Elles ne pensent donc qu’à ça ?

1991L’avez-vous remarqué ? On n’a jamais autant parlé de cul, dans tous les médias, que depuis le début de l’affaire Weinstein et de ses suites. Les femmes sont incitées à balancer leur porc, et les hommes sont sommés d’avouer leurs forfaits sexuels : quand Caroline De Haas affirme que deux sur trois sont des violeurs, cela fait saliver. Que de belles histoires en perspective ! Que de récits en cours et à venir ! « Il est passé par ici, il est repassé par là »…
Sans compter la demande insistante pour que toutes ces accusations finissent devant des tribunaux. Inutile d’être Lacan pour penser que cette frénétique envie de pénal dissimule (mal) une intense envie de pénis.
Ne nous moquons pas. Des « amours violés », comme disait jadis Yannick Bellon, il y en a — la moitié des sessions de Cours d’Assises sont aujourd’hui occupées par des affaires de viol. De là à suspecter que la quasi-totalité de nos rapports soient des viols plus ou moins déguisés… De là à prétendre qu’une remarque égrillarde articulée quinze ans auparavant soit un traumatisme majeur… De là à transformer des divorces en règlements de comptes au long cours, en affirmant que 5, 10, 15 ans de vie commune ne furent qu’un viol perpétuel…

Ce déballage général n’est pas seulement un retour du refoulé ou une permission de dire à voix haute ses obsessions ou ses fantasmes. Il témoigne d’un renversement significatif : la sphère intime descend dans la rue. Les femmes se sentent obligées de raconter leurs aventures — si possible les plus ratées, les plus traumatisantes, celles qu’a posteriori on transforme en aventures non désirées. Et les hommes sont sommés d’étaler leurs bistouquette sur la table, afin qu’elle soit autopsiée par des inquisitrices armées d’un bistouri social. C’est le renversement de quelques millions d’années d’évolution humaine. En adoptant la position debout, l’humanité a occulté le sexe féminin — que les guenons persistent à exhiber pour stimuler leurs partenaires potentiels. Il s’agit désormais de le faire parler, comme dans les Bijoux indiscrets.diderot-bijoux-indiscrets-L-pCMh_l Qu’est-ce que Diderot aurait fait de #MeToo ? Les lèvres d’en haut clament désormais les petits secrets des lèvres d’en bas. « Nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d’organes. Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. » Le XVIIIème siècle avait tout prévu, tout pensé.

Mais voici que désormais « tout est perverti, et l’usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu’à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d’autres organes » (Diderot toujours). Etalage du tabou.

Contrairement à une croyance naïve, l’étalage des bons coups n’était pas une spécialité réservée à la parole mâle. Les femmes, entre elles, en ont toujours raconté pis que pendre sur leurs bonnes et mauvaises fortunes.
Je vois dans cette inversion des codes une irruption du pornographique dans la sphère publique. À l’époque où le cinéma érotique n’était pas encore X, et où il disposait de scénaristes qui avaient des Lettres et se creusaient un peu la cervelle, Claude Mulot avait filmé le Sexe qui parleLe_sexe_qui_parle — qui n’a d’ailleurs rien de pornographique au sens moderne du terme : ni gros plans de pénétrations diverses, ni étalage de mauvais goût. Jugez sur pièces. L’affiche est d’ailleurs diderotienne dans l’âme. La belle Pénélope Lamour (qui n’a tourné que cela — quel dommage ! — mais il y avait Sylvia Bourdon, qui a continué, elle…) y entendait les miaulements d’amour de sa chatte. À en croire Christophe Lemaire, l’un de ses commentateurs modernes, Edgar Faure et Ionesco, bons connaisseurs du XVIIIème siècle, auraient fort apprécié le film.
C’était une fiction, en 1975. Quarante ans plus tard, c’est une injonction. Et le sexe ne parle plus, il hurle. Il hurle à la mort.

C’est que la complémentaire de l’exhibition (quelqu’un se rappelle-t-il ce film de Jean-François Davy ?), c’est la fermeture programmée de la petite boutique des horreurs. Fermeture couplée à la déferlante de la PMA, qui permet désormais aux femmes d’acheter sur Internet des paillettes qui leur garantissent la maternité sans intervention masculine : un médecin me racontait hier que l’une de ses patientes, après avoir acheté au Danemark le produit adéquat et s’être fécondée elle-même, avait exigé d’accoucher par césarienne pour rester vierge. Tout le monde n’est pas Marie de Galilée qui le resta après la naissance du Christ — c’est à ce genre de miracles que l’on saisit toute la puissance de Dieu. La reproduction est désormais découplée — si je puis dire — de la sexualité. Eh bien grâce à MeToo, la sexualité est désormais dissociée de l’autre sexe, qui n’est plus qu’un objet d’effroi. Un complot de lesbiennes ? Pas même : c’est le premier symptôme d’une autonomisation des femmes, prélude à la disparition des mâles. Ursula Le Guin, immense auteur de science-fiction qui vient de disparaître, avait imaginé, dans la Main gauche de la nuit, un univers où des créatures d’apparence humaine mais de sexualité escargot se fécondaient elles-mêmes. Nous y voici, nous y voilà. L’homme, qui ne s’appuie au fond que sur un chromosome Y génétiquement faiblard, est voué à disparaître ? Liquidons-le tout de suite. La femme est l’avenir de l’homme, comme disait l’autre vipère stalinienne ? C’est sans doute que l’homme n’a pas d’avenir. La femme est désormais l’avenir de la femme.

Les vagins d’ailleurs désormais « monologuent » : c’est sous la plume d’Eve Ensler une version moderne, vulgaire, du conte de Diderot. Mais c’est surtout une liquidation du facteur mâle. Que la secrétaire aux Droits de la femme, secondée par ces deux grandes intelligences ministérielles que furent Roselyne Bachelot et Myriam El Khomri, soit montée sur scène, à l’occasion de la Journée de la femme, le 7 mars, pour réciter ce monument d’auto-suffisance féminine en dit long sur l’état des relations homme / femme — qui ne sont plus des relations d’amour, mais des conflits. C’est la lutte finale des sexes. On voudrait culpabiliser les dernières femmes qui aiment encore les hommes que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient Gloria Steinem (ou Irina Dunn — Steinem vaut mieux que ça) et toutes les pétroleuses du MLF. Nous y sommes : si elles font encore du vélo, ce sera désormais entre femmes. L’homme est descendu du tandem.

Jean-Paul Brighelli