« Ecriture d’invention », disaient-ils…

Écrire-un-articleLa commission patronnée par Alain Viala qui réforma le Bac de Français à la fin des années 1990 décida, dans un grand effort de pédadémagogie, de diminuer sensiblement le poids de la dissertation, de supprimer le « résumé / discussion », exercice pourtant formateur et adapté à des néo-bacheliers peu portés sur les Belles-Lettres, et d’imposer le « sujet d’invention ». Un exercice nouveau qui dans l’esprit de ses créateurs les plus cultivés consistait peut-être à flirter avec le « à la manière de », mais qui sous l’influence des plus bornés, toujours prépondérants, devint prétexte à gribouiller de grands n’importe quoi. Tous basés sur l’implacable schéma « Vous aussi, comme Zola, écrivez une lettre au président de la République au sujet de l’égalité des sexes chez les phoques et de l’antiracisme des bisounours ».
Je déplorais la semaine dernière la disparition de Gérard Genette. Dans Figures II, le critique notait qu’au XIXème siècle, « l’étude de la littérature se prolongeait tout naturellement en un apprentissage de l’art d’écrire » dont la dissertation était l’expression la plus haute, mais dont le « à la manière de » était le mode quotidien. Mais, ajoutait-il, l’école du XXème siècle avait substitué la Critique à la Poétique — désormais, on paraphrase les textes au lieu de les produire :Genette

Pourtant, combien de peintres s’acharnent à retravailler une toile classique… Voir ce que Picasso a fait avec Velasquez, Delacroix, Manet, Degas et j’en passe (une expo magnifique, en 2008-2009, au Grand Palais, sur « Picasso et les maîtres », disait de ce sujet tout ce qu’il y a à savoir). Ce n’est pas déchoir que de réinterpréter. Et copier, c’est déjà apprendre — avec humilité.
Mais l’humilité n’a pas résisté au jeunisme ambiant et au pédagogisme fou.
Car pour réinterpréter, encore faut-il maîtriser. Pour « inventer », il faut consentir à ne pas être soi a priori, et se mettre intelligemment à la remorque des maîtres. Chacun mesure combien une telle idée est choquante, dans un monde où l’adolescent passe pour un sujet à part entière parce qu’il est un consommateur-cible, alors qu’il est le projet de l’esquisse d’un brouillon.

L’une des dernières fois où j’ai corrigé le Bac (c’était en 2003), le « sujet d’invention » s’appuyait sur un fragment quasi autobiographique de Pierre Loti, Fantôme d’Orient, où l’auteur d’Aziyadé revenait à « Stamboul » chercher le fantôme de celle qu’il y avait jadis aimée. En vain, bien sûr. Un concepteur de sujet moins idiot qu’un autre avait donc proposé — l’inconscient ! — le sujet d’invention suivant :
« Loti est allé à Stamboul « remuer toute cette cendre… » à la recherche d’Aziyadé, sans aucun résultat. Vous rédigerez l’extrait du journal de voyage qu’il a pu écrire sur le bateau du retour, en confrontant ses rêves à la réalité. »

Exercice redoutable, parfaitement infaisable pour des gamins de 17 ans. Cela supposait que l’élève sût ce qu’était un log-book, imaginât le lent retour à travers une Méditerranée capricieuse, le décalage des années entre l’ombre disparue d’Aziyadé et les rues populeuses et vides de la Stamboul moderne, le tout en calquant le style quelque peu amphigourique de Loti, qui ne reculait devant aucune afféterie. Un beau sujet pour un élève de la fin du XIXème : le petit Proust s’en serait bien sorti, je pense — voir les pastiches du Contre Sainte-Beuve.
Mais Kevin…

En fait, l’écriture d’invention devrait être réservée aux étudiants de fac, et après une étude sérieuse du modèle. Il m’est arrivé d’en demander en hypokhâgne, il y a quelques années (ce serait aujourd’hui impensable). Invitée à s’amuser avec l’Horace de Corneille, une élève avait imaginé le retour d’Horace et de Curiace à Brokeback Mountain — le film d’Ang Lee était sorti trois ans auparavant — en pimentant son inspiration avec le final (grandiose) du Spartacus de Kubrick. brokeback-mountainÇa donnait ça :

HORACE
Curiace, c’en est fait, et Rome par mon bras
Triomphe en cet instant, et Albe périra.

 

CURIACE
Je ne me défends plus, et je m’offre à ton glaive.
Allons, transperce-moi, et fais couler ma sève.

HORACE
Ah, comme je voudrais unir mon sang au tien !
Rome te veut du mal pour s’en faire du bien.

CURIACE
Enfonce donc ton fer, pour combler ton envie.

HORACE
Ton trépas me déchire, et il comble ma vie.

CURIACE
Plonge donc, cher Horace, au profond de mon corps…

HORACE
Curiace, je te pleure en te donnant la mort.
Dans ce flanc dévasté où je plonge mon arme,
Je déverse ma gloire, et ton sang, et mes larmes.

CURIACE
Ta lame me pénètre et m’envoie aux enfers,
Mais c’est un paradis que mourir sous ton fer.
Mon ami, cessons là, notre histoire fut belle.
Tu auras de ma mort une gloire immortelle.

HORACE
En cet instant fatal où sous mes coups tu meurs,
Je meurs de te tuer, tant je verse de pleurs.

CURIACE
Cher Horace, je te…

Il expire.
HORACE
Terrible point d’honneur,
Qui me fait égorger l’objet de mon bonheur !
Ma main les a jetés tous trois dans la poussière.
Je me baptise héros dans le sang d’un beau-frère.
O sublime rigueur d’un glaive turgescent,
Et qui ne rougit pas d’être teint de son sang !
Je t’aimais, cher Curiace, et je tue ce que j’aime.
Je meurs de te tuer, et je survis quand même !
Et je m’en vais traîner une vie de langueur
Alors que j’ai brisé la moitié de mon cœur !
Corps mêlés, corps mourants, corps à corps dans l’arène,
Nous mêlions nos sueurs, nous mêlions notre haleine.
Un peuple entier m’acclame et me traite en vainqueur
Et je n’éprouve rien qu’un sentiment d’horreur.
Ce glaive, je voudrais en percer ma cuirasse
Pour noyer dans mon sang le sang du cher Curiace,
Une dernière fois dans mon flanc le sentir,
S’enfoncer tout au fond, et mourir de plaisir !
Mais ce glaive fatal sera le dernier coup
Que nous aurons tiré… Ce que c’est que de nous !

Les spécialistes auront reconnu quelques souvenirs directs de la pièce de 1640, mêlés à des échos baroques empruntés à Théophile de Viau — discret anachronisme assumé.

Un autre proposa la combinatoire racinienne suivante — chapeau introductif, texte et notes :

« On sait qu’en 1688, un incendie détruisit la maison de Racine, réduisant en cendres ses écrits d’historiographe. Divers brouillons, premiers jets, poèmes de circonstance et l’essentiel de sa correspondance disparurent aussi dans l’incendie. On sait moins qu’un voisin, homme de lettres de moindre renom, grand admirateur du grand dramaturge, fit de son mieux pour sauver les feuilles qui voletaient au gré des flammes. Et c’est l’une de ces précieuses pages que nous nous proposons de livrer au public pour la première fois. Pièce inédite, et surprenante à plus d’un titre : elle semble constituer une ébauche d’une scène célèbre (Acte II, scène 5) de Phèdre, ou tout au moins une version alternative, destinée peut-être à un public choisi — et averti.
Le manuscrit, tout entier de la main de l’illustre poète, a été altéré partiellement par le feu, et par l’eau qui, jetée contre les façades en flammes, coulait de toutes parts. Tel quel, il pose peut-être plus d’énigmes qu’il n’en résout, mais jette un jour nouveau sur le moment dramatique où Phèdre, après l’aveu de son amour à Hippolyte, le dépossède de son épée. On se rappelle que plusieurs critiques contemporains ont voulu y voir une métaphore. Ils n’avaient pas tort.

Phèdre

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Mon âme fond du dur désir d’être […] (1)
Mais non point d’une étreinte achevée dans l’instant :
Non, je voudrais qu’il prît avec moi tout son temps (2),
Comme une femme en rêve au plus brûlant du songe,
Comme un homme en promet par quelque pieux mensonge,
Et comme je sais bien que vous pourriez l’oser,
Si dans mon lit de deuil vous vouliez vous poser.
C’est vous, Prince, c’est vous qui l’épée à la main,
Menaçant votre Amante au visage ou au sein,
Déverseriez sur moi une pensée féconde !
Roulée entre vos bras comme Vénus sur l’onde,
Je naîtrais, je mourrais, et renaîtrais encor
Tout en vous enfantant aux pertuis de mon corps.
De mon époux enfui j’ai conservé l’image
Puisqu’en vous il revit ! En votre doux visage,
J’ai reconnu les traits qui me firent pâmer,
Quand d’Ariane lassé il se prit à m’aimer !
Et dans le fer fatal pour lequel je soupire,
Je saurai retrouver, soumise à votre empire,
La dague dont jadis il sut me transpercer,
Avant que chez les Morts il s’en aille danser,
Vaincu par les appâts rances (3) de Proserpine.
Je soupire, je meurs, donnez-moi votre […] (4)
C’est dit, je le saisis… Qu’il est beau ! Qu’il est fier !
Charnu, majestueux, et si propre à l’ouvrage
Qui de mon […] (5) en feu fera fondre l’orage !
L’amante sous ta loi meurt, ressuscite et vit ;
Je suis le flot ouvert qu’ensemence ton […] (6)
Oui, le fils de Thésée est l’héritier du trône ;
Oui, Hippolyte est roi sur toute ma personne ;
Et son sceptre sur moi a un si grand pouvoir
Qu’il m’exile aussitôt à l’est de mon devoir (7).
De mon dédale obscur explorant la retraite,
Ta […] (8) a la vigueur du monstre de la Crète.
Rompue enfin d’excès, je cède à mon désir,
Et mourante je viens entre tes bras mourir !

Hippolyte

Dieu me préserve, hâtif, de courir à ma perte… (9)

(1) L’eau a délayé le mot et l’a rendu illisible. Est-ce « brisée » ? « Baisée » ? « Brimée », peut-être — mais la rime serait pauvre…
Par ailleurs, on croyait que l’expression « dur désir de » était née sous la plume de Paul Eluard avec le Dur désir de durer (1947). On s’aperçoit que Racine avait déjà eu la même intuition allitérative.
(2) C’est à de tels vers, d’un prosaïsme insoutenable, que l’on peut déduire qu’il s’agit là d’une ébauche, ou d’une œuvre de circonstance écrite sur un genou, avant une représentation privée.
(3) Kakemphaton curieux sous la plume de Racine, et qui vaut bien le « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » de son grand rival, Corneille (Polyeucte, I, 1).
(4) Le bord du manuscrit est brûlé, irrémédiablement perdu. On se perd en suppositions sur le mot que Racine avait mis à la rime.
(5) Tache d’eau. On devine un mot en trois lettres. Mais quel ?
(6) Une escarbille a dû tomber juste à cet endroit. Le trou est légèrement allongé, montant selon un angle de 45°.
(7) Curieuse expression. Sans doute Racine, nourri d’Ancien testament, s’est-il souvenu de Caïn fuyant « à l’est d’Eden ».
(8) Mot délayé, de cinq lettres apparemment.
(9) Ici s’arrête la page. On enrage de ne pas avoir la suite. Peut-être quelque érudit la sortira un jour de son tiroir. »

Phèdre(J’ai jadis communiqué ce texte à Patrice Chéreau. Il en tira l’un des jeux de scène spectaculaires de Dominique Blanc, qui interprétait l’héroïne-titre).

 

 

Quoi que l’on puisse penser de la curieuse inspiration de ces pastiches, et de la teneur des cours qui sans doute les inspirèrent, voilà au moins des « inventions » qui auraient cloué le bec de tous ces pamphlétaires qui dénoncent dans le Bac actuel une mascarade, dans le « sujet d’invention » une béquille pour les cancres et dans les pédagogues de nos ESPE des hilotes professionnels.
Lesquels, d’ailleurs, se sont fendus d’une pétition protestant énergiquement contre la disparition programmée par Jean-Michel Blanquer et Souad Ayada de « l’écriture d’invention ». Son intérêt majeur est d’afficher, en signature, la liste de tous ceux qu’il faudrait révoquer d’urgence — ou envoyer repiquer le riz en Camargue, hypothèse à laquelle le grand humaniste que je suis se rallie.
Y compris Alain Viala, qui vingt ans plus tard ne s’est toujours pas repenti. Dis-moi, Alain, en grand dix-septiémiste que tu es, tu te rappelles sans doute comment a fini Claude Le Petit…Et pour une faute bien plus bénigne…

Quand je pense que le ministre ne leur a pas répondu, à ce jour — quel crève-cœur !

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai au fil des ans accumulé quelques dizaines de pastiches, productions d’élèves issus de ce que la culture scolaire propose de plus élitiste. Tous, allez savoir pourquoi, à tonalité érotique. Si un éditeur de passage veut en prendre connaissance…