Connaissez-vous vraiment Vincent Cespedes ?

cespedes-vincent-300x200Vincent Cespedes ne m’avait pas tout à fait échappé. C’est l’un de ces anciens profs qui ont très vite déserté le front et qui se croient habilités à donner de loin des conseils avisés aux enseignants restés en première ligne. Des conseils frappés au sceau du pédagogisme le plus béat : Pauvre Chéri, qui en tant que prof de Philo n’a connu que des élèves de Terminale sans jamais avoir eu à se frotter aux damnés de la terre qui végètent au Collège (ce collège dont 150 000 élèves sortent chaque année, rien dans les mains, rien dans la tête, grâce à une pédagogie appropriée expérimentée depuis la fin des années 1960 et sanctuarisée par la Réforme Jospin), Pauvre Chéri donc donne moult conseils aux enseignants en exercice (du latin exercitium, l’armée…). Et même se permettait-il même de « tacler les profs », comme dit VousNousIls.
Par exemple laisser les élèves bavarder tout à leur aise — ce qui m’évoque invinciblement le « papotis » préconisé par des Inspecteurs de Lettres, jamais en retard d’une aberration moderne : « Il faut des professeurs « désobéissants », des professeurs qui ne se réfugient pas derrière les règlements intérieurs et les programmes. Des professeurs qui, par exemple, comprennent que le bavardage est quelque chose de magnifique ; la soif de connaissances passe par le bavardage. Plutôt que de lutter contre ce « problème » pendant la moitié du cours, il faut utiliser cette envie de s’exprimer. »

Parce que Vincent C*** est un Moderne — c’est écrit en toutes lettres dans l’Express, autant dire la Bible, les journalistes, ces spécialistes du Tout Venant et du grand N’importe Quoi, ayant remplacé désormais les Prophètes : « Défenseur de l’intelligence connective », dit Aliocha Wald-Lasowski. Ça doit vouloir dire quelque chose — mais quoi ? De surcroît, paraît-il, il est beau : qu’aurait dit la journaliste si elle avait croisé Socrate, le plus laid de tous les Grecs ? Au même moment, dans les mêmes Tables de la loi médiatique, Christian Makarian (c’est l’été, on n’embauche plus, dans les rédactions, que des stagiaires à l’orthographe incertaine et très bas de plafond) pose la question qui tue (qui tue 850 000 enseignants) : « Voudrait-on que les intellos soient à jamais des prolos lettrés, sur le modèle des profs barbus de nos chères hypokhâgnes ? »

Pauvre cloche !

Cespedes, comme François Bégaudeau, l’inénarrable auteur d’Entre les murs dont j’avais fait ici-même une recension malheureusement objective, tonne du haut de sa compétence médiatique (toujours « tonner contre », conseille Flaubert dans le Dictionnaire des Idées reçues, que devraient plus souvent relire tous ces hilotes). Il « rêve d’une révolution de l’enseignement ». C’est la raison sans doute pour laquelle il l’a quitté.

Mais ça, c’était hier.

Au milieu de l’été, V***C***, qui n’arrête pas de penser même quand il fait chaud, a commis une coda à son essai de 2006, Mélangeons-nous. Enquête sur l’alchimie humaine. Surfant sur l’actualité de l’Aquarius, qui dérivait en Méditerranée, il a proposé dans l’Obs d’accueillir à bras ouverts ces nouveaux Juifs errants (qui justement ne sont pas juifs, et le plus souvent, les vomissent). « Fraterniser : accueillir l’étranger démuni comme un patriote. Donner corps à la fraternité, c’est inverser le «migrant-shaming» (la disqualification et la stigmatisation des migrants) en «migrant-sharing», en entraide et en partages avec ces derniers. » C’est beau, ça sonne franglais, ce doit être vrai.

VC, qui n’est pas du tout une créature germanopratine et voyage volontiers dans la France périphérique, dresse de notre pays un constat effrayant : « La France est vide, n’en déplaise au malthusiens. Vous prendrez la route ou le train cet été? Vous le constaterez donc par vous-même. Des horizons sans village, des collines d’herbes et d’arbres tristes, des champs qui attendent, à perte de vue, et des plaines qui se traînent sans oiseaux ni enfants. » Et de conclure : « En 2060, grâce à notre révolution fraternelle, grâce aux migrants et à leurs descendants, nous pourrions être 200 millions. »

Ça me rappelle la « France de 100 millions de Français » du regretté Michel Debré… Mais l’ancien ministre appelait à une politique nataliste. Cespedes souhaite importer la natalité de l’étranger. Il a dû lire Boumédiène, quand il était jeune — Boumédiène qui expliquait que les Arabes gagneraient la guerre avec le ventre de leurs femmes…

La France est vide ? Vous devriez faire un peu de géographie au lieu de vous pencher sur le monde informatisé de demain. Vous sauriez qu’un paysage, quel qu’il soit, porte la trace de l’intervention humaine — c’est même sa définition première. Que ces coteaux qui semblent déserts à votre regard de Parisien pressé ont été fignolés au cours des siècles par des générations de paysans qui ont conservé un cyprès sur la crête de la colline, pour marquer l’emplacement d’une ancienne sépulture ou d’une chapelle oubliée… Ces collines, d’ailleurs, ils les ont modelées de façon à en faire le paysage le plus érotique au monde. Ils ont conservé un chêne au milieu d’un champ pour que les troupeaux s’y abritent de la chaleur… Ils ont sculpté les coteaux en espaliers, patiemment, pierre après pierre dans les murets, les bancaus, les restanques, où ils ont planté patiemment des ceps de vigne pour produire du Cahors ou du Saint-Chinian… Loin d’être vide, le paysage français porte les innombrables traces du travail de générations innombrables — à qui ces paysages appartiennent. 200 millions de Français demain, qui interdiraient la fête de Saint Cyprien ici ou du vin nouveau là… Qui construiraient des minarets sur les ruines d’une civilisation trop accueillante…

D’ailleurs, c’est comme si c’était fait. Il y a deux jours, je suis allé de bon matin me baigner au Frioul — ces îles en face de Marseille dont j’évoquais l’année dernière les magnifiques espaces ouverts à une pédagogie du IIIème millénaire. Le matin, on y est seul…

Pas longtemps. La superstition y avait débarqué en masse à huit heures du matinIMG_20180811_111759 et se baignait dans le simple appareil d’un quasi burkini IMG_20180811_105502

Ma foi, j’ai fini par partir — tout en me récitant ce passage que j’affectionne particulièrement de l’un des plus grands romans arabes, les 1001 nuits :
« Elle a un derrière énorme et fastueux, qui l’oblige à se rasseoir quand elle se lève, et me met le zeb, quand j’y pense, toujours debout » (traduction Mardrus). Les voiles n’ont de bon que le moment où on les ôte…jupe-voile-retro-2016-benbassaEt je me suis demandé ce qu’aurait fait Vincent Cespedes à ma place, dans cette crique envahie de superstitions.

Ah oui, mais il n’habite pas Marseille, lui. Il doit vivre, à l’en croire, dans cette France vide où il se dispose à accueillir fraternellement les prochains barbares.

Jean-Paul Brighelli