Gérard, Roland, Umberto et les autres

Il venait d’avoir 88 ans. Mon grand-père s’est penché vers moi — il était un peu sourd et présumait sans doute qu’il en était de même pour tout le monde — et m’a dit : « Tu sais, tous les gens que je connaissais sont morts. » Pas la famille, bien sûr. Mais les amis. Il était le dernier. Il avait longtemps joué aux boules, puis il avait peu à peu cessé, non que l’œil ou la main déclarassent forfait, mais faute de partenaires. Et les platanes de la promenade, à Vinça, retrouvèrent le calme. C’en était fini du claquement du fer contre le fer, et des exclamations sudistes pleines de retenue et d’euphémismes — « Tu vas la tirer, cette boule, ô con ? »

Capture d’écran 2018-05-11 à 18.33.47Il allait avoir 88 ans. Gérard Genette est mort. L’article du Monde est plein d’onction, celui de Libé est plein de sens : Philippe Lançon évoque très bien ce critique délicieux, incisif et imaginatif qui redonnait à lire des livres que l’on croyait avoir lus — les redonnait à lire comme si on ne les avait jamais lus.
L’année dernière, c’était Tzvetan Todorov.08todorov-obit-superJumbo Littérature et signification m’avait fait lire les Liaisons dangereuses autrement. Enfin, à les lire vraiment. Le formalisme russe (dans son cas, le formalisme bulgare) déboulait dans ma vie.

Il y a deux ans, c’était Umberto Eco.12719317_1569726240013822_4425894233319483885_o Il nous avait consolé de la mort précoce de Barthes.1002812-Roland_Barthes Tapez « Barthes » sur Google, la page est presque entièrement consacrée à Yann Barthès et à ses démêlés médiatiques : c’est à de tels détails que l’on réalise que l’on vieillit, ou qu’une civilisation s’effiloche. Eco avait écrit les romans auxquels le cher Roland pensait peut-être, lorsqu’il a rencontré la camionnette fatale (tous les détails dans la Septième fonction du langage, de Laurent Binet, dont je ne dirai jamais assez de bien).

Trois mois avant, c’était le tour de René Girard,9ac743b_3744-k839sc qui avait formalisé une sale histoire de triangle pour en faire un absolu technique du regard amoureux.

Entre les Palimpsestes de Genette et l’Œuvre ouverte d’Eco, la littérature a cessé de se lire en deux dimensions et a acquis une profondeur jamais envisagée jusque là. Toute la Nouvelle critique des années 1960, via des revues comme Communications, Tel quel, ou Littérature, a dégagé le texte de la gangue étroitement biographique qui l’enserrait depuis Sainte-Beuve et Lanson. Ou plutôt, elle a permis d’utiliser les éléments biographiques de façon intelligente : un écrivain pense à écrire, figurez-vous — et le montant de la note de sa blanchisseuse (ça, c’est le côté « biographie à l’américaine », qui ne vous épargne et ne vous dit rien) n’interfère en rien avec les problèmes stylistiques qu’il a à résoudre.

Qui reste-t-il ? Jean-Pierre Richard, qui renouvela singulièrement la lecture de la poésie, a 95 ans. Jean Starobinskipmfr75starobinskimanuel-braun en a 97 : il est, au même niveau que Barthes, Genette ou Eco, l’un de ces immenses lecteurs qui, au lieu d’exhumer dans une thèse poussiéreuse avant même d’être écrite quelque illustre inconnu, n’hésitent pas à se colleter à des auteurs très célèbres, Montaigne, Diderot, Rousseau ou Racine, parce qu’ils apportent à ce que vous pensiez savoir un éclairage tout à fait neuf : essayez l’Œil vivant, de Starobinski, et son analyse des « nuits enflammées » du théâtre racinien, et lisez en parallèle le Pour Racine de Barthes. Vous n’irez plus jamais voir Phèdre ou Andromaque avec le même œil. Ces gens-là nous ont changé le regard.
Je commence à me faire du souci pour les petits derniers — Sollers par exemple,640_maxpeopleworld838421 qui est un très grand critique (lisez donc la Guerre du goût). 82 ans le 28 novembre prochain.
Avec qui vais-je encore pouvoir jouer aux boules ?

Les uns et les autres furent des hommes-bibliothèques. Rappelez-vous Eco arpentant la sienne… Il n’y a pas qu’en Afrique qu’à la mort de certains vieillards, une bibliothèque brûle. Ce qui disparaît peu à peu, c’est notre capacité à errer dans les livres en les rouvrant sans cesse et en y découvrant toujours de nouvelles richesses. J’essaie de faire passer ça en cours. Mais je ne suis pas Genette, ni Barthes — ni Eco. Juste un bout de leur mémoire.

Nous sommes dans un désert critique. Oh, les universitaires se ramassent à la pelle, qui chicanent sur des détails sans avoir une claire vision de l’ensemble. Que l’on en arrive, dans l’état présent de frustration intellectuelle, à trouver qu’Antoine Compagnon dit des choses sensées parce qu’il les exprime en bon français donne la mesure du manque actuel. Depuis vingt ans, il n’y a guère que Pierre BayardPierre-Bayard-qu-est-il-juste-de-faire qui m’a donné des idées. Lisez donc ses essais sur Laclos (le Paradoxe du menteur), Maupassant (Maupassant juste avant Freud), Agatha Christie (Qui a tué Roger Ackroyd ?). Humour et pertinence. Décalage et profondeur.

Dans les Invasions barbares (l’un de mes films préférés, puissamment morose), Denys Arcand fait évoquer par l’un de ses personnages ces époques où de grandes intelligences ont éclos simultanément — Athènes au Vème siècle, Florence au XVIème, Paris au XVIIIème. Paris n’était pas mal aussi dans les années 1960-1970. J’habitais alors rue de Seine, je n’avais que quelques pas à faire pour suivre, rue de Tournon, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le cours de Barthes sur le discours amoureux. Et aujourd’hui ? Eh bien, la barbarie a gagné, et les anciens flambeaux s’éteignent les uns après les autres.

Jean-Paul Brighelli