Françoise Nyssen et le Principe de Peter.e

sans-titre-52-tt-width-653-height-368-fill-1-crop-0-bgcolor-ffffffFrançoise Nyssen est une femme formidable. Ainsi, auditionnée par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, elle a déclaré, sur le prêt récent de la tapisserie de Bayeux aux Anglais, les merveilleuses choses suivantes :

« Cette fameuse affaire de la tapisserie de Bayeux et je dois dire que c’est une sacré opportunité, c’est comme ça que les échanges s’entendent, c’est-à-dire que c’est pas simplement l’idée de prendre la pâti… La pâtisserie ! [elle rit] la tapisserie de Bayeux et de l’amener là bas, ce qui est d’ailleurs intéressant parce que ça dit quelque chose de notre histoire commune qui montre aussi l’éveil qu’ils ont par rapport à montrer quel est… c’est la première bande dessinée historique je dirais d’une certaine façon et donc qui montre leur intérêt à connaître l’histoire telle qu’elle est hein, c’est quand même intéressant en plus de ça en ne sachant pas si elle n’a pas été tissée là bas. Donc tout ça montre comment tout est étroitement tissé si je peux me permettre et c’est à la faveur de cet échange évidemment qu’est-ce que ça veut dire ; ça veut dire on va, une fois que les conditions seront, bien de préservation seront bien établies parce que la dernière fois où elle a été bougé c’était pendant la guerre pour la préserver justement et elle a été roulée donc il ne faut pas trop faire ce genre d’opération mais enfin elles sont possibles aussi puisque elle avait été faite. Mais à la faveur de cette réflexion sur l’échange et bien, la tapisserie va être consolidée, restaurée je ne sais pas si on peut dire c’est le bon terme, documentée aussi, on va utiliser tous les moyens du numérique pour raconter, voir quelle est vraiment son histoire, garder une trace numérique et à la faveur des travaux, heu, du… , c’est un musée, c’est un ? [elle cherche dans ses notes] oui c’est un musée hein. A la faveur du musée de Bayeux qui devrait réouvrir en 2023 si je ne me trompe et bien elle pourrait, une fois toutes les conditions réunies et avec la participation active à tous les niveaux et notamment financières des Anglais qui nous aideront à faire les travaux de restauration et de documentation nécessaires, elles seront un parfait symbole de cet échange. Je trouve que c’est, je vous remercie d’avoir commencer par ça car c’est très donnant-donnant, c’est un parfait exemple de coopération. »

La Tribune de l’art, qui rapporte ce gloubi-boulga largement agrammatical et bourré d’erreurs factuelles, s’en étouffe de sidération. Et conseille aux amateurs de beau langage de regarder l’ensemble de la prestation ministérielle — c’était le 14 mars dernier, et la publicité accordée à l’événement n’a pas été à la hauteur de la performance.

Nous avons un ministère de la Culture depuis 1959 — quand De Gaulle a conseillé à Michel Debré, chef du gouvernement, de tailler à Malraux un costard ministériel à sa mesure.
Il s’agissait alors à la fois de donner du grain à moudre à l’opiomane le plus célèbre de France, et de limiter l’influence des intellectuels de gauche, particulièrement des communistes, sur le domaine culturel. C’est probablement la raison qui a poussé Pompidou à pérenniser un ministère qui n’avait pas la faveur de son propre parti — « le plus bête de France », disait Mon Général. Par ailleurs, Pompidou s’y connaissait quelque peu en culture…

Depuis, les grands noms ne se bousculent pas rue de Valois. Bien sûr, il y eut Jack Lang — mais la Fête de la musique, le principal événement associé à l’homme aux belles chemises, appartient moins à la Culture qu’à la manifestation du passage de l’Homo Sapiens à l’Homo Festivus cher à Philippe Muray. D’ailleurs, à partir de 1986 et l’arrivée de l’ineffable François Léotard à ce poste si envié, l’intitulé « ministère de la Culture et de la Communication », en noyant le poisson culturel dans l’océan médiatique, en dit assez long sur les mutations contemporaines.

Ces dernières années nous avons eu bien de la chance, avec Fleur Pellerin qui ignorait tout du dernier prix Nobel, Patrick Modiano, et « n’avait pas du tout le temps de lire » depuis qu’elle était installée au ministère. Une bourde qui déclencha les rires de la presse internationale. De quels conseillers s’était-elle entourée pour qu’aucun d’entre eux n’ait trouvé le temps de lui glisser une note sur l’ex-grand prix de l’Académie française (pour les Boulevards de ceinture) et ex-Prix Goncourt (pour Rue des boutiques obscures) ?

Quant à Françoise Nyssen, elle est une parfaite illustration du Principe de Peter. Successeur de son père Hubert à la tête d’Actes-Sud, passe encore. Ministre de la culture, c’est très exagéré. Est-ce trop demander que de réclamer à ce poste une personnalité qui sache parler français ? Macron vient d’exalter notre langue et promettre plein de belles mesures pour la revivifier au niveau hexagonal et international : que n’a-t-il nommé à ce poste quelqu’un qui donne l’exemple, au lieu de parler une langue hachée menue ?
Malraux écrase de son ombre portée tous ses successeurs. Peut-être aurait-on dû supprimer à sa mort un ministère inventé pour lui. Peut-être aurait-on pu y nommer, au fil des ans, des gens de son niveau. Mais Françoise Nyssen…

Jean-Paul Brighelli

PS. Merci à FG, grande propagatrice de l’écriture inclusive, qui m’a soufflé le titre…