Harcèlement, drague et séduction

4455860« Plus j’y pense, plus j’apprécie le chic de #balancetonporc : pour toutes celles qui, parmi nous, ont reçu la vulgarité extrême au plus intime de leur corps, et qui en ont intériorisé la honte, y compris à leur esprit défendant, la respiration est plus libre depuis que ce remarquable retour à l’envoyeur a été balancé comme un direct du droit. Par le simple fait de dire que nous avons subi, nous faisons advenir quelque chose de neuf. La honte, peu à peu, change de camp… »
écrit Irène Théry dans le Monde. En tête d’article, elle a pris soin d’identifier ses cibles immédiates : moins les tripatouilleurs du métro, les lourdingues de l’ascenseur, les chefs de rayon insultants, ou les producteurs hollywoodiens adeptes du chantage, qu’Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. « Le grand délathon a commencé », avait écrit la patronne de Causeur. Péché mortel. Quant à Finkie, qui avait tenté de s’exprimer avec mesure en fustigeant néanmoins « l’enfer de la bien-pensance » : « Avec ce hashtag dont la vulgarité et la brutalité passent l’imagination, c’est, selon lui, la fin de la plus élémentaire présomption d’innocence, tous les hommes brutalement transformés en porcs, cependant que sonne le glas d’une époque révolue, celle de la mixité heureuse et du respect des manières, cœur de la civilisation des mœurs, fierté d’une certaine identité française. » Aberration machiste qui lui a valu cette réplique élégante sur les réseaux sociaux, récemment promus vecteurs du Bien : « La mère de Finkielkraut aurait dû sérieusement penser à l’avortement de ce con ». Sûr que Janka Finkielkraut, qui a vu disparaître son monde et ses parents dans les camps d’extermination, aurait apprécié.

À l’école comme aux Baumettes, les « balances » n’ont pas bonne réputation. La Gestapo finissait par ne plus lire les dizaines de milliers de lettres anonymes que leur envoyaient de courageux Français. Je m’étonne un peu qu’une spécialiste du Droit comme Irène Théry approuve ce qui est quand même une courageuse entreprise de délation anonyme comme on en a déjà vu en France. « Un déferlement assez ignoble », dit Catherine Deneuve, qui connaît pourtant tous les Weinstein du cinéma, depuis presque soixante ans qu’elle joue. Quand quelques hommes incriminés à tort par ce déballage de rancœurs, de règlements de comptes, de souvenirs opportunément remontés à la surface et éventuellement réarrangés selon l’air du temps et les jugements de divorce se seront tiré une balle, on mesurera alors ce qu’il y avait de nauséabond, du strict point de vue légal, dans ces affirmations dont l’accusé doit se justifier — et qui le croira ? — alors que c’est toujours à l’accusation de faire la preuve.
Et si les accusatrices ont la preuve, que ne sont-elles allées en justice… Les flics ne sont pas les monstres que l’on dépeint dans une certaine presse. Ce n’est pas pour décorer que les commissariats ont aussi des personnels féminins.
Et des hystéries de délation, nous avons déjà connu ça — sans remonter à la dernière guerre.Capture d’écran 2017-10-24 à 21.38.05En 2005, Marie-Monique Robin, dont je ne dirai jamais assez qu’elle est une enquêtrice exemplaire (lire le Monde selon Monsanto, par exemple) sort l’Ecole du soupçon, dont elle tirera un reportage télé deux ans plus tard. Elle revient dans ce dossier accablant sur la circulaire signée par Ségolène Royal en 1997, visant à signaler tous les cas de pédophilie supposée à l’école. Les plaintes, qui tournaient jusque là, bon an mal an, autour d’une douzaine dont trois ou quatre arrivaient effectivement en phase judiciaire, se sont alors multipliées par dix. Que croyez-vous qu’il arriva ? Quelques enseignants incriminés — à tort, vous expliqueront les proches, accablés, de Bernard Hanse — se suicidèrent. Et combien de cas furent traités par les tribunaux ? Trois ou quatre, comme les années antérieures : le grand déballage s’appuyait sur des rumeurs, des règlements de comptes pour une mauvaise note, une fixation amoureuse d’une élève sur un prof, une mésinterprétation d’un geste purement pédagogique (un prof de gym accusé de tripoter ses élèves parce qu’il les aidait à bien se recevoir à la sortie d’un cheval d’arçon). Il n’y eut pas dans l’Education Nationale un flot soudain de pervers. Mais la secrétaire d’Etat aux affaires scolaires a feint de le croire, expliquant benoîtement qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, et que sans doute on avait fait pression sur les enfants…
C’est pour cette raison, et nulle autre, que j’ai voté Sarkozy en 2007, comme 25% des profs. Jamais je n’aurais contribué à porter au pouvoir une femme qui marchait sur les enseignants pour en faire un piédestal à son ambition.
Quant au harcèlement au quotidien…

Une amie s’est fait agresser il y a trois ans à Marseille parce qu’elle se baladait en short en plein été — un pur scandale… Agressée par deux individus « pas tibulaires, mais presque », qui l’ont traitée de pute et quelque peu malmenée — à quatre heures de l’après-midi près du port dans une rue passante. Comme elle se défendait, elle a été ceinturée par un passant qui lui a jeté : « Mais enfin, mademoiselle ! C’est leur culture… »

À Hambourg ou Cologne aussi, au 31 décembre 2015, c’était leur culture… Et ce n’est pas adhérer aux thèses de la pauvre Marine Le Pen, de plus en plus perdue face aux médias, que de dire cela. Ce sont des faits.

J’aimerais beaucoup que l’éminente sociologue du droit familial qu’est Irène Théry s’insurge contre ce harcèlement collectif que représentent aujourd’hui les invectives des plus fanatiques des Musulmans. Ce que l’on dit de Harry Weinstein est peut-être vrai — j’attends que la justice américaine, qui ne passe pas pour laxiste, donne une suite judiciaire à la lapidation anticipée du producteur. Ce que l’on a prétendu de Tariq Ramadan, et qui est autrement grave, l’est peut-être également : j’attends que la justice française (dont on sait depuis La Fontaine que « selon que vous serez puissant ou misérable » — vous connaissez la suite) mène à bien l’enquête qu’elle vient d’ouvrir. Mais déjà les mêmes réseaux sociaux, définitivement identifiés comme l’expression du Bien, se déchaînent… contre Henda Ayari. Et mettent dans le même sac celles qui accusent le petit-fils du fondateur des Frères musulmans et ceux qui ont abattu Mohamed Merah. Tous des sionistes !
Est-il curieux — ou non, au fond — que l’antisémitisme vienne très vite en surimpression dans une ambiance de délation ? On appelle ça, en linguistique, les systèmes co-occurrentiels. Dans un contexte donné, sous la plume de tel ou tel scripteur, des mots apparemment hétérogènes se concatènent.

Au-delà de ces polémiques de l’instant, il y a la réalité des rapports homme / femme (ou homme / homme, ou femme / femme, ou ce que voulez qui implique le désir sous toutes ses formes). Irène Théry appelle à « une nouvelle civilité sexuelle ». Ma foi, il me suffirait, moi, que l’on en revienne à l’ancienne civilité, celle des troubadours, où l’on faisait sa cour, celle des Précieux, où les beaux yeux d’une marquise faisaient mourir d’amour. Ou celle des Lumières. Croyez-vous que Madame du Châtelet se fût plainte sur Twitter des amabilités de Voltaire ?

Chère Irène, vous rappelez-vous l’époque où vous bossiez pour entrer à l’ENS, ou quand vous avez travaillé pour l’agrégation de Lettres ? Vous rappelez-vous nos discussions sur les Liaisons dangereuses ? Vous êtes certainement ce que j’ai connu de plus proche de Merteuil, à tous égards — et c’est un immense compliment, dans ma bouche. Mais vous souvenez-vous de la façon dont cette splendide figure du féminisme (voir la lettre LXXXI : je ne crois pas qu’aucune femme ait écrit quelque chose qui arrive à la cheville de Laclos sur ce sujet) traite Prévan — consommé puis jeté aux chiens ? Imaginez-vous ce qu’elle en aurait fait si Twitter avait fonctionné en 1782 ?
Au passage, les mêmes qui dans le roman s’acharnent sur le petit-maître déconfit se retournent contre la belle marquise à la fin : Laclos savait déjà en 1782 le fond que l’on peut faire de l’opinion publique. Il n’avait pas besoin qu’Edgar Morin lui explique mes mécanismes de la rumeur.
Ah, mais c’est que depuis, nous sommes plus intelligents ! D’ailleurs, nombre de féministes modernes dénieraient à Laclos le droit de parler des femmes, puisqu’il n’en était pas une. Sauf qu’il avait plus de génie dans son petit doigt que toutes ces viragos incultes qui plaident pour l’orthographe inclusive et écrivent « noues » lorsqu’elles parlent d’elles. Triste époque.

Il y a le harcèlement, sans doute. Puis il y a la séduction (j’abhorre personnellement le mot « drague », qui m’évoque la vision de matières immondes repêchées de temps à autre par des pelleteuses dans le Vieux-Port). Ou le simple côtoiement, dans une société où désormais hommes et femmes travaillent côte à côte. Faut-il que les hommes renoncent à prendre un ascenseur en même temps que leurs collègues féminines ? Les universitaires doivent-ils laisser définitivement la porte de leur bureau ouverte, comme aux Etats-Unis, de peur qu’on les accuse d’avoir violé un(e) étudiant(e) ?
Après tout un ex-prof de fac (fort brillant, aujourd’hui décédé) de la Sorbonne a bien essayé de me séduire, moi, un soir où j’avais imprudemment accepté une invitation à dîner chez lui… En me promettant un poste à brève échéance dès que j’aurais fini ma thèse sous sa direction attentive… Ça vaut bien une invitation à tourner dans un film… J’ai mis les choses au point avec cette combinaison d’humour et de muscles qu’on appelle un refus poli. Ma foi, je n’ai pas souvenir d’en avoir été traumatisé, et ce n’est certainement pas à cause de cet incident que je n’ai pas fait de thèse. Simplement je n’ai pas l’âme d’un spécialiste confit à vie dans la littérature galante du XVIIIème siècle.

Laquelle est un long défilé de séduction : devons-nous tous nous faire moines — ou alors, comme Dom Bougre ? Et quand un monsieur pénètre le soir dans la chambre d’hôtel d’une dame (ciel ! Weinstein, le retour !), lui interdirez-vous de vous séduire par assaut linguistique de qualité comme dans la Nuit et le moment ? Réhabilitons le libertinage et la galanterie !
Allez, Irène, un test : la façon dont Valmont initie Cécile de Volanges à des secrets « qu’elle mourait d’envie de savoir » (lettre CV), comme le lui dira Merteuil, est-elle un viol, comme le croient mes élèves (dé)formées par vos consœurs ? Lettre XCVII : « Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. » Je suis bien moins expert que vous dans ce domaine : comment un tribunal apprécierait-il de nos jours ce genre de déclaration avec et sans remords ? Et c’est pourtant ainsi que se passent bien des premières fois.
Sans doute nos Cécile modernes se défouleraient-elles plus tard, bien plus tard, sur Tweeter pour dire qui, et expliquer que… Transfert de culpabilité, n’est-ce pas. Schéma classique.Capture d’écran 2017-11-03 à 04.01.06

Entendons-nous. Une foule de mecs sont d’une vulgarité répugnante, et la plupart des femmes savent comment leur répondre — ou mieux, passer leur chemin : muscles, humour et dédain. Mais enfin, la séduction est un jeu magnifique, auquel tous les adolescents seraient initiés si les programmes scolaires des dernières années ne les avaient condamnés à étudier des « textes argumentatifs » (j’ai dans l’idée que votre article sera bientôt photocopié dans les lycées) au lieu de lire des chefs d’œuvre.
On devrait imposer les Liaisons à toutes les classes de Seconde, au lieu de les faire suer avec les jolis articles de Libé, de Médiapart, ou du Monde.

Last but not least. Dans la surenchère, on trouve toujours plus allumé que soi. Geoffroy de Lagasnerie, dont j’ai déjà épinglé ici la crapulerie majuscule, vient de s’illustrer une fois de plus. C’est le genre de pseudo-philosophe qui a à cœur de prouver que lorsque le fond est atteint, on peut creuser encore. Un zéro qui ne multiplie que parce qu’il habite Paris. Dernier pet de ce censeur des mœurs et de la pensée, une attaque venue d’outre-espace contre Irène Théry justement, accusée tout bonnement d’être, dans le débat lancée par BalanceTonPorc et dans sa tribune du Monde en particulier, « une idéologue de la culture du viol et du harcèlement sexuel. » Tel que. Et d’évoquer ses péchés anciens — entre autres la défense de… la séduction. Ciel ! Ô mânes d’Olympes de Gouges ! Elle pense au fond la même chose que moi…Capture d’écran 2017-10-24 à 21.13.42 Théry a répliqué, bien sûr, sur Facebook : pour l’avoir vue marcher sous un soleil d’enfer dans les gorges de Samaria à une époque où ne s’y prélassaient pas les chenilles processionnaires du tourisme de masse, je sais qu’elle ne lâche rien. Peut-être n’aurait-elle pas dû : Lagasnerie est à traiter selon la formule samouraï du Kiri sute gomen — au figuré, œuf corse… Elle a noté (avec une patience admirable) les allégations mensongères, les distorsions hystérico-historiques de Lagasnerie, qui accuse « la macroniste Irène Théry » « de présenter comme une défense du viol sa référence de 2011 aux plaisirs de la séduction et, comble de l’horreur, au film Baisers volés ». J’avais décidément tort de lui reprocher un certain excès dans sa reconnaissance de la délation généralisée. La voilà débordée sur sa gauche — et pourtant, pour donner des leçons de « gauche » à une ancienne militante de « Révolution », groupuscule ultra-gauche des années 1970, il faut se lever tôt.

Jean-Paul Brighelli

PS. Irène Théry est sociologue, certes, mais agrégée de Lettres. C’est ce qui la place très au-dessus de bon nombre de sociologues qui écrivent comme des patagons (et en vérité je vous le dis : si vous écrivez mal, c’est que vous pensez de travers). Elle est passée par l’ENS (de Fontenay-aux-Roses), qu’elle a intégrée après une prépa à Marseille, au lycée Thiers — en même temps que moi, qui ai intégré Saint-Cloud. Je la connais de longue date, même si nos chemins ont fortement divergé : moi, j’aime encore la littérature, et je serai toujours mousquetaire.
Je ne veux pas finir cette chronique sans saluer la mémoire du père d’Irène, Georges Noizet, trop tôt disparu, qui m’a fait découvrir l’Ambassade d’Auvergne (22 rue du Grenier Saint-Lazare : une institution !) et la psycho-linguistique — qui a généré en partie les « sciences cognitives » dont se repaît aujourd’hui Jean-Michel Blanquer. Il nous avait passé la Philosophie du langage, de son ami Jerrold Katz, qui venait de paraître en français — et justement, au programme de philo de l’ENS, en 1972, ce fut le Langage qui tomba. Irène devait réussir — et elle réussit. Je détestais l’idée de la laisser seule à Paris… Et moi, moi qui n’étais pas même admis à khuber, comme on dit dans le langage des khâgnes ; moi qui consacrais trop de temps au handball et au milidillettantisme ; moi qui séchais les cours pour aller au cinéma (c’était l’année de Johnny got his gun, de Play it again, Sam, de Fellini Roma, d’Il était une fois la révolution, d’Orange mécanique, d’Abattoir 5, tout ça l’année du concours, imaginez donc) ; moi qui passais des nuits aussi belles que mes jours dans un certain studio donnant sur les toits rue des Convalescents, à Marseille, eh bien j’ai réussi aussi. Cela nous a permis d’aller ensemble voir en décembre 1972, dans une salle du Quartier latin, le Dernier tango à Paris — où Marlon Brando harcèle un peu Maria Schneider, et pourtant c’est bien lui qui va le plus mal. La psychologie, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît.