Bertrand Cantat, 1964-2018.

14574314Durant le second débat télévisé entre Bush (père) et Michael Dukakis, le présentateur Bernard Shaw posa au gouverneur du Massachusetts une question quelque peu provocante : « Si Kitty Dukakis était violée et tuée, seriez-vous favorable à une sentence de mort irrévocable pour le meurtrier ? »
C’était l’occasion ou jamais pour le candidat démocrate d’expliquer la différence entre la Justice et la vengeance. Au lieu de cela, il s’enferra dans des positions de principe qui certes lui faisaient honneur, mais qui ouvrirent un boulevard au candidat républicain, élu quelques jours plus tard avec une écrasante avance.

J’ai pensé à cette scène en voyant, il y a quelques jours, Bernard Cantat se faire lyncher à Grenoble par une foule en délire — et s’en tirer parce que les responsables de la sécurité le protégèrent. Le concert qu’il devait donner a été annulé — et tous ceux prévus cet été : Cantat est professionnellement mort — et humainement aussi. Né en 1964, tué en flagrant délire par le tribunal de l’opinion publique en mars 2018.
Je me fiche de Bertrand Cantat, et Noir désir n’a jamais été ma tasse de thé. Mais la scène est en soi répugnante. Voilà un homme qui, quelles que soient notre opinion sur la mort de Marie Trintignant et la réputation de violence que se traîne le chanteur, a accompli l’intégralité de sa peine, prononcée par un tribunal lituanien (eux aussi s’en contrefichent, de Cantat) pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Huit ans, dont il a fait l’essentiel en prison, puis en liberté conditionnelle sous étroite surveillance — selon la loi. Mais peu importe aux manifestantes qui souhaitent accrocher son scalp à leur ceinture. Qu’elles appellent au boycott de ses concerts, passe encore. Qu’elles veuillent sa mort… Qu’elles le traitent d’assassin…
Assassin. Un qualificatif qui convient bien à Jacqueline Sauvage, parce que c’est la raison pour laquelle deux jurys populaires successifs l’ont condamnée à 10 ans de prison — qu’elle n’a pas faits parce que la rue est désormais la fabrique du Droit.
Ce serait une femme qui aurait tué son compagnon dans une crise de colère, aurait-elle droit, une décennie plus tard, au même déchaînement de haine recuite ? Jacqueline Sauvage serait un homme, aurait-elle eu droit, de la part de François Hollande, à la même mansuétude ? Qu’est-ce que c’est que cette justice à géométrie variable ? 123 femmes en 2016 tuées par leur compagnon, certes. Mais 34 hommes tués par leur compagne la même année, et dont personne ne parle. Des femmes violentes, cela existe, et bien plus souvent qu’on ne croit.

Philippe Laflaquière, le juge qui a fait libérer Cantat, a exprimé sur France-Info son inquiétude sur ce tribunal de la rue qui tend à se substituer à la justice des tribunaux — suspectés d’obéir à des pressions diverses dès que l’accusé est connu, alors que l’on pourrait aussi bien dire le contraire. Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a déclaré : « Bertrand Cantat a été jugé, il a le droit de vivre sa vie » — ajoutant que son ministère n’avait pas à intervenir dans la programmation des salles de spectacle. Régis de Castelnau, avocat, a tenté d’analyser le scandale que constitue la justice selon Twitter…
Rien n’y fait. Et d’aucunes de souhaiter que Cantat meure — quitte à y mettre la main.

Qu’on me comprenne bien. Si demain Nadine Trintignant tue Cantat en lui tirant dans le ventre le chargeur entier d’un Glock 17, je ne la blâmerai pas : il n’y a pas de « droit à la vengeance » (les deux termes sont incompatibles, qu’on se le dise), mais la passion peut excuser en partie des comportements que a raison ne saurait tolérer. Et je doute qu’il se trouve en France dix jurés qui la condamneraient — sinon à une peine de principe — pour un tel meurtre, même prémédité. Après tout, un tribunal exclusivement masculin a jadis acquitté Henriette Caillaux pour un crime — l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro220px-Henriette_Caillaux qui était de toute évidence un meurtre avec préméditation, mais que l’avocat de la prévenue, Fernand Labori, mit habilement sur le compte d’une impulsion irrésistible bien féminine… Et c’est cela qu’aurait dû répondre Michael Dukakis : « Si l’on touche à Kitty, je tue — mais ce ne sera pas la justice, ce sera la vengeance ; la loi elle, ne se venge pas, elle raisonne, elle dit le Droit ».

Nous vivons une époque étrange où les crimes ne s’oublient pas, même lorsqu’ils ont été payés — et le terme est adéquat. Comme le rappelle Régis de Castelnau, « la peine est justement le prix payé à la société lorsque l’on a lourdement transgressé l’ordre social. Le règlement s’effectue par l’intermédiaire de l’État utilisant sa violence légitime, qui va fixer la sanction et la faire exécuter ». La peine est le paiement symbolique de l’acte (ou préférez-vous le système médiéval, encore en usage au Moyen-Orient, où le meurtrier fortuné peut acquitter en espèces les « prix du sang » ?). Vous trouvez que cela n’est pas cher payé ? C’est une opinion, que vous avez le droit d’exprimer. Mais pour ce qui est des violences physiques…

N’allez pas aux concerts de Cantat, si ça vous chante. Ne regardez pas les films de Woody Allen ni de Polanski, ne relisez pas Lolita, vivez dans votre bulle médiatique — et le tribunal de Twitter s’avère bien plus dangereux, bien plus inique que celui des cours de justice de la République. Mais n’attentez pas à la vie d’un homme qui ne vous a rien fait, et laissez-le exercer son métier. L’article 431-1 du code pénal dit précisément que « le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté d’expression, du travail, d’association, de réunion ou de manifestation est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende ». Croyez-vous d’ailleurs que ces manifestations de haine aient une quelconque efficacité préventive sur les prochains passages à l’acte ? La bête humaine est violente — et c’est à la justice et à l’éducation d’y mettre, lentement, bon ordre. Si vous avez un doute, lisez donc la narration de Thackeray « Going to see a man hanged » (1840), où le romancier de Barry Lyndon s’aperçoit avec horreur que les délires de joie de la foule venue voir pendre un homme sont assez peu pédagogiques, et apprennent la violence bien plus que la justice :

« As we made our way through the immense crowd, we came upon two little girls of eleven and twelve years : one of them was crying bitterly, and begged, for Heaven’s sake, that some one would lead her from that horrid place. This was done, and the children were carried into a place of safety. We asked the elder girl — and a very pretty one — what brought her into such a neighbourhood ? The child grinned knowingly, and said, « We’ve koom to see the mon hanged !  » Tender law, that brings out babes upon such errands, and provides them with such gratifying moral spectacles ! »

C’est ce que les gosses assis devant leur télé ont lu dans les faces congestionnées de celles qui agressaient Cantat : l’envie morbide de passer à l’acte, comme les tricoteuses de la Révolution, et les tondeuses de la Libération. En profitant des circonstances et de l’état présent de l’opinion pour laisser parler ce qu’il y a de plus ignominieux dans la nature humaine : le désir de tuer alors même que l’on n’a aucune excuse personnelle pour le faire. Le « à mort ! » entonné par une foule sûre de son impunité.
Oui — juste envie de vomir.

Jean-Paul Brighelli