SX351_BO1,204,203,200_Les souverainistes, largement majoritaires dans le pays, perdront les prochaines présidentielles — et les législatives aussi, tant qu’à faire. C’est une évidence dont les plus lucides s’inquiètent, et que d’autres récusent, tout attachés qu’ils sont à s’entre-déchirer au lieu de mettre en commun leurs désirs et leurs capacités.
Oui — mais trop de capacités nuit. Trop d’intelligence individuelle tue la possibilité même d’un front collectif.
Démonstration.

Majoritaires dans le pays ? Bien sûr ! Additionnez ceux qui suspectent l’Europe d’être supra-nationale, et la mondialisation de ne pas être heureuse ; ceux qui pensent que l’usage que la Vème République a prostitué l’Etat à des intérêts mercantiles internationaux ; ceux pour qui la Nation n’est pas seulement une station de métro et une fête le 14 juillet ; ceux qui ont successivement soutenu Séguin ou Chevènement ; ceux qui placent leurs espoirs dans un mouvement d’extrême-droite, sans adhérer forcément à ses thèses et sans trop d’illusions sur le charisme de Marine Le Pen ; ceux qui militent à gauche pour ouvrir les yeux de leurs camarades éberlués — et célèbrent le centième anniversaire de la naissance de Georges Marchais, le communiste qui incitait à consommer français et savait que l’appel aux étrangers était un mauvais coup porté à nos prolétaires nationaux ; ceux qui sont indignés que l’on renverse les statues de nos grandes gloires nationales — par ignorance pure ; ceux qui savent que la dégradation de l’Ecole de la République était une entreprise programmée d’effilochage du tissu culturel français, ou ceux qui trouvent que prostituer, pour des raisons électoralistes, nos convictions laïques à telle ou telle superstition est une défaite de la pensée — et j’en passe…
Tous ceux-là sont souverainistes à des degrés divers. Unis, ils sont une force formidable. Mais…

Mais le souverainisme souffre d’un trop-plein de belles intelligences, qui par nature se déchirent, voire se haïssent. C’est d’un excès de représentants crédibles que meurt en France la pensée républicaine, une et indivisible — contre toutes les compromissions, les calculs des gagne-petits de la démocratie, les ambitions des minables, toujours plus féroces que celles des grandes personnalités.
Dans les partis traditionnels, la médiocrité rassemble les petits esprits. Pour désigner Olivier Faure comme lider maximo, le Parti Socialiste ne doit pas avoir horreur du vide. Comme il n’en a pas eu peur en choisissant Lionel Jospin, l’homme qui refusait de parler au peuple parce que Terra nova le lui avait déconseillé, il y a vingt ans, ou Benoît Hamon il y a trois ans. Et pourquoi pas Vallaud-Belkacem, pendant qu’ils y étaient ? C’est à un point tel que Ségolène Royal entend se remettre sur les rangs. Quant à Mélenchon, l’homme qui trouve intelligent de défiler avec les Frères musulmans et pense que la police est constituée de racistes congénitaux, autant ne pas en parler. Il y en a qui ne devraient pas sortir de leur EHPAD.
À droite, le choix de Christian Jacob est une manœuvre d’appareil : on s’entend sur un homme qui ne fera de l’ombre à aucun des grands esprits qui attendent dans l’ombre, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, François Baroin… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme on dit dans Cyrano. Et cela permet de mettre un Julien Aubert sur la touche.
Le FN / RN et sa mouvance n’ont guère fait mieux. Marine Le Pen est une gentille fille, que sa nièce, cent fois plus talentueuse, mais plus clivante, ne veut pas contrarier : ça peut durer encore deux décennies, à se battre dans l’espoir d’un échec certain. Dupont-Aignan se met sur la pointe des pieds pour entrer dans l’ombre de De Gaulle : trop petit, mon ami ! Et Philippe de Villiers, qui se sent pousser des ailes, s’apprête à décoller au-dessus du Puy-du-Fou. C’est passionnant.

Ailleurs, ils ont Poutine ou Xi Jinping, dont on peut penser ce que l’on veut, mais qui ne sont pas des demeurés, ni des demi-sels. Et qui rigolent. Même Erdogan rigole.

Un mal mondial a saisi l’Occident. Elire Trump (ou Joe Biden au prochain tour), c’est se faire hara-kiri. Nous sommes si dépourvus de grandes pointures que l’on finit par trouver un talent fou à Angela Merkel — qui a au moins compris avant tout le monde qu’elle survivrait en servant les intérêts de l’Allemagne, et pas ceux de Bruxelles. Si demain Macron a autant d’intelligence qu’on lui en prête, il virera sur l’aile et entrera en souverainisme comme d’autres jadis entrèrent en religion. Et les « Républicains » seront encore cocus.

Nous avons eu de vrais grands hommes dans l’orbe souverainiste. Séguin était un puissant esprit, Chevènement un grand politique. Tous deux venus trop tôt dans un monde ranci, qui a préféré privilégier la courte vue plutôt que les grands espaces. Sans doute avons-nous les petites pointures que nous méritons.

Ce qui frappe, par ailleurs, c’est l’absence d’intellectuels grand format dans les diverses fabriques d’opposition traditionnelle. De Gaulle jadis eut Malraux, Aron ou Mauriac. Le communisme eut Aragon et Picasso — entre autres. La Gauche eut Camus, Sartre, Beauvoir, et une myriade de penseurs de fort calibre (leurs erreurs même étaient de grandes erreurs). Aujourd’hui, Raphaël Glucksmann, Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie, Virginie Despentes, Camelia Jordana, par ordre grandissant d’importance médiatique. Faut pas avoir honte.

Quant à Macron, il n’a personne. Le vide répond au vide. C’est titanesque, n’est-ce pas…

Chez les souverainistes, en revanche, c’est le trop-plein — et la nature en a bien davantage horreur que du vide. Onfray, Finkielkraut, Debray, Michéa, Gauchet, parmi d’autres. Et des journaliste, éditorialistes et sociologues d’un immense talent — Polony, Desgouilles, Todd, Bock-Côté, Elisabeth Lévy, Eric Zemmour
Ah, je sens un frisson d’horreur chez certains — confirmation de ce que j’avance : les souverainistes ne font le plein qu’en s’anathématisant les uns les autres. Mais si Zemmour ou Alain de Benoist ont plus de talent dans leur petit doigt que Laurent Joffrin dans toute sa personne, ce n’est pas ma faute.

Et justement, à propos de Joffrin… Finkielkraut est révulsé par la façon dont Onfray, qui a choisi de ne pas faire de prisonniers, s’en prend à l’éditorialiste de Libé — vous savez, le torchon bien-pensant qui estime que Front populaire est la tanière de la Bête immonde. Oui, contre les « populicides », tout est permis — et il m’est arrivé d’insérer un « d » sémantiquement adéquat dans le nom de Meirieu.
Plutarque raconte qu’en se battant, Alcibiade avait mordu son adversaire. « Tu mords comme une femme ! » s’écria ce dernier. « Pas comme une femme, répliqua le dandy athénien. Comme un lion ! » Dans l’Iliade, juste avant le combat, les guerriers se lancent des injures à la tête. Ils ont raison. À la guerre tout est permis. Et il s’agit bien d’une guerre, que l’adversaire mène avec ses armes (ses banques, ses multinationales, ses relais médiatiques) et que nous avons bien le droit de mener avec ce qu’il nous reste : words, words words.

Une personnalité éminemment souverainiste me disait il y a peu, avec cet accent d’auto-dérision qui est le fond de sa rhétorique : « Donnez-moi 20 millions d’euros, et je me lance en politique ! » Mais elle est détestée dans son propre camp par des imbéciles qui ne sont pas dignes de lui brosser les canines, qu’elle a aiguës.

Je ne sais quel candidat représentera le courant souverainiste en 2022. Peu importe. Il sera battu — à moins que d’ici là, la rue qui gronde n’accouche d’une personnalité hors norme, un entraîneur de foules, un leader charismatique. Mais en être réduit à espérer l’émeute pour qu’émerge l’espoir…

Jean-Paul Brighelli

John Le Carré, tongue in cheek

61MkGJZxE4LTraducteur, ce n’est pas une sinécure. Il faut tenir compte (quand même !) de ce qu’a écrit l’auteur. Mais il faut aussi donner au lecteur la pâture qu’il souhaite — et qui peut changer selon les époques. Il faudrait traduire à nouveau tout Le Carré, qui est passé en français, bien qu’il ait eu dès le début ce style inimitable qui est la marque des très grands écrivains, sous des tonalités fort diverses.

Ainsi, la traduction de l’Espion qui venait du froid fut réalisée en 1964 par Henri Robillot et Marcel Duhamel (qui co-signèrent par exemple la Pléiade d’Hemingway), Robillot pour le mot à mot, et Duhamel, le fondateur de la Série Noire, pour le muscle. Mais quand on se réfère à l’original, quelque chose s’est perdu en chemin. Ce qui marchait très bien avec Dashiell Hammett ou Jim Thomson ne fonctionne pas bien avec Le Carré — peut-être parce que David Cornwell, de son vrai nom, est anglais et que son style repose sur une minuscule mais infinie distance — ce à quoi on peut résumer l’humour sans rien lui enlever.
Les traducteurs suivants de Le Carré s’efforcèrent d’imiter les premiers adaptateurs, persuadés que c’était ce que réclamaient les lecteurs — une certaine dureté, associée selon eux au monde de l’espionnage. Ian Fleming, qui pratique lui aussi (mais à des doses bien plus discrètes) le second degré fut victime des mêmes aléas de translation, que ce soit chez Plon ou chez Gallimard. Jean Rosenthal, qui a signé la traduction du triptyque « Smiley », s’est coulé dans le moule, tout en privilégiant, de plus en plus, l’aspect « littéraire » de l’auteur, qui est un formidable prosateur (les 100 premières pages de Comme un collégien sont vraiment de la grande littérature). Nathalie Zimmermann, en traduisant Un pur espion, a introduit par petites touches ce qui fait le fond du style de Le Carré, une distance, une façon de ne pas se prendre au sérieux — et ce, d’autant plus que l’on dit des choses sérieuses. Mais il a fallu attendre le duo de Mimi et Isabelle Perrin, la mère et la fille, et désormais Isabelle seule, pour que l’essence du second degré soit tout au long perceptible — depuis la Maison Russie en 1989 : trente ans à se colleter avec l’un des plus grands romanciers du siècle — et l’un des hommes les plus libres d’esprit. Bravo à elle, même si je déplore, dans Retour de service, qui vient de paraître, des féminisations abusives de substantifs, que l’on pourrait laisser à Libé et au Monde, ces deux grands vecteurs de la pensée intersectionnelle, un bel oxymore s’il en fut jamais.

Les espions, que l’on avait laissés vieillissants mais mordants quand même, dans l’Héritage des espions (2018 — l’impitoyable octo et bientôt nonagénaire nous en sort un tous les deux ans, comme Camilleri, autre vieillard intenable dont je parlais récemment), reviennent quinquagénaires, las d’œuvrer à l’étranger, désireux de retrouver leurs pénates et l’organisation londonienne dont la Taupe (1974) nous avait expliqué l’architecture. Ils reviennent dans l’Europe d’aujourd’hui, dans l’Angleterre de Theresa May — pour laquelle Le Carré n’a pas une grande considération, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il n’avait pas non plus de considération pour Tony Blair, dont il avait critiqué l’engagement en Irak au côté de George Minus Bush avec une verve, une sagacité et un mordant que j’aimerais retrouver sous la plume des commentateurs français de la politique hexagonale. Le Brexit, la dissolution du lien européen, l’alignement sur les Etats-Unis (« qui sont en train de plonger dans le racisme institutionnel et le néo-fascisme ») de Trump (qui « est à la fois une menace et une idole pour tout le mon de civilisé, en plus de présider à la nazification systématique et décomplexée des Etats-Unis », « le nettoyeur des chiottes de Poutine »), et le grand retour de la menace russe sous la poigne néo-stalinienne de saint Vladimir, voilà le cadre.
Pour l’intrigue, ne comptez pas sur moi pour la divulgâcher. Disons que ça ne finit pas mal, les grands anciens rattrapant in extremis les foucades des p’tits jeunes.

L’essentiel du livre n’est d’ailleurs pas dans la succession des événements. Il est — c’est le mécanisme même de la distance et de l’humour — dans les à-côtés. On en apprend par exemple autant sur le badminton — un sport essentiel dans le recrutement des espions — que sur la façon dont telle lady experte en bonnes œuvres aide au lessivage des fonds considérables arrivés d’Ukraine ou de Russie via « le lavomatique perpétuel de la City », et à la réinsertion dans des paradis fiscaux incontestés d’oligarques tenus en laisse longue par le maître du Kremlin. On vous conseille d’apprendre le russe ou le chinois, voire tchèque ou le farsi, plutôt que l’espagnol, parce que c’est dans les Instituts de Langues Orientales que se recrutent les futurs espions — prenez-en de la graine, collégiens ! On vous glisse au passage que Big Pharma (que Le Carré ne porte pas dans son cœur, rappelez-vous la Constance du jardinier, en 2001) est absolument pourri, et que le ministre des Affaires étrangères est une buse. Des détails qui sont là pour alimenter la verve de l’auteur, qui aime mordre : Le Carré, 88 ans et toutes ses dents, surtout des canines.
Bien sûr, la traductrice a laissé en italiques ce qui était en français dans le texte originel. « Chers collègues », par exemple — toujours ironique. Ou « déformation professionnelle » : ça en dit long, en quelques mots, sur l’héritage contemporain du français.

Un lueur d’espoir peut-être ? Pas même. « Personne n’est promis à un bel avenir », lance au héros un ex-agent double (ou triple, allez savoir) qui a fait fortune avec les fonds secrets qui lui étaient alloués par les uns et les autres. Il ne reste plus au héros qu’à rentrer chez sa femme, pendant que leur insupportable fille traque les chauves-souris au Panama — où était installé un certain tailleur, rappelez-vous, Le Carré en parla en 1998 : l’auteur s’amuse à nous balader dans la bibliothèque qu’il a construite et emplie pour nous — pour notre plus grand plaisir.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je profite de ce que je suis là pour vous signaler mes deux derniers petits pâtés, comme disait Voltaire. L’un sur l’école républicaine (c’est pour Front populaire), l’autre, dans Marianne, à propos de Hattie McDaniel de la censure de Gone with the wind imposée par HBO pour flatter les décoloniaux intersectionnels — la lie de l’humanité, le degré zéro de la pensée.

Aménager ? Non : Abolir le protocole sanitaire en classe

Oui-le-protocole-sanitaire-va-etre-allege-dans-les-ecoles-les-explications-de-BlanquerdistantMinistre de l’Education, ce n’est pas une sinécure. Coincé entre les diktats d’un conseil scientifique qui change d’avis tous les quatre matins, les promesses présidentielles, et les objurgations de syndicats qui pratiquent le billard indirect et cherchent, via le coronavirus, à lui faire payer la loi sur les retraites et l’aménagement du Bac, Blanquer se débat comme il peut. Il a cru faire plaisir en annonçant (prématurément) le retour en classe, puis en édictant des règles intenables. Faire cours avec un masque ? Allons donc ! Imposer des règles sanitaires qui imposent pratiquement de n’accepter en cours qu’un élève sur quatre ? Soyons sérieux. Les enseignants sont prédisposés à l’hystérie, certes — et ont imposé de ne pas toucher les claviers, ni les écrans, ni les photocopieuses, ni quoi que ce soit qui permettrait de faire cours, et en interdisant de surcroît d’amener papier et stylos. Les contraintes qui pèsent sur les classes comme sur les récréations sont ridicules, quand on voit comment se comportent les gamins dès qu’ils sont sortis — bras dessus bras dessous, et que je te crache la race de ta mère au visage. Quant aux maîtres qui ne sont toujours pas revenus de confinement, sous des prétextes divers et folkloriques, ils rejoignent la longue cohorte de ceux (5% dit le ministère…) qui ont carrément disparu pendant ces trois derniers mois, pertes sèches de l’enseignement à distance.

À ce propos, Monsieur le Ministre, il est temps de réorienter le corps de Inspecteurs, qui ne savent pas quoi faire en ce moment, vers l’évaluation fine de ce que les professeurs ont envoyé à leurs élèves. Vous en tireriez très vite la liste de ceux auxquels vous pouvez faire confiance à l’avenir pour enseigner en « distanciel » — et ceux à qui vous ne confieriez pas vos enfants. Demandez aux parents ce qu’ils en pensent.

Le problème n’est pas l’actualité immédiate : juin est fichu, et les conseils de classe sont en cours. Le problème, c’est la rentrée : il n’est pas possible d’envisager le maintien de ces contraintes kafkaïennes — même en remplaçant la « distanciation » d’un mètre circulaire en un mètre linéaire. Il est temps que tout le monde revienne en classe, et que les « géniteurs d’apprenants », comme on dit dans le vocabulaire exquis de la pédagogie, cessent de devoir jouer au maître suppléant.

Nous n’avons pas protesté contre le mélange des genres entre Instruction et Education (voir ce qu’en disait Condorcet), pas dénoncé l’affaiblissement de la première au bénéfice de la seconde, pour accepter d’un œil serein le même processus en famille — en sens contraire. Parce que la vraie discrimination sociale est là, entre les familles capables d’enseigner, et celles qui en sont bien incapables. Maintenir le « distanciel », c’est accroître encore ces différences. C’est enfoncer les élèves qui sont à peine hors de l’eau. Et ce, alors même que de bons élèves ont été perdus pendant le confinement. Que des syndicats qui se prétendent « de gauche » soutiennent ces billevesées sanitaires donne une idée de leur engagement réel en faveur des plus humbles, des plus démunis, des plus fragiles.

Apparemment, cela n’inquiète pas les syndicats d’enseignants, qui ne se soucient absolument pas de la mission d’enseignement, mais comptent les masques et les bouteilles de gel hydro-alcoolique.
Je sais que nombre de mes collègues me vomissent parce que je dis la vérité, c’est le lot ordinaire de Cassandre. Mais peu importe. Ils devraient comprendre que si un ministre en exercice finit par lâcher que « si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que ceux de l’Education Nationale, les Français n’auraient rien eu à manger », c’est que le cri contre les enseignants est déjà universel. Vous tenez tant que ça à être hués ? Vilipendés ? Méprisés ?

La cote d’amour des enseignants était très haute, il y a vingt ans. Mais de réforme en réforme, d’acceptation du pédagogisme béat en grève des corrections et protestations diverses et variées, sans compter les colloques organisés par tel ou tel syndicat et interdits aux personnes non « racisés » — comme on dit dans l’exquis vocabulaire commun aux « indigènes » et à Jean-Luc Mélenchon qui les soutient et s’indigne qu’on les suspecte d’antisémitisme —, ladite cote a plongé dans les abysses. Et vous vous étonnez qu’on ne vous soutienne pas lorsque vous réclamez de justes augmentations de salaires ? Je réclame depuis des années l’alignement des salaires des enseignants français sur ceux des enseignants allemands — soit 45% de plus. Et que proposent les syndicats pendant ce temps ? Mais quels pleutres !

Cessons d’exiger de l’Ecole le respect d’un protocole qui est oublié partout ailleurs. Le virus s’est absenté pour le moment (et comme je ne suis pas virologue, contrairement à 67 millions de mes compatriotes, je ne sais s’il reviendra, ni quand). Revenons à une vision saine du travail : sauf quelques élèves que le confinement a mis à l’abri des racailles, la plupart des mômes ont envie de reprendre « à l’ancienne ». Envie de revoir les copains, certes (mais en ce moment, ils les revoient sans peine en dehors de la classe), mais surtout envie d’apprendre. Tant pis si les bureaux sont conçus pour deux. De toute manière, les jeunes gens sont à l’abri.

Septembre sera très dur. Les plus abscons des syndicats plaident déjà pour un allègement des programmes : et pourquoi pas l’abolition de toute transmission, pendant qu’ils y sont ? Quand j’écoute le SNUIPP, je pense à la Barbie parlante des années 70, qui ne connaissait qu’une phrase « Trop dur, les maths » !
Avec la voix de Francine Popineau peut-être, histoire d’actualiser…

La réalité c’est qu’il va falloir mettre les bouchées doubles, et alourdir les programmes, parce qu’il n’est pas question de sacrifier l’année qui vient sous prétexte que l’on rattrapera l’année passée. La vraie réduction des inégalités sociales passe par un renforcement des tâches scolaires : il va falloir cumuler « présentiel » et « distanciel », ce dont le ministère se frotte déjà les mains. Merci à ceux qui ont exigé que le confinement scolaire dure, dure, dure, et qui portent l’entière responsabilité de ces changements à venir… C’est une évidence : ceux qui la nient devraient penser à changer de métier.

Jean-Paul Brighelli

Iconoclasme

Chacun (sauf le CRAN, le PIR, tous ceux qui les soutiennent et mettent un genou à terre pour s’excuser des crimes supposés de leurs ancêtres, et Virginie Despentes, qui est à la Culture ce qu’un poisson est à une bicyclette) — chacun donc sait que le fondement de l’iconoclasme, que ce soit au VIIIe siècle, quand les chrétiens de Léon III tentèrent de se faire aussi bêtes que les Arabes qui leur étaient frontaliers, au IXe quand les sujets de Léon V récidivèrent, ou au XVIe, quand les Protestants, non contents d’adhérer à une religion qui interdisait pratiquement le plaisir, détruisirent les églises et les cathédrales partout où ils passèrent, est essentiellement religieux. Persuadés de prêcher la vraie foi, les barbares se déchainèrent contre tout ce qui leur était hostile — l’Art et la Culture au premier chef.
Le mouvement de destruction des statues, amorcé déjà depuis quelques années au nom de la lutte contre le colonialisme (il faudra m’expliquer en quoi massacrer Cecil Rhodes en effigie Retrait de la statue de Cecil Rhodes avril 2015légitime les massacreurs noirs qui ont pris le pouvoir au Zimbabwe depuis qu’il ne s’appelle plus Rhodésie) ou le racisme — et la destruction des statues de Schoelcher à la Martiniqueschoelcher-383x231 est un sommet d’inculture et de méconnaissance historique : ça me rappelle ces Viêt-Congs qui coupaient le bras de leurs concitoyens vietnamiens sous prétexte que des médecins américains les avaient vaccinés.
La nouvelle religion de ces nouveaux barbares s’appelle l’antiracisme — ou, si vous préférez appeler les choses par leur nom, le racisme anti-Blancs, avec un codicille spécial antisémitisme. Ce qui explique que le souvenir de la traite soit à sens unique — l’Atlantique — et ne tienne pas compte du nombre bien plus élevé de Noirs vendus à d’autres Noirs — ou aux marchands d’esclaves arabes. Intersectionnalité des luttes oblige.
Nancy Pelosi, qui dirige la minorité démocrate au Sénat, a ainsi fait acte de contrition en public.1136_000_1t33px Une pure descendante d’émigrés italiens venus s’installer aux Etats-Unis au début du XXe siècle doit forcément se faire pardonner la traite négrière et le massacre des Indiens, auxquels ni elle ni ses ancêtres n’ont pris aucune part. Romain Gary racontait déjà dans Chien blanc le sentiment de culpabilité, vis-à-vis des « Native Americans », développé à Hollywood par des acteurs d’origine juive est-européenne… À l’époque, il en riait. Aujourd’hui, nous sommes sommés de nous flageller publiquement en gardant notre sérieux.
Il y a quelques années, un élève noir m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de mauvaises notes parce que je suis black » — à quoi je répondis que je le sanctionnais parce qu’il était nul — et de surcroît, ajoutai-je, bête à bouffer du foin. J’ai dans l’idée que par les temps qui courent, Castaner me révoquerait directement.
Heureusement que je ne dépends pas du « premier flic de France », l’homme qui a tenté de faire croire que tous les policiers étaient des racistes impénitents. C’est peut-être lui qu’il faudrait révoquer ?
Lui et pas mal d’autres. Entre ceux qui s’excusent de ne pas être des femmes, afin de mieux se sentir violés à chaque pas, les transgenres qui accusent J.K. Rowlings d’être transphobique, les voyous qui ont découvert que hurler au racisme leur assure l’impunité auprès des lecteurs de Libé, et tous les communautaristes qui prennent en marche le train de la bêtise universelle, cela finit par faire du monde. Mais nous le savions : quand il s’agit des connards, leur nom est légion.

Entendons-nous : des racistes, il y en a — et les plus à craindre ne sont pas les supporters français du Ku-Klux-Klan, qui se comptent sur les doigts d’une main. L’essentiel des actes racistes, rapportés à ce que représentent en prportion les diverses composantes du tissu français, ce sont les Juifs, comme d’habitude, qui les encaissent. Ils ont le désavantage d’être Blancs, une bonne excuse chez certains (il faut entendre les discours de Louis Farrakhan et de sa Nation of Islam aux Etats-Unis, ou de ses épigones européens) pour les accuser de tous les crimes.
Nous n’avons pas à nous excuser d’être ce que nous sommes, Blancs, Noirs, Jaunes ou Métis, hommes ou femmes, homos ou hétéros — j’en oublie sûrement, l’une des beautés du communautarisme contemporain est de fragmenter en sous-groupes, puis encore en sectes ou en bandes. Ni de ce qu’ont fait nos ancêtres — je ne suis pas de ceux qui croient que les fautes des pères doivent retomber sur la tête des fils. Nous ne sommes comptables ni des exactions ni des souffrances de nos aïeux : ni les unes ni les autres ne nous octroient un quelconque droit ou devoir.
Parce que nous sommes ce que nous faisons, nous sommes la somme de nos actes, et des gens qui renversent des statues ou décapitent Joséphine de Beauharnais800px-Statue_de_l'impératrice_Joséphine_en_1998 parce qu’on leur a fait croire des sornettes sont juste des crétins patentés. Je me fiche pas mal que mon interlocuteur soit Noir, juif, ou pastafarien. La seule question intéressante est : « Que fait-il ? » « Que vaut-il » — étant entendu que la valeur humaine en soi est une affirmation théorique, en démocratie, mais que la vraie qualité se déduit de ce que l’on réalise. En soi, mon frère, tu ne vaux pas plus que la somme de tes actes — et c’est sur cette base que je te jugerai, pas sur la couleur de ta peau, ta pratique religieuse ou le fait que tu sois l’heureux bénéficiaire d’un vagin ou d’un phallus.

Jean-Paul Brighelli

Confiteor ! Miserere !

les-gendarmes-ont-prefere« Peccavi, pater optime ! » dit-il d’un air contrit à Olivier Véran. Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les politiques virent qu’ils avaient affaire à un homme qui n’en était pas aux éléments du métier… » Voilà ce que Stendhal aurait écrit s’il avait sous-titré le Rouge et le Noir « Chronique de 2020 ».
Car il s’agit bien de faire acte de contrition. De nous repentir de nos fautes. D’accepter notre pénitence.

L’interdiction des parcs et jardins, la fermeture des espaces verts, la surveillance par drones des sommets pyrénéens et des causses du Larzac, les plages du Languedoc ou des Landes interdites, le massif de Marseilleveyre interdit aux excursionnistes marseillais, les pôvres, et des dizaines de millions d’euros d’amendes récoltés par les apôtres zélés du Pouvoir Médical n’avaient aucune utilité pratique, si tant est que le confinement en ait eu un. Mais il avait un sens moral. Nous avions fauté, nous étions suspectés de pécher encore — en actions, et grâce à la loi Avia, l’un des multiples à-côté du coronavirus, en paroles également.

Qu’aurait donné l’épidémie de SIDA si au lieu de se répandre dans les années 1980, elle avait éclaté en cette année 2020, où tant de gens pètent de trouille ? Aiguillonnés par des ministres imposant à la foule docile un nouveau code de conduite, aurions-nous béni les « sidatoriums » proposés par J.M. Le Pen pour circonscrire le « cancer gay » ? Qu’auraient fait les enseignants devant des élèves fraîchement transfusés, des étudiants sodomites ou des héroïnomanes en liberté ? Si la mortalité du Covid-19 est de 0,3% en moyenne, celle du SIDA en ces années d’avant l’AZT était de 100%.
Or, que fit-on alors ? On diffusa des spots publicitaires conseillant de « sortir couvert » (et encore, pas pendant les fêtes de Noël), , et c’est tout. Les back-rooms des boîtes du Marais restèrent ouvertes. Benetton en fit une pub. Pour inquiets que nous fussions à force de voir nos amis mourir, nous persistâmes à vivre et à aimer. Et sans confesser nos fautes, ni nous flageller en public, prêcheurs d’amour libre que nous étions…

Il a suffi aujourd’hui qu’un quarteron de scientifiques à compétences floues hausse le ton pour que la France ait peur. L’épidémie recule sur tous les fronts, mais des voix s’élèvent pour que les films ne célèbrent plus le rapprochement des corps, exaltent les gestes-barrières et les masques FFP2. Enfoncé, le Code Hays qui interdisait de 1930 à 1965 de montrer des époux dans la même lit sans que l’un de leurs pieds touche le sol — et tout habillés, encore. Ridiculisée, la chasse aux sorcières, où McCarthy fit trembler l’Amérique avec la peur du blob rouge géant qui allait engloutir tous les enfants de Coca-Cola et du beurre de cacahouète.
Un virus à couronne, appartenant à une vaste famille identifiée depuis des décennies et qui a déjà fait parler d’elle sans causer d’effroi particulier, a déstabilisé la France, et bon nombre de pays ordinairement peu réceptifs aux psychoses collectives.
Trop de bien-être. Trop de laisser-aller. Trop de couples enlacés, de mains tendues, et d’éternuements dans le soleil matinal. Trop peu de discipline. Un totalitarisme à prétexte scientifique s’instaure, instille une crainte massive, légitime toutes les exactions gouvernementales et patronales. Via le télé-travail institutionnalisé grâce au virus, vous bosserez 48 heures par semaine. Vous accepterez des réductions de salaire, comme British Airways qui a coronaviré ses pilotes, puis les a réembauchés avec 50% de baisse, après un sermon édifiant d’Alex Cruz, son PDG. Vos vacances, grignotées. Vos enfants, abêtis des pieds à la tête. Et vous, ubérisés jusqu’au trognon.

« Tu ferais mieux de gagner le pardon du gouvernement par ton repentir », dit encore Olivier Véran. Et le Français moyen qu’il sermonne ainsi de répliquer : « Ah ! Je me repens, Seigneur, si vous saviez comme je me repens, et ma fille aussi se repent, et mon gendre sacrifie une vache tous les ans, et mon petit-fils, qui va sur ses sept ans, nous l’avons élevé dans la repentance… » — enfin, c’est à peu près ce qu’ils diraient, pour peu qu’ils aient des lettres, et qu’ils aient lu les Mouches, où Sartre analyse (fort bien) le mécanisme de la culpabilité collective.

C’est dit : je vais de ce pas à la plage, et je dénoncerai aux brigades de la Vertu les parents inconscients qui s’étendent mollement sur leurs serviettes en attendant que leurs bambins aient construit leurs châteaux de sable : tous debout, tous en mouvement, tous « dynamiques ». Dans nombre de camps disciplinaires les détenus devaient marcher, marcher encore. Eh bien, nous y revoilà — et avec enthousiasme.

Jean-Paul Brighelli

Manger n’est pas tuer : hommage à Andrea Camilleri

a la table de yasmina (s)Le confinement a été pour nombre d’entre nous l’occasion de lire ou de relire. Entre autres choses, j’ai dévoré l’intégrale des romans qu’Andrea Camilleri (dont j’aurais dû faire la nécro l’année dernière, mais sa mort m’a saisi — le mort saisit toujours le vif — en plein repos estival) a consacré au commissaire Montalbano.
L’excellente traduction de Serge Quadruppani donne à ces récits une saveur particulière, où je retrouve toute la Sicile que je connais et que j’aime, même si je maîtrise mieux Palerme que Porto Empedocle, la localité où est né Camilleri et qu’il a transposée dans l’imaginaire Vigàta de ses romans. Et peu me chalent les critiques que tel italianisant lui adressera, on n’est pas en version d’agrég, et l’adaptation de Quadruppani, largement empruntée au patois provençal — mais pas que — reconstitue magnifiquement le dialecte sicilien réinventé par Camilleri.

Ce qui paraîtra curieux au néophyte, c’est que la mafia, spécialité sicilienne comme la cassata du même nom, est rarement au premier plan dans ces intrigues sanglantes. Mais elle est partout en toile de fond — elle et la démocratie chrétienne. Les cataferi, les cadavres qui pullulent dans ce terroir plein d’« oliviers sarrasins » et de drailles défoncées sont rarement tués à la lupara. Mais la Mafia fait partie du paysage, des institutions, de la vie (et de la mort) de la Sicile. Elle a ses hommes liges, politiciens mielleux et corrompus, et ses tueurs de l’ombre — les uns et les autres objets des emportements de Montalbano, homme de la Gauche Désabusée, le seul parti auquel peuvent se rallier les grands sentimentaux des causes absolument perdues.

Loin de moi l’idée de vous raconter tel ou tel roman. Ce sont des récits de procédure policière, centrés sur le commissariat tout entier de Vigàta, même si sa figure centrale est Montalbano. Comme Steve Carella était la figure centrale du 87ème Precinct d’Ed McBain, ou Martin Beck le héros mélancolique des dix romans de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, que j’ai lus aussi pendant le confinement, et que Montalbano, grand lecteur et fin lettré, parcourt à l’occasion. Quelques hommes à forte personnalité, du séducteur incurable au naïf de la crèche surdoué en informatique en passant par le maniaque de la fiche d’état-civil, combattent les passions exacerbées par un paysage brûlé de soleil ou esquinté d’orages bibliques — les excès climatiques sont une part essentielle de ces œuvres.

Et comme un enquêteur mange comme vous et moi, les pauses de Montalbano, dans la gargote d’Enzo ou grâce aux soins attentifs de sa bonne, Adelina, sont toutes d’une gastronomie raffinée.

Serge Quadruppani a rassemblé en 2009, sous le titre À la table de Yasmina (co-écrit avec Maruzza Loria), les meilleures recettes de cette cuisine ultra-méditerranéenne, qu’ils ont fait précéder de sept récits du temps de Roger Ier (c.1031-1101), cadet des Tancrède de Hauteville, parti reconquérir la Sicile, alors sous domination musulmane.
Il se trouve que j’ai enseigné 5 ans au Neubourg, dans l’Eure, et je me rappelle le visage ahuri de certains élèves, qui ne connaissaient des Arabes que le quartier de la Madeleine à Evreux et n’en avaient pas bonne opinion, lorsque je leur appris qu’existait à Palerme un style architectural dit, « arabo-normand ». Ces Vikings à peine christianisés se sont effectivement plu à mixer dans une paix durable les diverses composantes de la culture sicilienne. L’Opera dei Pupi, ces marionnettes qui rejouent inlassablement les conflits chevaleresques entre les doigts des montreurs siciliens, se souviennent de ce choc des cultures… Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), ce pur génie qui régna sur l’île et tout le sud de l’Italie, parlait couramment l’arabe, ce qui lui permit de prendre Jérusalem au cours de la sixième croisade sans coup férir : le sultan Malik al-Kamel et lui firent semblant de se battre, partagèrent sans doute un agneau rôti et signèrent le Traité de Jaffa. Au grand dam du pape Grégoire IX qui aurait préféré un bon petit génocide bien chrétien. Le livre de Jacques Benoist-Méchin, Frédéric de Hohenstaufen ou le rêve excommunié (Perrin, 1980) vous donnera sur le sujet tous renseignements utiles.

Quadruppani et Maruzza Loria ont donc tissé leurs récits historiques de menus qui le sont tout autant — à ceci près (mais l’anachronisme est justifié par les bonnes intentions) que la tomate n’était pas encore apparue sous le ciel européen au XIIe siècle. Peut-être ont-ils pensé au roman de Simmel, On n’a pas toujours du caviar (1966), où le héros fait lui aussi des pauses culinaires détaillées. Si donc vous voulez la vraie recette de la caponata ou des paupiettes d’espadon que déguste régulièrement Montalbano, si vous ignorez encore ce que sont les « calamars de terre », si vous ne savez pas comment assaisonner les rigatoni (la recette « al forno » est un pur délice), et que vous maîtrisez mal la dorure finale des arancini, ce livre est pour vous. Et dans le cours des enquêtes de Camilleri, vous trouverez encore la recette des pâtes ‘ncasciata, ou l’évocation du goût unique des soles pêchées au harpon et jetées directement dans l’huile chauffée sur un réchaud au gaz amené dans la barque — avec un filet de citron. Un goût, avoue Camilleri, qu’il recherchait encore soixante ans plus tard.
Mais c’est à ça aussi que sert la littérature : à retrouver les saveurs oubliées — et pas seulement celle des madeleines.

La littérature policière entretient avec la cuisine des relations au minimum conjugales (il en est ainsi pour Mme Maigret, dont ce vieux facho de Robert Courtine, alias La Reynière, a rassemblé en 1974 le Cahier de recettes), et, mieux, adultérines — étant entendu que l’adultère procure des sensations plus raffinées que l’amour bourgeois, comme le rappelle avec toute son exquise pudeur Blanche Gardin : « Je suis devenue une femme, moi, le jour où j’ai couché avec un homme marié… C’est là, moi, que je suis devenue une femme… Le jour où tu te fais doigter par une main avec une alliance dessus, là, il se passe quelque chose… »
Le roman noir américain va trop vite, il consomme trop d’alcool, Arlette Lauterbach et Alain Raybaud ont eu bien du mérite à trouver de quoi alimenter leur Livre de cuisine de la Série noire (2009). Le roman scandinave n’a rien de très attirant — je vous laisse le poisson faisandé cher à Arnaldur Indridason. Il faut, pour que la gastronomie commence, la France de Simenon, l’Italie de Camilleri, à la rigueur l’Espagne de Manuel Vázquez Montalbán, dont Montalbano est le fils… adultérin.

Au fond, faire la cuisine participe du même mécanisme mental que débrouiller un meurtre. Trouver les produits, rejeter les fausses pistes — le surgelé, par exemple — et les solutions toutes faites (la sacro-sainte escalope milanaise, haïe de notre héros, ou la pizza, radicalement absente des 27 volumes traduits à ce jour), et traquer, à chaque mastication, les arrière-pensées du cuisinier, l’attaque vive du piment, la longueur en bouche des pâtes aux oursins ou la suavité salée du caciocavallo
Sans compter qu’à l’exemple de Montalbano, ne pas parler en mangeant fait partie du rituel : les doux aveux viendront plus tard. Oh, comme je les déteste lorsqu’elles babillent au-dessus des sardines en becfigues…

Lisez, relisez Camilleri (qui n’a pas écrit que cette série policière), maintenant que les librairies sont à même de vous commander ce que vous ne trouverez pas à l’étalage — et merci à l’Odeur du temps, à Marseille, rue Pavillon (dans cette même rue la meilleure pâtisserie orientale, la Rose de Tunis) qui m’a alimenté en nourritures célestes. Pour les nourritures terrestres, je m’en charge.

Jean-Paul Brighelli

E-learning et autres merveilles

Il y a deux leçons certaines à tirer de cette longue période d’enseignement à distance — que d’aucuns voudraient voir perdurer pour des raisons diverses, parfois diamétralement opposées : les hypocondriaques parce que l’absence de contact avec les gamins porteurs de germes les rassure, les paresseux parce que jamais meilleure occasion de ne pas travailler ne s’est présentée, et les contempteurs de la fonction publique, parce qu’ils y voient une splendide opportunité de diviser par dix le nombre d’enseignants. Sans compter certains élèves qui, las de servir de cibles vivantes à la racaille qui les traite d’« intellos » en les bousculant au passage et en les rackettant à l’occasion, ont adoré cette possibilité soudain offerte d’étudier au calme.

La première leçon, c’est que l’efficacité d’un enseignement en « distanciel » est inversement proportionnelle à l’âge des élèves. La présence effective d’un enseignant est essentielle en Primaire. Plus grands, la présence effective de l’enseignant est secondaire. Cambridge vient d’annoncer l’annulation totale de ses cours en direct pour toute l’année 2020-2021. Leurs étudiants sont certainement capables d’apprendre via des visio-conférences, ou par des cours assénés depuis l’abîme du temps et de l’espace.

La seconde leçon est corrélée à la première : plus l’élève appartient à des classes sociales privilégiées, mieux il se passera de l’enseignant ; en revanche, ceux qui n’ont pas la culture sur l’évier, si je puis dire, ont le plus grand besoin d’une relation effective / affective, face-à-face — sans doute parce qu’il y a une bonne part de substitution et de transfert dans la relation enseignant / enseigné.

À partir de là, on peut croiser les avantages et les inconvénients de ces deux tendances lourdes. Si vous venez d’un milieu peu cultivé, où le français n’est pas la langue d’usage, où le livre est un objet inconnu, presque hostile, vous avez besoin d’un enseignant face à vous, et d’autant plus si vous êtes plus jeune.

Le confinement a délibérément sacrifié des mômes de tous les âges qui ne demandaient souvent qu’à apprendre — et dont il est évident aujourd’hui que grâce à l’action combinée des pouvoirs publics, affairés à ne pas mériter la corde pour les pendre, et d’enseignants essentiellement attachés à leur intégrité épidermique, ils sont sacrifiés pour la vie. Ne croyez pas qu’en trois mois de « rattrapage » à la rentrée, vous remettrez sur les rails des gosses qui ont basculé du côté obscur des apprentissages. Ceux-là sont perdus, sans doute à tout jamais.

Presque tout le monde s’en fiche, ils étaient dans la mauvaise tranche du Protocole de Lisbonne — qui a divisé une fois pour toutes les « apprenants » en 10% de futurs cadres et 90% d’hilotes ubérisés. Pour ces derniers, il restera le foot à la télé, et le revenu universel dont la Gauche se fait aujourd’hui la propagandiste complaisante, au lieu de demander pour les plus démunis un travail réel dans une économie réelle. On applaudit bien fort.

Mais tout cela ne date pas d’hier. Le coronavirus a été le révélateur des tendances lourdes acquises par l’action conjointe des libertaires post-68 et des libéraux post-1973. En fait, cela remonte même aux années 1960, quand un certain René Haby, directeur de la DGESCO, ce bras armé du ministère de l’Education, eut l’idée d’imposer le français oral plutôt que la langue écrite, alors que le français est écrit même à l’oral, et les maths modernes afin de ne pas avantager (sic !) les élèves que leurs parents étaient susceptibles d’aider — et qui se payèrent des cours particuliers. Devenu ministre de Giscard, ce même Haby profita du regroupement familial pour descendre à tout jamais le niveau en imposant le collège unique. Les plus pauvres payèrent l’addition : exclus un jour, exclus toujours.
Pour la petite histoire, la plupart des syndicats enseignants, qui à l’époque réfléchissaient encore, tentèrent de s’opposer à ce dévissage programmé. En vain. L’« égalité », tarte à la crème des pédagogistes et autres faiseurs de merveilles, l’emporta sur la raison qui cherchait à préserver un certain élitisme républicain. Aujourd’hui, toute menace sur le collège unique passe à leurs yeux pour une atteinte au droit de l’enfant d’être absolument ignare.

Je ne sais pas si Blanquer survivra au remaniement qui s’annonce. Mais quel que soit le locataire de la rue de Grenelle, il tirera, sourire aux lèvres, la leçon de l’enseignement à distance : ça ne coûte pas cher, et en renforçant (ce qui a été fait sur le tas ces deux derniers mois) la bande passante de Pronote, du CNED et autres sites dédiés (parce qu’enfin, on ne peut pas éternellement enseigner en visio-conférence via Discord), on devrait à terme réaliser de gigantesques économies de personnel.
Il suffit, niveau par niveau et matière par matière, de repérer les surdoués de la « distance » et de généraliser leurs cours non à leurs classes, mais à toutes les classes d’un même niveau. Dans tel collège de ma connaissance, une seule prof de Français de Sixième (sur trois) est présente depuis le 18 mai. Elle fait cours en direct aux 4 classes de ce niveau, et envoie en même temps en « distanciel » des leçons et des exercices via Pronote, contournant, à la demande même de l’administration, les profs officiels qui se sont découverts des problèmes de santé inédits le 17 mai.
Sans la payer davantage. Une aubaine — et une leçon pour les libéraux qui rêvent de réduire le nombre des fonctionnaires.
Elle le fait parce qu’elle a le sentiment qu’elle le doit aux élèves. Et qu’il n’est pas nécessaire d’être Vincent de Paul pour embrasser les lépreux, ni d’être un saint pour faire classe à des gamins.

Comprenons-nous bien : ceux qui vont trinquer, ce sont les plus pauvres. Les autres ont leurs parents, diplômés, surinvestis dans le processus éducatif. Les plus démunis, livrés à eux-mêmes par deux mois de confinement arbitraire (une belle expérimentation grandeur nature, quand on y pense, on l’aurait fait exprès, on n’aurait pas mieux fait), sont bien en peine de raccrocher les wagons.
C’est pour le coup que l’Ecole sera l’Ecole des possédants : les autres se seront fait posséder deux fois — par le Système, qui fait des économies sur leur dos, et par les pédagogues qui refusent de s’asseoir face à eux. Et qui, s’ils persistent dans cette attitude, seront remplacés à terme par des robots — et personne ne pensera ni à les plaindre, ni à les défendre.

Jean-Paul Brighelli

Enseigner quand même

unnamedLes « raisons » pour lesquelles un certain nombre d’enseignants se font actuellement porter pâles, ou ne reprennent le chemin de l’école qu’à tout petits pas, en marche arrière, ou imposent via les Conseils d’administration des règles de « distanciation sociale » si contraignantes qu’elles rendent impossible tout travail réel, ces raisons sont nombreuses, et je m’en voudrais de les confondre.
Bien sûr, il y a la part incompressible de paresseux et de trouillards, voire de trouillards paresseux. Entre les enseignants qui se sont inventé des arythmies cardiaques de dernière minute, et ceux qui contestent les masques fournis par l’administration sous prétexte que l’on peut éteindre une bougie en soufflant à travers — un jeu de scène apparemment très fréquent dans leurs classes —, cela fait près de 50% d’un corps professoral peu motivé.
S’ajoutent à cette catégorie de traîne-savates ceux qui ont le sentiment, dans la débâcle de l’Ecole de la République, qu’ils ne doivent rien à un système qui a ignoré leur travail, parfois leur calvaire, et qui s’est ingénié à descendre le niveau pendant qu’ils ramaient à contre-courant.

Palombella Rossa (non, ce n’est pas son vrai nom !) est de ceux-là. Avec quarante ans de carrière derrière elle, elle m’explique :

« La seule Éducation Nationale à qui je doive quelque chose, et même énormément, ce sont les maîtres qui m’ont formée, instituteurs et professeurs. Pour le reste, je considère que je ne dois RIEN à cette institution marâtre, et surtout pas de mettre ma vie en danger pour elle : j’ai passé l’agrégation de Lettres classiques en 76, l’année où il y avait le moins de postes [en 1975 non plus, il n’y en avait pas beaucoup, mais une foule de candidats, NDR]. J’ai obtenu une affectation de merde dans un putain de trou perdu d’où j’ai mis 21 ans à sortir. On m’a supprimé ma section de grec, qui marchait très bien (j’ai appris depuis que j’étais localement devenue une légende parce que pour cette raison-là j’avais refusé de serrer la main du recteur). J’ai cartonné un IPR pédago qui abusait de ses pouvoirs, ce qui m’a valu un avancement d’escargot. Je me suis usée à organiser des voyages à Rome pour des gamins dont certains n’étaient jamais sortis de leur bled, et ce sans aucun soutien. J’ai animé un club théâtre bénévolement pendant 15 ans, j’ai enseigné les techs de co en BTS et le cinéma en option CAV, tout ça en me formant moi-même. C’est dire si j’ai été « souple » et accepté de « m’adapter ». Bref et sans me vanter je peux dire que j’ai été un excellent professeur.
« Ces 21 ans dans l’ouest vendéen, où je me suis sentie en prison (2 mois de confinement, à côté c’est du gâteau) m’ont valu une dépression, un divorce, la perte de la garde de mon fils, une TS. Ce que j’ai finalement réussi, être nommée en CPGE, je l’ai conquis toute seule et à la force du poignet.
« Si j’enseignais encore, j’aurais, comme vous, fait le job en télétravail. Mais je ne serais pas allée courir le moindre risque et mettre la santé ( et celle de ma mère, 92 ans aux prunes) en jeu pour les beaux yeux de l’Éducation nationale. Quant aux élèves (même si les miens étaient nettement plus agréables que les vôtres…), le fait d’être retraitée m’a appris la modestie : personne n’est indispensable, — hélas sans doute, mais c’est ainsi.
« Si l’on ajoute à cela une réforme des retraites qui va ruiner les enseignants, convenez que le bilan est désastreux. Alors oui, c’est peut-être de la vengeance, mais vraiment, vraiment, je ne peux envisager d’inciter qui que ce soit à reprendre.
« Bref, ma position, qui n’a rien de syndical et tout de personnel, est parfaitement tenable. Ça s’appelle la réponse du berger à la bergère…
« J’ajouterais volontiers qu’en tant que professeur de Lettres classiques, j’ai vu d’année en année malmener les langues anciennes que j’étais formée pour enseigner. Quant au français, n’en parlons pas, ce fut un carnage organisé par un quarteron d’inspecteurs nuisibles. Comment ne pas en vouloir à une institution dont le but semble de renoncer à transmettre des contenus ? En 23 ans de lycée, quelle dégringolade ! »

J’entends ce que me dit ma collègue, et je pourrais presque le contresigner, moi qui n’ai cessé de me battre contre les Meirieu, Goigoux, Weinland, Zakhartchouk, Frackowiak, Lelièvre, et autres fossoyeurs de la culture — à ceci près que…

Il est un ordre supérieur à la Raison, qui est l’ordre de la Charité : faut-il que ce soit un laïque intransigeant comme moi qui le rappelle ? De la même façon que Vincent de Paul embrassait les lépreux dont il s’occupait, de la même manière que le chevalier Roze, au nom du roi, s’est occupé des Marseillais en 1720, quand on jetait les cadavres par les fenêtres, ou que Desgenettes, médecin de l’armée napoléonienne, a combattu la peste à Jaffa en 1798, au mépris de sa vie, nous devons, en tant qu’enseignants, embrasser la cause des plus déshérités. Alors même que le combat est presque perdu d’avance, et que les cafards ont gagné. « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile »…

C’est pour eux que nous nous battons d’abord, pour eux que nous revenons en classe. Pour eux que telle collègue avait différé la chirurgie de son cancer du sein, afin de se faire opérer pendant les vacances et ne pas léser ses élèves d’une seule journée de cours. C’est pour eux que nous avons consenti, Palombella et moi, à être consignés au 11ème échelon pendant 12 ans, mesure de rétorsion administrative pour nous faire payer notre engagement en faveur d’une Ecole qui amènerait chacun au plus haut de ses capacités.
Et non, nous ne sommes pas des héros. Nous avions juste la foi en notre métier.

J’irai plus loin. Nous devons nous battre même pour les élèves qui nous rejettent — parce que nous leur pardonnons, car ils ne savent ce qu’ils font. Au sortir de l’Ecole Normale Supérieure et de l’agrégation, j’ai enseigné 17 ans en collège rural puis dans la mère de toutes les ZEP, aux Ulis puis à Corbeil-Essonnes, quartier des Tarterêts, Parce que là étaient les vraies terres de mission. C’est pour eux que j’ai travaillé à des manuels scolaires qui déversaient des montagnes de culture — jusqu’à ce que je m’aperçoive que les enseignants nouvellement recrutés par le Système étaient incapables d’utiliser autre chose que les cours pré-mâchés qu’on leur fournissait.

Voilà le sens réel de ce métier. Ce n’est pas sur une injonction ministérielle — j’ai passé ma vie à les combattre, ces ordres tombés du ciel de Grenelle, pendant que ceux qui m’insultent aujourd’hui et me crachent au visage filaient tout doux — que nous devons reprendre le travail. Mais parce que les élèves, les plus faibles particulièrement, ont désespérément besoin de nous. Et qu’il n’y a aucun argument, pour rationnel qu’il soit, à mettre en balance avec ce devoir-là.

Jean-Paul Brighelli