Boycottez la Turquie !

Capture d’écran 2018-04-21 à 17.15.57Il fait sur Marseille un beau temps de carte postale. Mais comme disait Prévert, « le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons », il ne brille pas pour les Kurdes, qui manifestaient sur la Canebière en ce samedi 21 avril, trois jours après l’abandon d’Afrin sous le pilonnage et les gazages turcs. Il ne fait pas beau pour tout le monde.
Ce qui est sympathique, chez les Kurdes, c’est qu’il y a au moins autant de femmes que d’hommes dans leurs rassemblements et sur la ligne de front — ce qui leur permet d’être massacrées comme les copains par les Turcs et leurs alliés syriens. Deux ou trois cents manifestants des deux sexes descendaient ainsi vers le port, derrière des banderoles significatives, agitant des portraits d’Abdullah Öcalan, détenu par les Turcs depuis 1999 après une arrestation au Kenya qui n’a pas pu avoir lieu sans l’appui de services de renseignement occidentaux.
L’occasion de cette manifestation (et de quelques autres : à Marseille, les Kurdes se font entendre) est donc la prise de la ville d’Afrin par les massacreurs d’Erdogan. Une conquête  — Erdogan, qui ne manque pas de cynisme, a appelé ça l’opération « Rameau d’olivier »Capture d’écran 2018-04-21 à 16.44.42réalisée d’après les combattants kurdes avec des armes chimiques — les mêmes que celles qu’utilise Assad à la Ghouta. Mais voilà : Assad, nous le bombardons, au nom des grands principes ; Erdogan, nous le saluons, au nom des grands sentiments. Erdogan fait partie de l’OTAN — et Macron en participant aux tirs de missiles contre la Syrie a rappelé l’allégeance de l’Etat français à cette organisation sous parapluie américain. Les Kurdes se sont contentés de chasser Daesh de Syrie et d’Irak, une entreprise à laquelle nous ne nous sommes pas mêlés, on n’est jamais trop prudent. Maintenant qu’ils ont fait le boulot, on les laisse se faire gazer / bombarder / massacrer (inutile de chercher les mentions inutiles, il n’y en a pas) au nom de la RealPolitik. Parce qu’Erdogan feint de gérer la question des réfugiés. Et pour faire plaisir à Merkel.
Les Allemands ménagent les Turcs (5 à 7% de leur population selon les estimations, soit autour de 6 millions d’habitants) et accablent les Grecs, que les Turcs n’aiment pas (ni les Allemands, depuis que les Grecs leur ont flanqué une pâtée en 1944-45). Et nous nous calquons sur les desiderata de nos plus fidèles alliés / partenaires / fournisseurs (là non plus inutile de chercher l’intrus).

Que disaient donc ces Kurdes marseillais ? Ils expliquaient aux badauds, globalement réceptifs, qu’Erdogan avait augmenté son budget militaire de plus de 40% ; que les fonds récupérés depuis ces cinq dernières années en sous-traitant le pétrole bradé par l’Etat islamique étaient malheureusement taris ; que la perspective d’intégrer l’UE ne se rapprochait guère ; et qu’il ne restait à Erdogan que le tourisme pour alimenter sa machine à broyer du Kurde.
D’où les tracts distribués ce jour — et peu importent les graphies particulières :Capture d’écran 2018-04-21 à 16.38.13

Attendez donc la chute du sultan — qui vient d’appeler à des élections anticipées, c’est ce que les vrais dictateurs appellent la démocratie — pour visiter les trésors d’Istanbul et les ruines d’Ephèse. Si vous rêvez d’Orient, allez en Grèce : eux aussi ont un besoin vital de vos sous, et pas pour faire la guerre — simplement pour survivre aux diktats de Merkel and co.
Il est évident qu’Erdogan, qui s’est lancé dans un jihad anti-kurde, se prend pour le nouveau calife universel. Abou Bakr al-Bagdhadi est mort, ou disparu dans les ruines de son bunker, à Raqqa ou ailleurs. Il était le prétendant au trône d’Hâroun ar-Rachîd. Reste en lice pour le poste de Madhi le despote d’Ankara, qui rêve de reconstituer l’empire ottoman. Grand bien lui fasse — mais nous ne sommes pas forcés d’applaudir. D’autant que critiquer le grand homme ne lui fait pas plaisir.
Et soutenons les Kurdes, qui sont des guerriers depuis toujours (Saladin, le seul à avoir rivalisé avec Richard-Cœur-de-Lion, était kurde, et non arabe). Ils essaient depuis quarante ans de se tailler un pays viable — et nous avons soutenu (encore un conseil avisé de Teutons nostalgiques des Oustachis) des principautés balkaniques qui avaient bien moins de droits historiques qu’eux à l’indépendance. Sans eux, Daesh serait encore tout-puissant. Avec eux, demain, Assad peut tomber — pourvu que la France ne se trompe plus de cible.

Jean-Paul Brighelli