Pendez Jules Verne !

IMG_20210311_1458252Confiteor ! Confiteor ! Peccavi, Pater optime !
Ainsi aurais-je pu commencer cette chronique. J’y aurais raconté comment, dans la bibliothèque paternelle, j’avais retrouvé un vieux volume de la Bibliothèque verte, édition de 1935, que j’avais reçu en Prix de Latin trente ans plus tard… Un roman de Jules Verne intitulé Robur le Conquérant dont j’avais fait mes délices, à 12 ans, après l’avoir reçu en Prix de Latin…IMG_20210311_1458042 Et comment, le relisant à la lumière de ma nouvelle conscience « woke », j’ai été effaré de ce que j’y ai trouvé…

Oui, Jules Verne aussi. La liste des écrivains qu’il est urgent d’interdire parce qu’ils ont mal pensé s’allonge.
Il y a quelques années, une prof de Lettres de Khâgne avait refusé d’analyser pour ses élèves le Voyage au bout de la nuit mis au programme par une Inspection générale inattentive. Elle ne voulait pas poser l’œil sur une œuvre d’un homme qui a écrit Bagatelles pour un massacre. Même que j’avais dû accepter dans ma classe, où par hasard je parlais justement du roman de Céline, quelques élèves de sa classe, réfugiés littéraires venus étudier l’œuvre qui pouvait bien tomber au concours…
Voyage au bout de la nuit, rappelez-vous, est ce roman dont s’occupe le héros de l’Homme surnuméraire de Patrice Jean, dont il élimine tout ce qui peut choquer la conscience contemporaine et qu’il réduit à 26 pages…
Nous savions bien sûr que Voltaire ou Montesquieu avait utilisé le « n word », comme disent les Anglo-Saxons lorsqu’ils ne veulent pas écrire negro ou nigger en toutes lettres. Mais cela passait (mal, je dois l’avouer) à cause de la distance temporelle du XVIIIe à nous. Nous savions que Heart of darkness est l’une des œuvres de langue anglaise les plus lues dans le monde — et pourtant, Conrad s’est attiré les critiques virulentes d’écrivains africains qui pensent bien, eux — Chinua Achebe, par exemple. Nous frémissions à l’idée que des âmes simples pourraient trouver dans la prose de Harriet Beecher Stowe, tout abolitionniste qu’elle fût, des clichés abominablement raciaux, peut-être même racistes : après tout un « Uncle Tom » désigne un Noir aliéné au discours des Blancs…
Mais Jules Verne ! L’immortel auteur de Vingt mille lieues sous la mer, étudié en Cinquième dans un lycée parisien ! L’homme qui a rétréci le tour du monde à 80 jours !
Certes, nous le savions misogyne et, si j’en crois mes souvenirs des Enfants du capitaine Grant, de Deux ans de vacances ou de l’Île mystérieuse, légèrement pédophile. Il y avait d’ailleurs dans ce dernier roman un ancien esclave affranchi, Nab, qui restait obstinément dévoué à son maître : syndrome de Stockholm, diront les érudits.
Et voici qu’en villégiature chez ma mère, j’ai retrouvé certains de mes livres d’enfance, sous la jaquette de la première Bibliothèque verte d’Hachette. En l’occurrence, Robur le conquérant.
Mais ce que j’avais lu avec émerveillement il y a 55 ans a choqué à juste titre ma conscience toute neuve, éveillée aux injustices qu’un homme de mon calibre a pu commettre dans sa vie de mâle blanc hétérosexuel, descendant sans doute d’un esclavagiste — même si la mémoire familiale n’en garde aucune trace…
Jugez plutôt :

« Le valet Frycollin était un parfait poltron.
Un vrai nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte ; on l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. »

Et cela rebondit tout au long du roman. Par exemple :

« Frycollin ! s’écria Uncle Prudent.
― Master Uncle !… Master Uncle !… répondit le nègre entre deux vagissements lugubres.
― Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de prolonger notre vie…
― Me manger ? s’écria Frycollin.
― Comme on fait toujours d’un nègre en pareille occurrence !… Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier…
― Ou l’on te Fry-cas-se-ra ! ajouta Phil Evans. »

Non seulement nous avons mis, nous autres Blancs, les Noirs en esclavage, mais nous les avons mangés parfois — tout en les accusant de cannibalisme. Fatalitas ! dirait Chéri-Bibi.
Et ce salaud de Jules Verne, en choisissant ce nom pour son nègre, avait anticipé la traduction anglaise — où Frycollin pourrait se retrouver friedIMG_20210311_1459130

Je suggère donc aux bibliothécaires et documentalistes d’interdire aux jeunes gens, dès aujourd’hui, dès la lecture de ce billet éclairé, la fréquentation de l’abominable Jules Verne. Il faut que le Nantais (aucun hasard s’il est né dans le port d’où partaient les navires du trafic triangulaire !) disparaisse de la conscience européenne. Qu’il expie dans l’oubli collectif ses méfaits stylistiques.
Lui, et les autres. Tous les autres. Une enseignante canadienne s’est trouvé confrontée, en cours, à ce n word infâme — et a dû faire amende honorable : en chemise, portant un cierge de deux livres, elle est allée se prosterner devant tous les étudiants « genrés » de son université, qui s’étaient réfugiés dans l’un de ces safe spaces où se protègent de tout hate speech les Noirs, les femmes, les LGBT+++, les gros et les infirmes — et toutes les catégories dont a pu parler la littérature.
En fait, il faut se protéger de toute la littérature. Rester dans le présent. Les réseaux sociaux, après tout, valent cent fois Rabelais ou Dickens.
Heureusement que de toute façon, les jeunes ne lisent plus. Ils n’en sont que plus libres de dénoncer tout ce qu’ils ignorent — et ça en fait, croyez-moi.

Jean-Paul Brighelli

Chicha et chichon : halte aux discriminations !

raoult-chicha-causeur-1200x728Didier Raoult, à l’occasion d’un point sur l’épidémie, lance un cri d’alerte. En analysant un cluster dont les chercheurs ne décelaient pas l’origine, on a découvert que ses membres avaient tous participé à une soirée chicha. La salive chauffée, partagée, ça, ça vous diffuse de l’aérosol, tu penses ! Un facteur de risque qui touche les 25-45 ans. C’est à partir de la 11ème minute sur le site de la Provence. Mais ce qui précède vaut tout de même son pesant de bouillabaisse.

Je suis outré. Comment Raoult, habitant Marseille, se laisse-t-il aller à discriminer un groupe qui, dans la cité phocéenne, représente au moins la moitié des habitants — immigrants illégaux compris ? La chicha est une pratique conviviale essentiellement maghrébine. Gainsbourg n’écrivait-il pas « Dieu est un fumeur de havanes » ? De havanes peut-être pas, mais de chicha, sûrement.
C’est comme si l’on disait qu’il faut inculper pour mutilation permanente sur mineur toutes les mères et tous les praticiens, diplômés ou non, qui pratiquent des excisions sur des fillettes. 20 ans de prison minimum. Ce serait discriminer toute l’Afrique noire réimplantée en France, avec d’excellentes excuses que je me garderai bien de contester…

Raoult évoque au passage l’usage (« quand il était jeune ») des pétards. Eh oui, se passer un vague chichon dans l’une de ces soirées qui, de 18h à 6h du mat’, les rassemblent à l’insu de leur plein gré, ça peut être contaminant.
Mais c’est discriminer cette fois le créneau des 12-30 ans — de la juvénophobie, si le lecteur m’autorise à créer un tel barbarisme. Que les jeunes méprisent leurs aînés (« OK ! Boomer ! » disent-ils avec un admirable sens du raccourci et de la pensée profonde) ne choque personne. S’en prendre aux jeunes cons / sommateurs, c’est autre chose. Je m’insurge !
Tout comme on doit s’insurger lorsque des pédagogues à l’ancienne protestent parce qu’un élève les a insultés, ou a sorti son portable en cours pour envoyer à ses potes la vidéo d’une fellation opérée dans les chiottes du collège. Libre expression ! Communication ! Il faut au contraire encourager de tels comportements ! Le jeune doit être libre ! On ne somme pas un consommateur !

Je remarque d’ailleurs que le gouvernement — sur lui toutes les bénédictions — se garde bien de reprendre les fantasmes du druide marseillais. Qui a raison, je vous le demande, Olivier Véran, qui veille sur notre santé en imposant des masques et des couvre-feu, ou Didier Raoult, qui, comme chacun sait, la menace en s’obstinant à guérir les gens ?
Poser la question, c’est y répondre.

Je suggère donc au gouvernement de tenir son prochain conseil de guerre sanitaire autour d’un narghilé. Cela aura de la gueule, et enverra un signal clair à Erdogan, toujours candidat pour une entrée dans l’Europe. La stigmatisation des fumeurs de chicha doit cesser ! La répression du shit doit s’interrompre ! Car enfin, vouloir réprimer des usages immémoriaux, n’est-ce pas une façon insidieuse d’inciter les Musulmans à s’intégrer dans une société française dont ils ne veulent pas ? Interdire le chichon, n’est-ce pas un effet pervers de cette laïcité à la française dont une majorité de jeunes ne veut pas ?
Tous fumeurs ! Tous envapés ! C’est alors que la société sera libre — et qu’il ne restera plus aux dhimmis non fumeurs qu’à payer la djizîa — la taxe imposée à tous ceux qui refusent de se laisser obscurcir le cerveau par la fumée des calembredaines.

Jean-Paul Brighelli

Célébration de Fernandel

Topaze2021 est un beau millésime sur le front des célébrations et autres anniversaires. Ce sera Baudelaire en avril, Napoléon en mai, Frédéric Dard (San Antonio) en juin, La Fontaine en juillet, Brassens en octobre, Flaubert en décembre. Je parlerai en leur temps de tous ces gens-là, parce qu’ils figurent tous à divers titres dans mon panthéon personnel. Baudelaire parce qu’il a écrit de bien belles choses, Frédéric Dard parce que San Antonio (je crois que je les connais tous à peu près par cœur), La Fontaine parce que j’ai une admiration sans bornes pour l’artiste qu’il était, Brassens parce que je l’ai tellement joué que le manche de ma guitare en est creusé.
Flaubert, j’anticiperai même un peu, une exposition sur Salammbô doit s’ouvrir à Rouen en avril. Je rêve d’en rendre compte. Salammbô ! Je donnerais ma main droite pour avoir écrit la première phrase du roman, « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » — coup de trompette en A majeur.

En attendant, il y a 50 ans, le 26 février 1971, disparaissait Fernand Contandin. Qui ça ? Fernandel ! Même qu’un certain Olivier de Bruyn l’exécute cette semaine dans Marianne, en ressortant tous les clichés que peut attendre le populo : brave type, incroyablement populaire, sans oublier « l’accent ».
Et de citer sa collaboration avec Pagnol : Angèle, Regain, le Schpountz, la Fille du puisatier
En choisissant d’éliminer de la liste le chef d’œuvre qui aurait pu donner à son article un petit quelque chose en plus : Topaze.

Je tiens Pagnol pour l’un des grands écrivains du siècle. Lisez donc Jazz, ou l’intellectuel désenchanté, lisez les Marchands de gloire, l’une des charges les plus violentes contre la guerre, écrite au lendemain de la victoire. Pagnol a souffert des adaptations nullissimes par Alexandre Korda de la « trilogie marseillaise » auxquelles on persiste à l’assimiler — ah, l’accent du Quai de Rive-Neuve reconstitué par ce Parisien de Pierre Fresnay ! Yves Robert a fait un honnête travail avec la Gloire de mon père et le Château de ma mère — sans parvenir à insérer le sous-texte tragique de ces deux fragments autobiographiques, la mort du chevrier, Lili des Bellons, pendant la guerre, et surtout celle de la mère de Pagnol, décédée en 1910, quand son fils avait tout juste 15 ans et était élève au lycée Thiers avec Albert Cohen. C’est le souvenir de ces deux catastrophes, l’une nationale et l’autre intime, qui donne au soleil du Garlaban une nuance noire.

Ou lisez Topaze.

Topaze a donné à Fernandel l’occasion de prouver deux choses. Primo, qu’il pouvait, si on lui en donnait l’occasion, être encore meilleur que Jouvet — qui ne démérite pas dans la première version filmée de la pièce, en 1933, mais qui est loin, très loin de la performance de Fernandel en 1951. Secundo, que ce faux sympa (qui était un vrai tyran domestique, fou de jalousie, qui séquestrait littéralement son épouse) était un vrai méchant — et l’on adore le moment où il révèle sa vraie nature.

Pendant trois actes (la pièce en a quatre), Fernandel, petite barbichette, air sérieux et accablé, choisit de ne pas se ressembler. Il est un « petit pion » (en fait, un instituteur au rabais dans une pension privée menée par une ordure exemplaire qui lèche le cul des baronnes cubiques à manteau de fourrure), amoureux transi de sa jeune collègue qui est une vraie garce (Jacqueline Pagnol — et le choix par Pagnol de son épouse pour jouer ce rôle d’arriviste prête à coucher avec des hommes plus âgés pour se construire une sécurité est une délicate critique d’une femme que j’ai rencontrée et qui ne pensait effectivement qu’à l’argent). Puis il devient l’homme de paille confit de préjugés et de morale d’un « prévaricateur », homme politique véreux (très bel exemple de pléonasme) qui fait des affaires sur le dos de ses concitoyens et entretient une poule de luxe (Hélène Perdrière, tout en fourrures et boucles d’oreilles). Enfin, au quatrième acte, il redevient Fernandel — menton rasé, sourire envahissant, et dents de canasson carnassier, saloperie en prime : c’est au moment où il joue le jeu de la vilenie sociale qu’il est enfin lui-même. Au moment où il se lance dans l’éloge de l’argent, face à son ancien collègue (Pierre Larquey, exemplaire) qui tentait de le ramener à sa condition d’humble raté.
Sans une once d’accent marseillais. Signifiant ainsi que tout le reste, le brave type, le comique troupier, le paysan dépassé par les événements, le naïf que des comédiens trompent allègrement, n’était qu’une façade. Le vrai Fernandel est là, impitoyable, affamé, et lubrique.
La comparaison avec Bourvil aurait pu s’appuyer sur cette performance : tous deux ont su aller au-delà de leur image. Mais le journaliste-culture (l’un des deux mots doit être de trop) préfère opposer ces deux grands génies du comique et du contrepied. Il aurait dû s’informer… Et ne pas penser que Don Camillo, qui ne vaut que par la performance de Sylvie, comédienne d’exception, dans le rôle de la vieille institutrice, était le sommet de l’art de Fernandel.

Jean-Paul Brighelli

Le Bac en proie au coronavirus

photo-d-illustration-lbp-philippe-bruchot-1594128562Philippe de Villiers porte plainte contre le ministre de l’Education qui veut instituer deux Bacs, le tout courant, et en contrôle continu, pour l’enseignement public, et un autre, plus relevé, et en épreuves écrites finales, pour les lycées privés hors contrat. Contrairement à ce qu’il affirme dans Valeurs actuelles (« On pénalise les meilleurs élèves pour garantir dans la durée la médiocrité de l’Education nationale »), il ne s’agit pas d’un projet discriminatoire (sérieusement, vous imaginez Blanquer stigmatiser le privé ?) mais de la conséquence d’une réalité : tandis que le public était autorisé à diviser les classes de lycée en deux, et d’alterner les groupes, le privé (y compris le privé sous contrat) a massivement continué à faire cours en classe entière. Les Terminales du privé en savent donc potentiellement deux fois plus que celles du public, où grâce à la vigilance des syndicats qui soignent leur popularité en effrayant un corps professoral où l’on ne compte aucun décès dû directement au Covid, ni aucun élève, les programmes sont effilochés et divisés en présentiel / distanciel. Le cru 2021 sera aussi faible et dérisoire que le Bac 2020.

Ce qui suit ouvre des pistes de réflexion sur notre examen national, réduit à peu de choses ces vingt dernières années, et à rien depuis deux ans.

Quand Jean-Michel Blanquer est arrivé rue de Grenelle, il avait un immense chantier devant lui : comment gommer, aussi vite que possible, les effets catastrophique du ministère Vallaud-Belkacem — et plus globalement de cinq ans d’une Gauche qui avait offert tous les leviers de commande à des pédagogistes déjà bien installés.
Mme Vallaud-Belkacem avait démantibulé ce qui restait d’enseignement. Mais femme, maghrébine, de gauche, elle possédait toutes les vertus qui la rendaient intouchable aux yeux des syndicats. De surcroît, notoirement incompétente, elle illustrait à merveille le fameux mot de Françoise Giroud : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente. » C’était fait et nous nous en réjouissons…

Blanquer a peut-être eu tort de ne pas s’attaquer de front à ces chantiers ouverts par son prédécesseur, de la Maternelle au lycée. Il a préféré prendre le problème par les deux bouts, en suggérant que les instituteurs devraient désormais apprendre à lire et à écrire aux enfants — une atteinte insupportable aux droits sacrés de l’autonomie pédagogique de la Bêtise — et en réformant le Bac.

La réforme des cursus était indispensable. La section S était devenu un fourre-tout, la section L un débarras. Il fallait certainement revivifier le système, en orientant les « bons en maths » vers une section où ils en feraient pour de bon, et en proposant aux autres des voies parallèles susceptibles de les séduire sans les accabler sous la trigonométrie. Objectif atteint, l’option Spécialité Maths ne garde presque plus en Terminale que ceux qui comprennent, ce qui n’est pas une mauvaise chose.

Réformer le Bac était une gageure. L’examen était si dévalué qu’il aurait mieux valu, comme je l’ai proposé inlassablement, le remplacer par un Certificat de fin d’études — en le « secondarisant » complètement. Et laisser l’enseignement supérieur, via Parcoursup, faire le tri. Ou, si l’on me passe la métaphore, opter pour la proportionnelle intégrale, en lieu et place du scrutin nominal à deux tours — l’écrit et l’oral.

Blanquer a préféré injecter une dose de proportionnelle dans un système globalement intouché. Les « E3C », ces épreuves intermédiaires passées en Première et en Terminale, veulent introduire du contrôle continu tout en gardant l’examen final. Les pourcentages adjugés aux uns et aux autres sont aussi byzantins que les propositions de François Bayrou — par exemple mettre les régions très peuplées en proportionnelle, et garder le scrutin uninominal à deux tours pour le reste de la population. Toute solution bâtarde est en soi une mauvaise idée.
Sur ce vint le virus.

On sait ce qu’il est advenu de la cuvée Bac 2020. Avec plus de 95% de réussite, c’est une parodie d’examen. Le cru Bac 2021, issu d’un enseignement à mi-temps où les enseignants n’auront pas, en moyenne, traité la moitié du programme, lui ressemblera comme un frère. Il sera peut-être pire, les élèves sont revenus début septembre avec une appétence au travail singulièrement diminuée par des mois de confinement et de maniement des télé-commandes. De surcroît, savoir que l’an dernier des cancres ont obtenu le Bac leur fait revendiquer pour juin prochain le même privilège.

Alors, posons la question. Pourquoi ne pas profiter du désastre dans lequel le Covid a précipité le système éducatif pour supprimer carrément cette formalité ? Le Bac n’est plus un examen — il n’est même plus un rite de passage. Un parchemin de valeur nulle — qui recrute au niveau Bac ? Uber, peut-être. Ou Deliveroo.
Les enseignants, libérés de la perspective d’épreuves peu significatives mais obligatoires, pourraient traiter le programme comme ils l’entendent. Bien sûr, les établissements dominés par les facariens n’auraient pas bonne presse. Mais justement, laissons les parents (qui n’auront plus de prétexte pour venir casser la figure des profs) inscrire leurs rejetons où ils le désirent, dans la limite des places disponibles. Ou, comme à Paris, remodelons Affelnet, le logiciel qui dispatche en lycée les élèves de fin Troisième, et créons une mixité scolaire en fonction de l’Indice de position sociale du collège d’origine — somme toute plus parlant que la dichotomie boursier / non boursier, surtout dans une capitale peuplée de CSP++.

Le Bac est un symbole du passé. Le Bac 2021 a autant de rapports avec celui créé par Napoléon, ou avec celui que vous avez passé, que vous-même avec vos ancêtres. Rayons-le d’un trait de plume, et laissons l’enseignement supérieur faire le tri : les meilleurs cursus prendront les meilleurs — comme aujourd’hui —, et les autres modèreront leurs prétentions.
« Ecole à deux vitesses ! » crieront les syndicats. Mais c’est déjà le cas, chers collègues : croyez-vous que les cursus exigeants choisissent les candidats en fonction de leurs notes ? L’établissement d’origine, privé ou public, compte au moins pour la moitié de l’appréciation. J’ai même vu des commentaires déterminants du genre « dans tel lycée, c’est Untel qui enseigne les maths » — parce que nous ne sommes pas tous égaux, figurez-vous.

Il reste un peu plus d’un an à Blanquer pour en finir avec les dépouilles de l’ancien monde. Quitte à être un ministre impopulaire — et c’est très injuste quand on pense au désastre de Vallaud-Belkacem dont personne ne dit mot —, autant imposer une vraie réforme qui permettra d’enseigner sans la menace d’un couperet qui de toute façon n’a plus aucune signification.

Jean-Paul Brighelli

À la recherche du prolétaire perdu

vidal-islamogauchisme-universiteFrédérique Vidal, qui postule pour la place de plus bel éléphant dans un magasin de porcelaine, est actuellement vilipendée par une partie des universitaires (pas tous, heureusement, il en est qui sauvent l’honneur de l’institution), pour avoir demandé au CNRS d’enquêter sur l’islamo-gauchisme à l’université. Adresse plaisante : autant demander à un violeur d’enquêter sur les maltraitances infligées aux femmes. Jean-Michel Blanquer de son côté affirme que l’islamo-gauchisme est « un fait social indubitable. » « Fantasme ! » s’écrient les uns, « Chasse aux sorcières ! » hurlent les autres, dont on trouvera la liste ici. Le dolorisme et l’idéologie victimaire sont à la mode, et comme bien peu de gens, dans le monde universitaire, ont les braies bien nettes, chacun se croit visé.
L’islamo-gauchisme est pourtant plus qu’un fait social : c’est un fait politique. Une construction artificielle, une chimère monstrueuse élaborée dans les ateliers d’une Gauche sans projet.

L’islamo-gauchisme, expression forgée par Pierre-André Taguieff, est, selon la définition de Jacques Julliard dans la Revue des Deux mondes, « un courant de pensée qui considère que le réveil de l’islam et la montée de l’islamisme sont des éléments de critique très intéressants du néocapitalisme et, d’une certaine façon, se substituent à la lutte des classes et au prolétariat classique, qui a déçu ceux qui comptaient sur lui. »

Ce qui suit est l’historique de cette notion.

En 2002, avant le premier tour de la présidentielle, Pierre Mauroy conseilla à Lionel Jospin de « parler au peuple ». Le candidat, qui ignorait encore qu’il arriverait troisième au soir du premier tour, et qui se voyait beau, répondit avec sa morgue ordinaire que la Fondation Jean Jaurès et Terra Nova, boîtes à idées courtes de la Gauche boboïsée, le lui déconseillaient. Le peuple, expliquaient ces grands esprits, n’existait plus, en tout cas comme réservoir de voix pour la Gauche ; cela faisait d’ailleurs quinze ans qu’il votait, de plus en plus, pour le Front national. Le vrai réservoir de voix, c’étaient les classes moyennes…
On sait ce qu’il en advint.

La disparition progressive du prolétariat a suivi la désindustrialisation de la France. Je ne suis pas loin de penser que fermer l’outil industriel, c’était supprimer, dans la pensée de dirigeants libéraux, cette partie de l’opinion qui a une propension à l’émeute. Tout ce qu’il en reste aujourd’hui, ce sont les Gilets jaunes.
L’échec de Jospin a sonné le tocsin pour les belles intelligences qui hantent les UER de Sociologie (exception faite de quelques-uns, y compris à gauche, comme Gérard Noiriel et Stéphane Beaud — vilipendés par les leurs depuis qu’ils ont fait paraître, le mois dernier, Race et sciences sociales). S’il n’y a plus de prolétaires, allons chercher d’autres « damnés de la terre ». Remplaçons la lutte des classes par la lutte des races. Et aménageons les horaires des piscines municipales, à Lille et ailleurs, afin que les musulmanes, toujours pures, comme chacun sait, ne se baignent pas dans les mêmes eaux que des salopes céfrans.

Les immigrés, main d’œuvre surexploitée dans les années 1960-1970, avaient fait des enfants, qui, le cul entre deux cultures, choisirent celle qui leur offrait un peu de transcendance, l’islam, tout en adoptant les gadgets de l’autre : le capitalisme ne s’inquiète guère des revendications existentielles tant qu’on achète ses produits. Les insurrections algériennes du FIS et du GIA mirent de l’huile d’arachide sur ce feu. Comme on les avait adroitement enfermés dans des ghettos, ces enfants de deuxième ou troisième génération commencèrent par en expulser les Juifs qui y vivaient encore : à Trappes ou ailleurs, on n’incendie pas les synagogues pour des prunes.
Cet antisémitisme de l’islam, héritier des belles déclarations du Grand Mufti de Jérusalem, Husseini, allié d’Hitler contre les Juifs, conflua avec l’antisionisme des gauchistes de la LCR, qui tournèrent alors un regard intéressé vers des gens susceptibles de renforcer ses maigres bataillons.
Puis les jeunes musulmans burent les paroles des imams envoyés en France par des régimes et des organisations qui ont une vision à long terme et une politique adroite de cheval de Troie : les universités ont vu affluer des publics plus portés sur l’entrisme religieux que sur les savoirs classiques. Les plus extrémistes fomentèrent des attentats ici-même. Ceux qui avaient le goût des voyages rejoignirent Daesh — puis sont revenus prêcher la bonne parole d’Allah le Miséricordieux.
« Là se trouve, pensent les idéologues de l’extrême-gauche, le réservoir humain de notre reconquête. Foin du marxisme qui faisait de la religion l’opium du peuple ! C ‘est par l’islam que nous enfoncerons un coin dans cette vieille gueuse pourrissante — la République française. » Jacques Julliard n’avait pas tort en affirmant que « l’islamo-gauchisme, c’est la haine de l’identité française. »

S’ensuivit un effet boule de neige. Aux islamistes purs et durs, dûment chapitrés afin de feindre (la taqîya n’est pas pour les chiens) la collaboration avec des koufars qu’ils méprisaient profondément, s’adjoignirent par intersectionnalité tous ceux qui voulaient s’élever en piétinant le cadavre de l’homme blanc occidental. Alors que la Gauche était historiquement anti-raciste, au moins depuis l’Affaire Dreyfus, des étudiants, des syndicalistes, des enseignants, se sont mis à inventer des meetings ou des colloques réservés aux « racisés » et autres « indigènes de la République ». Le phénomène se retrouve à tous les niveaux, et des syndicalistes, pour accroître le nombre de leurs affidés, ont entériné ces pratiques racistes : voir SUD, notamment, ou l’UNEF, qui exhibe des militantes voilées (tout comme le NPA présente des candidates voilées à des élections locales) tout en interdisant la lecture des œuvres de Charb, qui se fait ainsi assassiner deux fois.
Jean-Luc Mélenchon s’est converti à cette ligne, et défile désormais avec les Frères musulmans. Oh, comme je plains les démocrates sincères et de gauche qui ont voté pour lui et ont fait le lit de ces compromissions ignobles !

Intersectionnalité oblige, des féministes se voilèrent la face (si je puis ainsi m’exprimer), et décidèrent d’oublier que le voile islamique est le symbole de l’infériorité de la femme, de sa soumission aux diktats des barbus. Tant qu’à faire, ces chiennes de garde omirent aussi de condamner la polygamie, l’excision, les certificats de virginité, les mariages forcés et autres discriminations imposées par une vision fanatique de l’Islam des cavernes. La loi de 2004, bien timide, qui interdit l’exhibition de signes religieux ostentatoires dans les lycées et collèges, leur paraît un déni de démocratie. On en reparlera quand elles devront se voiler elles-mêmes. En attendant, le voile envahit les universités, et nombre d’universitaires ont dû faire face à des protestations selon les sujets qu’ils traitaient.
L’enseignant que je suis sait bien, depuis des décennies, que les petites maghrébines n’ont que l’école pour se libérer d’un environnement familial totalitaire. Et qu’elles brillent bien davantage que leurs grands-frères, occupés à les museler. Peu importe aux féministes actuelles, pour qui un tchador a la même signification qu’une mini-jupe, et un burkini qu’un bikini. Le paradoxe du féminisme contemporain, c’est qu’il sacrifie des femmes, et en grand nombre, sur l’autel sacré de la convergence des luttes.

Tous les laissés-pour-compte du Tiers monde, venus en Europe trouver un boulot et des subventions, tous les descendants d’esclaves (attention : ne pas mélanger ceux de la traite trans-Atlantique, emmenés par des Blancs odieux, et ceux, bien plus nombreux, de la traite trans-africaine, mutilés et massacrés par des frères en Mohammed, sur lui la Paix et la Bénédiction), les gays et lesbiennes qui ont choisi d’ignorer qu’ils seront un jour ou l’autre empalés ou lapidés par leurs nouveaux amis, tout ce beau petit monde a choisi la revendication brutale plutôt que la voie plus difficile des études et des concours.

Ils ne se contentent pas de faire du bruit : ils dénient aux autres le droit à la parole et même à l’existence. Alain Finkielkraut, Sylviane Agacinski, Elisabeth Badinter en ont fait l’amère expérience. Le slogan de 68, « Il est interdit d’interdire », est devenu « Il est interdit d’exprimer quoi que ce soit qui ne soit pas en accord avec la doxa dont nous sommes dépositaires ». Logique : à force de fréquenter des fanatiques, on se bricole sa charia dans son coin. L’idéologie « woke » américaine, selon laquelle le Blanc est coupable par naissance, le mâle violeur par essence et la laïcité à la française une atteinte intolérable au droit constitutionnel d’être un crétin superstitieux et arrogant, s’insinue progressivement dans nos facs. Et les universitaires, par conviction ou par lâcheté, entérinent ces élucubrations et les perpétuent en sélectionnant des objets d’étude plus farfelus les uns que les autres.
Le recrutement d’enseignants conformes à cette doxa accentue encore le mécanisme d’emprise. La terreur que font régner quelques extrémistes crée la panique dans la majorité silencieuse. Les médias, qui répondent volontiers aux sollicitations des énergumènes, grossissent les faits. Et tout ce beau monde prépare l’avènement d’une société raciste, fanatique, soumise, où il fera certainement très bon vivre.

Alors oui, Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer ont raison de nommer l’islamo-gauchisme. Peut-être pourraient-ils aussi se donner les moyens de faire appliquer les lois existantes, qui interdisent — c’est l’essence de la Constitution — toute distinction de sexe, de race ou de religion. Et ça, c’est le boulot des ministres de l’Intérieur et de la Justice.

Jean-Paul Brighelli

Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

B9726188379Z.1_20210219065445_000+G0CHKMHEM.1-0Après Richard Berry, accusé par sa fille, voici PPDA, violeur d’une ex-groupie. Le Parisien, jamais en retard d’un récit libidineux, narre dans le détail l’accusation à laquelle l’ex-présentateur de TF1 doit répondre. Que son accusatrice ait elle aussi un livre sur le gaz, qui de surcroît peinait à décoller, n’a bien entendu aucun rapport avec le soulagement soudain de sa conscience.

Tout remonte à l’automne 2004. Une étudiante ambitieuse écrit une lettre à PPDA, dont elle admire les romans, ce qui témoigne d’un goût littéraire très sûr, et y joint des extraits de ses œuvres à venir. Le présentateur finit par lui répondre, l’appelle tard le soir, et lui demande (dit-elle) si elle a un copain, et combien de fois elle se masturbe par jour ou par semaine. Des questions bien innocentes posées à 11 heures du soir, et qui ne mettent pas du tout la puce à l’oreille — ni ailleurs.
C’est donc en toute innocence, figurez-vous, qu’elle se rend au rendez-vous que lui fixe un homme connu pour sa séduction, et de fil en aiguille… « J’étais vierge », déclare-t-elle. Sans doute, comme toutes les pucelles, entendait-elle le rester, c’est même pour ça qu’elle était là. « Florence Porcel affirme n’être pas parvenue à s’enfuir sous l’effet de la surprise et de la sidération, mais soutient que sa panique était clairement perceptible et qu’elle a émis des cris de douleur », écrivent Jean-Michel Décugis et Jérémie Pham-Lê. Oui, il est assez rare que ça passe comme une lettre à la poste. Comme dit Sade quelque part à propos de la sodomie :« On n’arrive aux roses qu’en passant par les épines. »
« A l’époque, l’étudiante n’aurait pas pris conscience qu’elle venait de subir un viol », continuent nos duettistes. L’idée ne lui en est venue que 16 ans plus tard. Entre-temps, elle retrouve notre Don Juan en 2009, et lui taille une pipe — « non, non », dit-elle, d’autant qu’il s’agit d’une « fellation non protégée ».
C’est curieux, cette appétence soudaine pour le goût latex…

Porter plainte ? Elle y pense, dit-elle, mais y renonce, en considération du statut de star du prédateur. Elle conserve néanmoins ses messages, afin d’alimenter le roman qui vient de sortir (Pandorini, chez Jean-Claude Lattès). Un roman à clef, forcément. « Cathartique », disent les rédacteurs du Parisien, qui ont fait des études et connaissent des mots compliqués.

Tout tient désormais à un mot — non pas « viol », mais « emprise » : je souhaite bonne chance aux juristes chargés de donner du contenu à un mot qui n’existe pas dans le Code. « [Florence Porcel] décrit un mécanisme d’emprise psychologique dans lequel elle se serait alors enferrée, un système de déni né de l’admiration qu’elle avait pour cet homme célèbre, puissant et bien plus âgé et son désir de percer dans le monde littéraire. »
Admirez comme tous les mots sont bien en place. « Emprise » chapeaute la phrase, de sorte que « déni » passe pour une preuve à charge, et qu’« admiration » et « désir » sont évacués en fin de raisonnement. Il suffirait d’inverser l’ordre pour obtenir l’effet inverse, et montrer que l’accusation d’emprise naît du déni du désir.
Mais a posteriori, quelle délectation de ré-écrire l’histoire !

Il va falloir sérieusement réviser les concepts littéraires les mieux établis. Héloïse et Abélard ? Emprise d’un éducateur sur une élève — oh comme on a bien fait de lui couper les roubignoles ! Tristan et Yseult (la blonde, pas le thon qui fait de la publicité pour l’obésité morbide) ? Emprise par l’intermédiaire d’un élixir « drogue du viol » du XIIe siècle ! Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Paul et Virginie, même tonneau : emprise, vous dis-je !
Autrefois, on appelait ça de l’amour. Oui, mais ça, c’était avant. #MeToo est passé par là, la parole des femmes est sacrée, aucune femme ne mentirait sur un sujet pareil.

Qu’un sentiment d’horreur, voire de haine, puisse se conjuguer assez souvent au désir ne trouble pas la conscience de nos modernes accusatrices. Que Psyché se rende chaque soir chez un « monstre » avec un frisson délicieux, que la Belle tombe amoureuse de la Bête, que Blanche-Neige soit fort aise que le Prince lui ait roulé une pelle assez énergique pour déloger le petit bout de pomme empoisonnée resté dans un plombage, ou que la princesse Aurore se soit fait réveiller sans son consentement par ce même Prince (un serial niqueur, celui-là, il est présent dans tous les contes et on raconte ça aux enfants), peu chaut désormais au chœur des demi-vierges. Elles veulent des têtes — et, à défaut, des têtes de nœud.

Quant à la part de publicité calculée, comme dans d’autres récits de viol la part de règlements de comptes, ou la part de fantasme et de souvenirs implantés, il reste à la Justice à s’en démêler. En attendant, les réseaux sociaux, peuplés de gens qui ne se font faire de gâteries que sur Pornhub, se déchaînent, et affirment péremptoirement qu’Untel est coupable, et tel autre aussi : victime, voilà un statut moderne et fashionable. Facebook ou Twitter, c’est le règne de tous les Savonarole et Fouquier-Tinville d’occasion. Vite, l’adresse de PPDA (après tout, le Parisien a bien indiqué récemment où coincer Olivier Duhamel pendant qu’il sort son chien), afin que nos exécuteurs publics sachent où lyncher l’infâme — ce qui leur sera permis seulement après avoir acheté le dernier livre dénonciateur.
Sur la masse des prédateurs supposés, il y en a un certain nombre qui sont blancs comme neige. Mais subsistera quand même la satisfaction d’avoir sali quelqu’un, ce qui permet de se sentir bien propre. On vit décidément une époque formidable.

Jean-Paul Brighelli

22 février 1635

imagesLe 22 février 1635, Richelieu signait les décrets d’installation de l’Académie française. Cela faisait un an que le grammairien Conrart, qui avait réuni autour de lui, depuis une dizaine d’années, quelques bons esprits pour réformer et fixer la langue, finalisait les statuts de l’honorable assemblée. La gravure ci-dessus représente le cardinal-ministre en soleil, et chacun des rayons porte le nom d’un Académicien. C’est dire les rapports étroits qu’entretiennent la langue et le pouvoir.

On sait que l’une des tâches dévolues aux « Immortels » fut la confection d’un Dictionnaire (paru enfin en 1694), que Richelet puis Furetière devancèrent. Mais l’essentiel fut surtout de fixer la langue.
Le travail avait commencé au XVIe siècle, et Malherbe, au tournant du siècle, avait déjà largement déblayé. L’Académie d’un côté, Vaugelas de l’autre, se donnèrent pour mission de « purifier » la langue — pleine de provincialismes désuets, orthographiée au gré de la fantaisie des scripteurs et des éditeurs, et grammaticalement hirsute.
Je ne vais pas faire l’historique de l’Académie, que l’on trouve partout. Je voudrais simplement insister sur ce désir de purification et de régulation de l’usage — du « bon usage ».

Ce bon usage est aujourd’hui singulièrement sacrifié en classe sur l’autel de « l’expression ». Or, il est consubstantiel au projet de Richelieu, qui est de doter la France d’un pouvoir absolutiste, et de corseter la langue du Roy de principes tout aussi absolus. Accepter les dérives, c’est renoncer à l’autorité. C’est, pour l’Etat, accepter que la langue soit contaminée par des forces centrifuges. C’est, au niveau de l’individu, promouvoir le charabia et le gloubi-boulga — en réservant le « bon usage » à une oligarchie qui s’appuiera sur la langue pour conserver le pouvoir. Sur quoi croyez-vous que s’appuient les jurys des grands concours pour sélectionner celui-ci et refuser celui-là ? La langue est la base de toute culture, et de toute connivence de classe.

Ce que l’Ecole de la IIIe République avait voulu faire, en instituant l’école obligatoire et en autorisant les instituteurs à donner des coups de règles — le mot a une polysémie intéressante — sur les doigts, c’était créer un corps national unique parlant une même langue, et donner à chacun la possibilité de comprendre ce qui se disait, et de se faire entendre.
Ce qui se fait depuis une bonne trentaine d’années revient à dissoudre ce lien en miroir entre l’Etat et l’individu. En mutilant la langue, on anéantit la nation.

On se souvient de la formule si intelligente de Barthes : « La langue est fasciste ». On oublie volontiers la suite de la démonstration : « Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, mais obliger à dire ».
Et la langue est un ensemble d’obligations — parfois même absurdes. Ne plus les enseigner, c’est réserver leur maîtrise à quelques individus qui contribueront à se parler et à se coopter — au détriment de tous les autres, ceux à qui on ne demande que savoir obéir et pédaler sur leur vélo Deliveroo. Les pédagogues qui ont renoncé à enseigner les règles de fer de la langue française ont livré tout crus leurs élèves à la convoitise des esclavagistes modernes.
Et c’est pour ça que je les hais.

Des parents aimants reprennent leurs enfants, dès le plus jeune âge : on ne dit pas / on dit. Des parents aimants leur parlent dans une syntaxe correcte — pas en langage Tarzan. Et lorsque les parents ne maîtrisent pas le français, c’est à l’école de faire deux fois plus d’efforts pour enseigner à leurs enfants les règles et le bon usage. Les instituteurs qui ne le font pas sont des criminels — ou des complices de l’oligarchie. Qu’ils se proclament « de gauche » est à se taper le cul par terre. Ils sont les fourriers de l’école à deux vitesses, et les fournisseurs d’Uber.
Des sites pédagogistes s’insurgent contre les (rares) consignes que donne aujourd’hui Blanquer pour l’apprentissage du Lire / Ecrire. « Liberté ! » clament ces ânes. La liberté naît de la maîtrise des règles — pas de leur corruption. Un vrai ministre attentif à la langue devrait révoquer tous ceux qui n’enseignent pas « la langue de Molière » — puisqu’on appelle ainsi le français, comme l’anglais est « la langue de Shakespeare » et l’espagnol celle de Cervantès. Or, loin d’enseigner Molière, on se propose aujourd’hui de la « traduire » en volapük contemporain. Un prof de ma région a été nommé IPR parce qu’il avait eu l’heureuse idée de « traduire » Marivaux en langage banlieue, et de passer la Princesse de Clèves à la moulinette Facebook — avec une « fin heureuse ». Promu, alors qu’il aurait dû être pendu !

Qui ne voit que lâcher du lest sur la langue, c’est lâcher du lest sur le sens ? Que mépriser ou mutiler le français, c’est ouvrir la voie à d’autres langues autrement impérieuses — l’arabe coranique, par exemple…
Bien sûr, d’immenses écrivains ont violé la langue et lui ont fait de très beaux enfants. Mais pour ce faire, encore faut-il connaître à fond ce que l’on va transgresser : pour être Picasso, il faut avoir dompté l’académisme, pas gribouiller n’importe quoi avec des croyons de couleur. Hugo a magnifiquement expliqué cela dans sa « Réponse à un acte d’accusation », qui est à la fois une déclaration de guerre et une déclaration d’amour à la langue classique. Alors, Hugo, je veux bien. Aya Nakamura, dont d’aucuns aujourd’hui font une ambassadrice de la langue française, non.
Le mépris affleure chez les démagogues, bien certains d’être à l’abri sous leurs connaissances classiques pour continuer à se partager le pouvoir et laisser les crétins — ainsi parlent-ils, ces gueux — bafouiller en paix.

Nous devons, nous parents, nous enseignants, exiger un apprentissage rigoureux des règles. Parce que ceux qui persisteront à les ignorer finiront par se les prendre dans le cul.

Jean-Paul Brighelli

Le Panoptique et les GAFAM

Presidio Modelo, Cuba, 1927-1967Peut-être avez-vous oublié Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des très grands théoriciens de l’utilitarisme et du libéralisme. En 1791, il édite le système du Panoptique, une prison pensée pour que chaque détenu soit sous le regard de gardiens invisibles, perpétuellement présents, sans savoir s’il est ou non observé. À partir d’une tour centrale, le regard plonge sur toutes les cellules. Quelques prisons ont été réalisées selon ce principe, à Autun en France, à Kilmainham en Irlande, et particulièrement le Presidio Modelo à Cuba — voir ci-dessus. George Orwell s’est inspiré de cette théorie en imaginant ce qu’une technique moderne d’écrans et de caméras permettrait à un régime fascisant. Efficacité maximale pour un coût bien moindre que celui des prisons classiques. Michel Foucault, qui pourtant ne connaissait pas les technologies les plus récentes (il est mort en 1984) y voyait « le rêve paranoïaque de notre société, la vérité paranoïaque de notre société ».

Nous y sommes. Un coup d’Etat s’est déroulé sous nos yeux sans que nous y prêtions attention. Pire : il a très largement notre approbation. La Boétie expliquait déjà au XVIe siècle (oui, ça vaut le coup, de lire !) que toute servitude bien pensée devient volontaire. Et que l’esclave, mis en condition, appellera sa servitude « liberté » — tout comme Orwell énonce les grands principes de Big Brother, entre autres « La liberté, c’est l’esclavage ».
Ce coup d’Etat s’est déroulé non sous la cravache d’un général ivre de puissance, mais sous la houlette des technologies de l’information.

Un remarquable article tout récent de Shoshana Zuboff, professeur émérite à Harvard et auteur de The Age of Surveillance Capitalism (2018) explique en détail dans le New York Times le processus de cet asservissement auquel est soumise une population mondiale enthousiaste. Son grand âge elle dit elle-même que cela fait 42 ans qu’elle observe l’émergence du règne digital en tant que force active de la civilisation de l’information — lui permet un recul que nos démocraties modernes, obnubilées par l’instant et oublieuses de l’Histoire (qui n’est plus enseignée) prennent rarement.
Les métaphores usuelles ont un sens. Le « Web », c’est une toile — comme celle de l’araignée, pour capter les papillons. Le « Net », c’est un réseau — un filet, en français cynégétique, celui avec lequel on attrape les petits oiseaux. Les uns et les autres se croient encore libres jusqu’au moment où ils sont dévorés.
C’est ce que l’auteur appelle le capitalisme de surveillance. « Reposant sur la force de leurs capacités de contrôle et pour la sauvegarde des profits engendrés par ce même contrôle, les nouveaux empires ont bâti un coup d’Etat épistémologique anti-démocratique caractérisé par une concentration sans précédent du savoir intime de chacun de nous et le pouvoir incommensurable issu d’un tel savoir ».
Ce savoir se définit par trois questions : Qui sait ? Qui décide qui sait ? Qui décide qui décide qui sait ? Le capitalisme moderne détient les réponses à ces trois questions. C’est l’essence de son coup d’Etat.
À parler de l’éventualité d’un coup d’Etat mené par Donald Trump, on a occulté le coup d’Etat réel, qui a consisté à gommer le président des Etats-Unis, interdit de communication par Facebook et Twitter. Au mépris du Ier amendement — au nom duquel l’ex-président vient d’être exempté de toute responsabilité par le Sénat.

Ce coup d’Etat est passé par quatre phases distinctes.

Premier temps : appropriation des vies individuelles comme ressources d’information. Puis, second temps, montée des inégalités selon ce que vous représentez en termes de potentialités économiques. Les algorithmes, à ce stade, définissent l’intérêt que l’on vous portera. L’information sur l’âge, par exemple, permet de vous inclure dans un segment précis et de vous adresser des publicités juteuses — du Viagra pour tous aux douches aménagées en passant par les ascenseurs greffés à vos escaliers. La troisième étape — nous en sommes là — est celle du chaos produit par des structures de désinformation — la présente épidémie est un exemple frappant. Le quatrième temps sera l’institutionnalisation de la domination des acteurs majeurs — les GAFAM et ce qui orbite autour de ces compagnies majeures —, voués à terme à remplacer les structures démocratiques. Personne n’a élu Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft), Larry Page et Sergey Brin (Google), Tim Cook (Apple) ou Mark Zuckerberg (Facebook). Mais ils ont le pouvoir effectif, et leur poids financier, outre le financement direct d’hommes politiques, leur permet de contrôler n’importe quel gouvernement — voire de le faire élire, afin de conserver une façade derrière laquelle les vrais maîtres s’en donnent à cœur joie. Nous militons éventuellement pour le renforcement des contrôles aux frontières, sans réaliser que pour les géants du Net, il n’y a pas de cyber-frontière, et que le marché global définit ses propres critères de pénétration et de rejet.
De ce point de vue, l’islamisme hostile aux Etats démocratiques est parfaitement compatible avec le cyber-marché. Après tout, les fanatiques aussi sont des consommateurs.Le-panoptique-de-Bentham

Nous pouvons opter pour une société démocratique, ou pour une société de surveillance, mais pas pour les deux. Le grand combat a commencé : ce sera l’affaire de cette décennie qui commence.

Dans l’appropriation de la démocratie par les grandes sociétés, tout est utilisé. Le 11 septembre impliqua une surveillance générale aisément acceptée. Les agences d’espionnage durent se rallier à des entreprises privées pour espionner partout dans le monde, bien au delà des contraintes constitutionnelles ou légales. L’exception anti-terroriste est devenue la règle. Que les responsables américains accusent Huawei de stocker des informations sur les citoyens américains est une plaisanterie, quand on sait que la CIA en fait autant au niveau mondial depuis deux décennies au moins.

La beauté de la métaphore « Web » tient au schéma neuronique de la Toile. Se connecter, c’est connecter d’autres « amis », c’est étendre l’empire du Bien (on suppose que le Mal, lui, cherche à se dissimuler). Comme aux premiers temps du capitalisme, il y a collusion entre l’impératif économique et l’impératif moral.
D’où le puritanisme (on sait les liens de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, pour reprendre le titre du plus important ouvrage de Max Weber) de ces géants du contrôle. Un algorithme est sans humour ni nuance. Les seins de la Liberté guidant le peuple sont proscrits par Facebook. C’est amusant, et anecdotique. Mais des milliers de mots sont sous surveillance : notre liberté d’expression s’arrête là où l’ont décidé les marchands qui nous gouvernent, et qui décident de qui mettre en place, à l’échelon gouvernemental, pour ne pas heurter le business.

Voilà déjà longtemps que nous avons appris à nous arrêter aux feux rouges, sans que la présence d’un agent soit nécessaire. Un système informatisé régit notre conduite. Il en est de même au niveau de l’information : des robots décident désormais de ce qu’il nous est loisible de dire ou de croire. Toute critique des traitements anti-COVID recommandés par les grandes compagnies saute automatiquement. Nous pouvons bien nous gausser des Chinois qui n’oseraient plus une opinion négative sur Xi Jinping. Contester Pfizer ou dire du bien de Didier Raoult nous fait basculer automatiquement dans l’empire du Mal. Se promener sur les sites de QAnon — même pour information — nous signale à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), nous apprend le Figaro. En revanche, vous pouvez impunément fréquenter le site de l’« influenceuse » Léna Situations, qui fait la promotion de la marque Zara — et acheter son livre. C’est sans danger.

Seule une insurrection démocratique (mais voilà : on est parvenu à faire croire que l’insurrection est par essence anti-démocratique) peut renverser le cours des événements. Il faut démanteler les GAFAM, parce que ces compagnies sont en train de nous démantibuler. Le capitalisme à l’ancienne avait brisé certains des trusts qui s’étaient constitués dans la foulée de la révolution industrielle. C’est ainsi que la Standard Oil fut éparpillée façon puzzle en 1911, ou AT&T en 1982. Mais c’est fini. Les procédures lancées contre IBM ou Microsoft ont été abandonnées. Apple est aujourd’hui poursuivi pour entente illicite avec d’autres éditeurs numériques — qui ont accepté de payer une amende préventive pour éviter justement des sanctions plus lourdes. Une goutte d’eau dans leurs bénéfices.
Les gouvernements sont impuissants parce qu’ils ont été mis en place par ces structures supra-nationales. C’est aux peuples de reprendre le pouvoir — mais s’ils préfèrent surfer sur Facebook ou s’indigner sur Twitter…

Jean-Paul Brighelli

Le retour du Croisé

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), le Dernier Croisé, 1835Parfois une œuvrette sans grandes prétentions nous touche davantage qu’une réalisation magistrale. Une chansonnette plus qu’un opéra, un roman à deux balles plus qu’un chef d’œuvre consacré. Ou une toile académique plus qu’une révolution artistique.

Par exemple, pour moi, ce Dernier croisé, peint en 1835 par Carl Friedrich Lessing (1808-1880), illustration au premier degré d’un poème de Karl Immermann (qui ça ?), « le retour du Croisé », publié en 1826. Deux œuvres parmi tant d’autres de ce romantisme troubadour dont Emma Bovary se « graisse les mains », ces romances de Walter Scott qui amènent les petites bourgeoises de province à rêver « bahuts, salle des gardes et ménestrels » et à vouloir « vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. » Foutaises, dirait Flaubert.

Le cheval est d’un gris très pâle, accordé au manteau ivoire et à la barbe blanche du cavalier — « Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu », chantait très bien Ferré. On sent bien qu’il revient de plusieurs défaites, et d’un nombre infini de déceptions. Le cheval peine à porter encore un peu son chevalier, le paysage est inhospitalier, la terre brute, incultivable, et le ciel se confond avec la mer à laquelle le héros fatigué tourne le dos, tandis que les ombres s’allongent, parce que le crépuscule menace. La lumière tombe de partout à la fois. Le soleil est à gauche, sur l’épaule du chevalier, mais son visage, qui devrait être au moins partiellement à contre-jour, est éclairé de quelque désespoir intérieur. Teintes chaudes de la terre, teintes froides du ciel. Le dieu qui préside à cet orage suspendu a renoncé à tout, même à sa colère.

Quel âge a-t-il ? Il est voûté, il supporte à peine le poids de ses armes — sans doute ne les a-t-il jamais déposées depuis son départ, il y a tant d’années… Il est seul, bien sûr, ses compagnons sont morts depuis longtemps. Un tableau d’ordinaire n’a que deux dimensions, mais celui-ci (au Rheinisches Landesmuseum de Bonn) exprime le Temps de façon virtuose.
Quant à savoir ce qui nous parle dans une œuvre… Quel écho de concernement m’appelle dans ce chromo ? C’est plus que de l’identification, je suis tout à la fois le cavalier déçu, le cheval fourbu, le paysage hostile.
La toile, 66 x 64 cm, est à peu près carrée — un format assez rare en peinture. Quadrature d’un cercle qu’il faut deviner, dont le centre se situe à peu près sur la main droite, affaissée, du cavalier solitaire et encore loin de son foyer.
Son foyer ? Allons donc ! Nulle châtelaine ne l’attend. Il a enterré tous ses compagnons, la belle qui l’espérait est morte de consomption, comme il se doit. Il est une force qui va — sauf qu’il n’a plus de force, à peine celle de tenir les rênes. Et son vaillant coursier, tout aussi fourbu que son maître, a vu trop de batailles pour oser autre chose qu’un pas hésitant.

Les Romantiques rêvaient à des épopées inconnues, eux qui étaient nés après les grandes chevauchées de l’Empire. Dans ces années 1830, l’Europe est sous la botte de Metternich. Les jeunes gens enfiévrés sont priés de se taire, en attendant le Printemps des peuples — alors ils rêvent de chevaliers poudreux revenant de guerres perdues, vivant jadis dans un rêve héroïque et brutal, enfoncés désormais dans le sentiment d’un immense désastre.
Ce n’est pas la défaite en soi qui est terrible. C’est d’y survivre. Et de voir alentour, grouillant comme des termites, des formes hideuses qui ont pris le pouvoir, et dont le rêve consiste à faire la somme de 1 + 1.

Dois-je vraiment développer ? Une allégorie perd de sa puissance quand on l’explicite. Mais autant le dire, parce que l’époque ne comprend plus à demi-mot : dans mon combat pour l’école, les amis qui ne sont pas morts ont fini par trahir. Et on me hait comme on hait toujours Cassandre.
Quand on n’a pas eu la chance de mourir à la fleur de l’âge, ni de succomber au combat, il reste le désespoir de s’être battu pour rien — et de chevaucher vers la mort, au dessous d’un ciel vide.

Jean-Paul Brighelli

Didier Lemaire : un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

B9726084778Z.1_20210209142708_000+G9JHIMGOC.1-0Didier Lemaire enseignait la philosophie au lycée de Trappes depuis vingt ans. Sans problèmes. Sauf que la situation s’est sérieusement dégradée depuis que début novembre, juste après l’assassinat de Samuel Paty, il s’est demandé, dans une tribune sur l’Obs, « comment pallier l’absence de stratégie de l’Etat pour vaincre l’islamisme ». Il n’y formulait pas de provocations, il s’adressait à ses collègues, et décrivait « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps ». Le choix du comparatif, « plus forte », n’était pas innocent : à l’orée des années 2000, il avait vu brûler la synagogue de la ville, et les familles juives partir l’une après l’autre.
Après les attentats de 2016-2016, il s’est engagé dans des actions à visée préventive dans cette ville où circulent plus de 400 « fichés S ». En 2018, il a co-signé avec Jean-Pierre Obin — qui dès 2004 dénonçait l’emprise du fondamentalisme religieux dans nombre de cités — une lettre au président de la République « pour lui demander d’agir de toute urgence afin de protéger nos élèves de la pression idéologique et sociale qui s’exerce sur eux, une pression qui les retranche peu à peu de la communauté nationale ».
Le résultat ne s’est pas fait attendre : il a reçu des menaces si circonstanciées qu’elles lui valent aujourd’hui une protection policière.
Les médias se sont émus. Comment, aux portes de Paris… Sans doute n’avaient-ils rien vu venir ?
C’est sur cette problématique cécité des médias et des politiques qu’a commencé notre entretien, ce jeudi.
JPB

Jean-Paul Brighelli. Presque 20 ans après les Territoires perdus de la République, où Georges Bensoussan et quelques autres décrivaient déjà l’emprise islamiste sur des départements entiers, comment peut-on encore prétendre ne pas savoir ?

Didier Lemaire. Que ce soient les médias, dont le silence alimente le déni national, ou les enseignants, soumis à la tactique du « #PasDeVagues », tout témoigne d’une peur profonde. Or, l’islamisme s’alimente à cette peur. Il en fait son terreau pour s’étendre — ce qui, du coup, la renforce, dans un cycle sans fin.

JPB. Quand la nouvelle des menaces qui pesaient sur vous s’est répandue, qui s’est manifesté le plus vite, des politiques ou des médias ?

DL. La première à m’appeler fut Valérie Pécresse — avec beaucoup de sympathie et d’éloquence. Puis Bruno Retailleau, qui au moins sur la question de l’Ecole et de la laïcité s’est révélé impeccable. Et Emmanuelle Ménard, l’épouse du maire de Béziers — dont je ne partage guère les idées, mais qui m’a assuré de son soutien.
Du côté des médias, le pire a côtoyé le meilleur. Le meilleur, ce fut Stéphane Kovacs, au Figaro, plein d’empathie et surtout doué d’un style qui m’a rappelé Henri Calet, que j’admire fort. Ou Nadjet Cherigui, dans le Point, une belle rencontre avec une belle personne. Ou Pascal Praud et Elisabeth Lévy, sur CNews — même si Praud a cru bon par la suite de chercher un poil sur un œuf en critiquant mon affirmation sur l’absence de femmes dans les cafés musulmans de Trappes…

JPB. Ou de Marseille…

DL. Une évidence pour qui connaît la ville.
Le pire, ce fut sans doute l’Express, qui sous prétexte que j’avais jadis donné deux papiers à Causeur, m’a immédiatement situé à l’extrême-droite, et a voulu comptabiliser les coiffeurs mixtes de la ville… FR3 aussi a tout fait pour discréditer ma parole — alors que Médiapart ou Libé ont paru pleins d’empathie. Médiapart en particulier a compris le travail que j’essayais d’effectuer en direction des jeunes filles musulmanes, dont l’Ecole est la seule échappatoire. C’est bien simple : des lycéennes m’ont avoué que quand elles rentraient chez elles, leurs familles les « désinfectaient » — c’est le mot qu’elles utilisent — pour les purger des poisons insinués pendant la journée dans une école où l’on distille l’exercice de la libre pensée et de la laïcité.
Je crois qu’en fait les réactions sont fonction de la connaissance du problème — mais combien de journalistes ou d’hommes politiques ont une connaissance exacte de l’emprise islamiste ? Le déni, vous dis-je…

JPB. Le maire de Trappes, Ali Rabeh, vous a aussi cherché des poux dans la tête

DL. Maire, il ne l’est plus vraiment, ou en sursis, le tribunal administratif vient d’annuler les élections municipales. Son élection a été invalidée à cause d’agissements singuliers — des pressions sur des électeurs, via une association dont il était président, ou l’absence de cadenas sur les urnes, entre autres. Il a fait appel, il reste au Conseil d’Etat à approuver la décision judiciaire, mais cela ne saurait tarder. Dans tous les cas, ses efforts auprès de la « communauté » ne seront pas payés de retour, il est désormais inélégible.

JPB. Et l’Education Nationale ? Comment a-t-elle réagi ?

DL. Très bien. Aussi bien le rectorat que le ministère — et j’ai rencontré l’un et l’autre — ont été très bienveillants. Ils m’ont assuré qu’ils approuveraient mon choix, que je préfère changer d’établissement — ils m’ont immédiatement proposé deux postes — ou rester à Trappes. Bien sûr, il y a la question de ma sécurité. Mais c’est au fond une double contrainte. Rester, c’est m’exposer à des représailles dont la mort de Samuel Paty donne une idée. Muter, c’est fuir — et transformer mes harceleurs en vainqueurs.
En fait, ai-je encore un avenir au sein de l’Education Nationale ?
Je suis prof de philo depuis 1991. Ça a été toute ma vie pendant presque trente ans. Mais les conditions requises pour enseigner ne sont plus là.

JPB. Vous pensez qu’on ne peut plus enseigner dans ces localités sous influence ?

DL. J’ai enseigné pendant des années, et avec beaucoup de bonheur. Les élèves venaient en classe goûter à une liberté qu’ils ne connaissaient pas chez eux ou dans leur quartier. De cela ils m’étaient reconnaissants — et en même temps, il est difficile d’évaluer ce qui est authentique et spontané dans cette attitude, et ce qui est duplicité…

JPB. La taqîya…

DL. Oui, le mensonge recommandé par l’Islam lorsqu’on parle à un hérétique, afin de ne pas se souiller. En fait, ils sont dans une situation schizophrénique, ballotés entre le désir de s’évader — mentalement au moins — et l’obéissance promise à l’oumma, la communauté des croyants. Laïcité à l’école, charia à la maison. Ils sont dans un conflit de loyautés.
Et je crains qu’aujourd’hui ils ne fassent semblant.

JPB. Où vous situez-vous, politiquement parlant ? À gauche ?

DL. Les catégories droite / gauche n’ont plus guère de pertinence. J’ai rejoint le Parti Républicain Solidariste de Laurence Taillade, qui a transité par le Parti des Radicaux de Gauche et le Modem. Pour son appui inconditionnel à la laïcité, et en même temps à une certaine forme de libéralisme : de goût et de formation, je suis plus près de Montesquieu que de Marx.
Et je suis un hussard de la République, au sens le plus traditionnel. Mon métier, c’était de transmettre des savoirs à des petits Français — je n’ai jamais regardé mes élèves autrement que comme des Français. Sans faire de distinction.
Quant à ce qui se prétend la Gauche… Aucun vous m’entendez bien : aucun — des caciques du PS n’a cherché à me joindre. Ni des Verts. Ni Jadot, ni Faure. À se demander quelles valeurs ils défendent — mais quand on en est à se le demander…