Ego Trip

« Si James Bond le rencontrait dans la rue, reconnaîtrait-il le jeune homme pur et ardent qu’il avait été à dix-sept ans ? Et qu’est-ce que ce jeune homme penserait de lui, l’agent secret, le James Bond mûr ? L’adolescent le reconnaîtrait-il, sous l’écorce qui était venue recouvrir cet homme, et qu’avaient ternie des années de tricheries, de cruauté, de terreur — cet homme aux yeux froids et arrogants, à la joue sabrée d’une cicatrice, avec cette bosse sous l’aisselle gauche ? »
Ian Fleming, From Russia with love, chapitre XIII — 1957).

Ian Fleming aurait voulu Cary Grant, paraît-il, pour interpréter Bond. Il trouvait Sean Connery un peu trop écossais — et l’acteur a fait de son mieux, dans les Bond qu’il a joués, pour effacer son accent édimbourgeois. L’écrivain réfugié à la Jamaïque

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

ne se voyait pas incarné par l’ex-Monsieur Univers-EcosseSean-ConneryQuant à Sean Connery, lorsqu’aujourd’hui il se retourne vers celui qu’il a été quand il jouait Another time, another place avec Lana Turner (1958)2048x2730-sean-connery-birthday-cool-gallery-1-43-jpg-d5f675ebreconnaît-il celui qu’il est devenu cinquante ans plus tard :SeanConneryJune08Bien sûr, nous, nous l’avons à peu près figé ainsi — magie du cinéma :james-bond-007-carte-postale-sean-connery-jeEt nous avons oublié qu’il a aussi été… ça :1974-zardoz-002-sean-conneryC’était dans Zardoz (1974), l’un des nanars les plus ésotériques de la filmographie de Connery.

« Mourir, cela n’est rien, mourir, la belle affaire… mais vieillir… »

J’ai très peu de photos de moi : j’ai presque toujours été de l’autre côté de l’objectif. Alors bien sûr, le photographe se retrouve en creux dans les images, comme Modigliani dans cette femme nue :800px-Amedeo_Modigliani_-_Le_Grand_Nu Modigliani, mais pas seulement : c’est aussi pour moi Philip Roth regardant Modigliani : «… la tige flexible de cette taille, l’ampleur de ces hanches, le joli galbe de ces cuisses, le triangle de flamme de la toison qui marque la fente — ce nu typique de Modigliani, jeune fille de rêve, longiligne, accessible, qu’il peignait rituellement…»
Parce qu’enfin, si « mon âme est un paysage choisi », les paysages des autres entrent aussi dans le nôtre. Toutes les choses vues, toutes les choses lues : « El universo, que otros llaman la Biblioteca…»

Je suis l’ombre de l’ombre. Le masque d’une apparence.
DSC_0041 10Dans la photo d’un château en ruines, voyez-vous d’abord la ruine, ou le château — ou Brighelli qui y passait ?
IMG_00000695Et dans le graffiti posé sur la silhouette d’un vélo, que voyez-vous ? Brighellli qui y passait aussi, en vélo justement, et qui y a vu… Lequel des morts que nous traînons tous avec nous remontait ce jour-là du goudron ?

De qui je fus, peu de nouvelles.

Etalons les pauvres artefacts d’une archéologie narcissique : un hippie mélancolique sur une dune de Belle-Isle,Capture d’écran 2018-07-28 à 03.34.02 le même, quelques mois plus tard, sur une plage de Sicile, au petit matin,JPB juillet 1973 ou au pied de la statue monumentale d’Aristote, en Grèce du Nord.Capture d’écran 2018-07-28 à 03.36.20 Suis-je bien cet exhibitionniste de la fin des années 1970 ?JPB 1978 2 Ce moustachu accablé de soleil juste au dessus du lac de Goria ?JPB 1989 2 09-23-22 Ou cet autre, déjà moins chevelu, déjà plus bedonnant, adossé à une rambarde au château d’If ?Capture d’écran 2018-07-27 à 15.50.34 Et pour perpétuer le propos de Fleming, que penseraient-ils, les uns et les autres, de cet individu vaguement menaçant,0000 cultivant le « mépris d’avance », comme disait Cohen — Albert, pas Leonard ? Capable de voter à droite par dégoût — le « dégoût » que René Crevel accrocha à sa veste juste avant d’essayer le gaz, en ce 18 juin 1935… Capable de tenir des propos d’ultra-gauche — après tout, idéologiquement parlant, il serait proche de Gramsci… Défi et provocation. Amoureux de toutes, ami de quelques-uns, haï souvent, hanté de soleils couchants…

Oui, que penseraient-ils de moi ? Jadis si mince, aujourd’hui plus… confortable… Homme du Midi qui vécut si longtemps dans les brumes… « Un mixte composé de lumière et de fange », dit Tristan l’Hermite.
Comme nous tous, d’ailleurs. D’originalité, point de nouvelles.

Et tous ces Brighelli accumulés font-ils le Brighelli d’aujourd’hui ? J’ai moins l’impression d’être un résultat qu’une somme indistincte, une couche géologique où se lirait, à travers les strates, une histoire contrastée — socle hercynien, conçu dans les bas quartiers de Marseille, laves désagrégées, et roches métamorphiques successives.
Métamorphose est bien le mot : chenille, papillon — où en suis-je aujourd’hui de mes incarnations ? Envie d’un dernier cocon, ou d’une dernière cavalcade ?
Ce feuilleté friable est fait aussi de pages entassées, couches de schistes où se lit l’ardoise de la Castagniccia, la serpentine du Cap corse — et quelques inclusions de grenats catalans… Rien de bien précieux, rien de bien indiqué pour construire un palais : ça s’effrite sous les doigts, ça se disperse, ça s’affaisse peu à peu. Poussière qui retourne à la poussière. Je n’ai jamais pu regarder une falaise où se lit l’histoire de la Terre sans y voir une image de ce que nous sommes — des couches successivement superficielles, désormais écrasées par des sédiments plus récents, qui eux-mêmes bientôt…
Nous passons la vie à nous construire, à nous peaufiner, alors que nous deviendrons nous aussi sédiments, terreau à pissenlits et autres parasites… Ressusciter enfin dans la caillette d’une vache, vaguement ruminé, et transformé en bouse… en azote et méthane… en saint-nectaire ou en reblochon…

En admettant que je pourrisse encore un peu sur pied, que pensera alors le vieillard cacochyme de celui que je suis aujourd’hui, et que déjà je ne suis plus, au moment où j’arrive au bout de ma chronique ? Qu’il ne se souciait pas assez du lent pourrissement de ses cellules ? Les rides d’aujourd’hui sont les grands canyons de demain. Nous nous creusons, nous nous fissurons, des lézardes courent en surface, témoins de bouleversements internes, de ruptures cellulaires ou de proliférations inopinées.

La barbe a disparu, et la moustache aussi. Les cheveux se font rares — et comme ils blanchissent en même temps, ils s’éclaircissent deux fois.
Restent l’inquiétude et le mépris.
Deux bonnes raisons de continuer à écrire. Et de prendre, à partir d’aujourd’hui, une semaine de vacances.

Jean-Paul Brighelli