C*** de classiques !

246985-capture-d-ecran-2011-02-16-a-12-_1297857336« Qu’est-ce qu’un Classique ? » est depuis Sainte-Beuve (priez pour moi !) l’un des sujets les plus donnés en Lettres, les plus commentés sur le Web. J’ai gardé dans mes archives une bonne copie d’élève qui commence ainsi :

« « J’espère un jour ne plus être à la mode pour devenir un classique », avoue Pedro Almodovar : singulier aveu pour un spécialiste de la provocation. Mais peut-être ne faut-il pas s’en étonner. La notion de « classique », en cinéma, en littérature comme dans tous les arts, pose un problème épineux. Si le Classique au sens restreint — entre le début du règne de Louis XIV et la Révolution — se définit assez aisément (à ceci près qu’à l’époque ces Classiques étaient des Modernes), l’œuvre classique — toute œuvre primordiale, quand bien même elle ne serait pas primitive — est plus complexe à cerner. Quoi de commun entre Ruy Blas, Phèdre, ou Du côté de chez Swann ? »

On voit le genre, très khâgnal. L’accroche décalée n’empêche pas de citer, très rapidement, quelques titres hétérogènes qui assurent le correcteur que l’étudiant appartient bien à son monde culturel, et a appris deux ou trois choses à fréquenter ses cours… Et je ne dirai rien de ce « en même temps » induit — un modèle exportable sur la longue durée…

Mais ça, c’était hier.

Un Classique désormais est une œuvre littéraire qu’il est recommandé de charcuter jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable. Un quartier de bœuf que le prof-équarisseur jette sur la table des élèves-bouchers pour qu’ils la réduisent en purée. Dans le McDO, ça passe mieux.
C’est de la littérature tartare, comme le steak du même nom. Ce n’est plus Flaubert disséquant Madame Bovary — dont on se souciait de savoir, il y a deux ans, si elle mangeait équilibré, grâce aux programmes de Najat. C’est Kevin et Yasmina atomisant Flaubert.Caricature-dAchille-Lernot-parue-dans-La-Parolie.-Flaubert-dissèque-Madame-Bovary.-1869.-230x300 Par exemple…

Vous vous rappelez sans doute ces déclarations à l’emporte-pièce de Nicolas Sarkozy contre la Princesse de Clèves. C’était le 23 février 2006, à Lyon. Promettant d’en finir avec « la pression des concours et des examens », il avait lancé : « L’autre jour, je m’amusais — on s’amuse comme on peut — à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Sensation. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l’Etat faisait l’apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs — « car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle ». L’une de ces formulations d’une ambiguïté équivoque qui font que l’on pardonne beaucoup de choses à Sarko, tant il nous fait sourire.
N’empêche que dans les mois qui suivirent, de nombreuses lectures de la Princesse s’organisèrent dans des lieux publics. Et les ventes s’envolèrent — une façon intelligente, enfin, de protester…1499528_3_c696_lecture-publique-de-la-princesse-de-cleves

Fini de rire.

Enter Florence Charravin, aujourd’hui IPR de Lettres en PACA, qui lorsqu’elle était encore enseignante, au lycée Aubanel d’Avignon — c’est plein de populations déshéritées, Avignon, elles valent bien un enseignement particulier et pédagogiquement constructif, et même constructiviste —, avait travaillé avec ses Premières sur le roman de Mme de Lafayette en créant un compte Facebook sur lequel les élèves pouvaient échanger leurs impressions de lecture.Capture d’écran 2018-05-05 à 15.51.00 Ah, ces « pratiques orales numériques » appliquées à la littérature, c’est trop beau ! Elle avait fini par leur suggérer de réécrire le chef d’œuvre dans leur langage, en modifiant l’intrigue de façon à ce que ça leur parle. On appelle cela s’approprier une œuvre, chez les didactichiens du Français. Alors, à la fin, elle se tape Nemours, cette pétasse ?

Les Cahiers pédagogiques, bible du pédago, s’en sont enthousiasmés. À propos, ça avance, cette suppression de subvention ?

Notez que ce n’est pas plus délirant que la proposition faite par une prof du lycée de l’Iroise, à Brest — qui travaillant sur le Jeu de l’amour et du hasard, a suggéré à ses élèves de doter les personnages d’un Smartphone et de modifier l’œuvre en fonction de ce paramètre auquel cet abruti de Marivaux n’avait pas pensé en 1730. Sûr que c’était trop compliqué de les initier au marivaudage, au rococo et aux mœurs de l’après-Régence, quand Louis XV laissait le cardinal de Fleury gouverner pour pouvoir s’amuser tout à son aise. Je suis ravi que la plate-forme officielle EDUSCOL recommande l’idée. Il n’y en a pas de meilleure.Capture d’écran 2018-05-04 à 02.41.44

D’autant qu’il n’y a pas de raison de s’arrêter là. On peut aussi institutionnaliser le contresens, histoire de faire mode. J’ai raconté, en rendant compte des horreurs imprimées dans le Nouveau magazine Littéraire (commandé dans tous les CDI qui se respectent) comment une enseignante de Paris III, Sophie Rabau, suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéaciennes. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire — voir ci-dessus. Voir ci-dessous.

Pour cela, prenez les conseils de Patrice Jean dans l’Homme surnuméraire, dont j’ai rendu compte ici-même. Le héros est chargé de supprimer des œuvres tout ce qui pourrait choquer le politiquement correct, en les réduisant à des proportions acceptables en nos temps frénétiques. Ainsi Céline. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »

Voilà qui devrait satisfaire le collectif Lettres vives, qui vient de se fendre d’un manifeste de protestation contre les diktats (quel autre mot, pour ces gens-là, qui ont la liberté pédagogique à sens unique — le leur ?) de Jean-Michel Blanquer, et suggèrent, à rebours des bonnes intentions ministérielles (qui ne mangent pas de pain ni de crédits nouveaux) d’enseigner — comme eux — de façon dynamique et surtout pas « testamentaire » :
« C’est d’abord la curiosité des élèves, leur finesse, leur capacité à se mettre à la place de l’autre qui nous interpellent et que nous voudrions partager et souligner. Ce sont des paroles sur le cours, sur la littérature ; des paroles sur la culture, leurs cultures ; des paroles sur la vie, le monde, la société, sur l’histoire… pour qui veut bien les accueillir. À la manière des auteur.e.s qu’ils côtoient – avec ou sans nous –, les élèves savent faire rire, faire réfléchir, émouvoir, interroger, bousculer, etc.
« La langue est un objet vivant, une réinvention permanente de nous-mêmes et de notre relation à l’autre et au monde. Son enseignement ne se réduit pas à une visée utilitaire ou testamentaire.
« Point d’idéalisation ni d’angélisme de notre part. Et même s’il faut avouer que, entre brouhaha et mutisme, libérer cette énergie n’est pas facile tous les jours, nous savons aussi qu’émergent des paroles précieuses, des textes vifs et des textes à vif…
« Notre projet est de « vivifier » les contenus et les pratiques en ne limitant pas l’enseignement des lettres à une « histoire nationale de la littérature ». La place des femmes dans les programmes, celle des dominé.e.s, des exploité.e.s, etc. abordées dans une perspective sociale et politique, la lutte contre le discours dominant, etc. tels sont les enjeux dont les élèves doivent s’emparer. »
C’est beau. C’est très beau. L’effet discret d’écriture inclusive aussi. Les auteur.e.s. Magnifique. « Tu fais quoi dans la vie ? » « Je suis auteure et professeure, peuchère… » Quant aux dominé.e.s et exploité.e.s, on sent dans la graphie imprononçable une sensibilité de gauche qui permet de sonder le passé de Nausicaa (allez, fillette, balance ton porc !) et de Médée (tu n’aurais pas été violée par ton frère, toi ? C’est pour ça que tu l’as découpé en morceaux, hein — bien fait pour sa gueule !).
Je conseille au ministre de jeter un œil sur la liste des signataires : il y trouvera une cohorte d’enseignants d’ESPE (virons-les !), et Viviane Youx, la responsable de l’AFEF (Association Française des Enseignants de Français), ce groupuscule qui ne représente que lui-même, et s’indigne, ces derniers jours, de la suppression au Bac de « l’écriture d’invention », cette horreur pédagogique. Comment ? L’AFEF reçoit encore une subvention ? Allez, un bon mouvement, accordez-lui le droit de se financer sur ses fonds propres. Soyez libéral, Monsieur le Ministre !

Soyons sérieux un instant. On apprend à peindre en recopiant, inlassablement. Plutôt que d’inciter des adolescents à étaler leurs états d’âme (c’est toujours un peu répugnant, un état d’âme acnéique) en leur faisant croire qu’ils valent bien Rimbaud, on devrait leur faire recopier la lettre 81 des Liaisons dangereuses, qui est le plus grand texte féministe jamais écrit — ah mince, il a été rédigé par un homme.
Salauds d’hommes. Ils sont partout.

Jean-Paul Brighelli