Horreurs enfantines

51DgC-NjtoL._SX210_Je suis en train de lire le Complot contre l’Amérique, une uchronie de Philip Roth qui se présente comme les Mémoires de l’enfant qu’il fut dans une Amérique qui n’a pas exactement existé — où le nazillonesque Lindbergh aurait été élu contre Roosevelt en 1940, et ce qui s’ensuivit. Une bien belle histoire avec un président présentant bien, adulé et dictateur. Une combinaison qui n’existe que dans les livres.
Cela dit, je comprends bien quel fut le dilemme de Roth : il ne pouvait écrire comme un enfant, parce qu’il était nécessaire d’expliciter (nécessairement a posteriori) des allusions politiques qui auraient forcément échappé à son héros, huit ans au début de l’histoire. Mais quel dommage du point de vue littéraire ! Quel dommage de ne pas avoir relevé le défi qu’a brillamment illustré Gary / Ajar dans la Vie devant soi !La-vie-devant-soiOu Charles Williams dans Fantasia chez les ploucs, ce chef d’œuvre d’humour où un gamin du même âge est confronté au liseron tatoué sur le sein droit de Miss Caroline Tchou-Tchou, à cet âge tendre où la libido n’a pas encore fait des siennes…Ploucs En le mettant en scène (film inoubliable où Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc — et Dufilho, grandiose en allumé total — cabotinaient à qui mieux-mieux), Gérard Pirès n’a pas osé suivre le parti-pris du roman. On peut le comprendre : tout filmer à 1m30 de hauteur eût été une gageure. N’est pas Dziga Vertov qui veut. Le plan sud-américain systématique, c’est sans doute frustrant.

Ecrire a posteriori est sans doute intéressant — un auteur disposant de tous ses moyens revient sur son enfance, depuis Rousseau on a exploité le genre jusqu’à l’os, voir Loti et le Roman d’un enfant. Mais littérairement, c’est sans surprise. Le héros de Roth pleure beaucoup, c’est de son âge, mais il le dit comme le dirait un adulte. Il sait qu’il ne sait pas pourquoi…

Ecrire vraiment comme un enfant permet à un auteur de dire ce qu’un adulte ne dirait jamais — et de le dire comme il ne le dirait pas, s’il osait l’articuler. Bazin a raté le coup dans Vipère au poing : Brasse-Bouillon, qui a largement dépassé l’âge de raison, parle comme l’adulte qu’il deviendra, c’est dommage. Le Sac de billes de Joseph Joffo a été réécrit par quelqu’un (Patrick Cauvin) qui respectait un peu trop la langue et connaissait la Shoah rétroactivement. Jacques Lanzmann l’a en revanche particulièrement réussi dans le Têtard, que les profs évitent soigneusement de faire en classe, alors que le livre rassemble tout ce qu’il faut — et qu’il est fort bien écrit, dans le genre vulgaire.Le_tetardCe que n’a pas franchement réussi Azouz Begag, qui dans le genre vulgaire écrit… moins bien que Lanzmann.Le_Gone_du_ChaabaAh, mais lui, on l’étudie en classe — cherchez pourquoi. À cause de la couverture, sans doute…

Lanzmann, Gary ou Williams (dont je vous recommande aussi au passage De Sang sur mer d’huile, titre Série Noire originel, qui a donné Calme blanc au cinéma51T57VX2JRL._SY445_ et dans la réédition en Folio noir, avec une Nicole Kidman exquisément désemparée dans le genre toute nue) utilisent toutes les possibilités de ce langage haché, tout en ruptures, nécessairement imagé (faute de disposer du mot adéquat), plein de périphrases à hurler de rire, avec des jugements « naïfs » qui bien entendu ne le sont pas, mais qui en disent plus que toutes les circonvolutions cérébrales des écrivains adultes. Le langage enfantin, dans ces circonstances, c’est de l’inconscient décapé — et même souvent de l’inconscient collectif.

Nous devrions tous, de temps à autre, retrouver notre langage et nos mots d’avant 12 ans. Ou traduire nos phrases actuelles, nos réactions, nos émotions, en éructations enfantines. Lisez votre journal, et traduisez-le en langue d’autrefois, quand vous ne vous souciiez ni du politiquement correct ni du qu’en dira-t-on.

Gary en particulier est magnifique dans l’exercice — sans compter que le procédé lui permettait de camoufler son style et de faire croire à l’existence de cet Emile Ajar fantomatique : c’est ainsi que l’on décroche un second prix Goncourt. Ce que raconte Momo, le musulman affublé d’une vieille Juive, est tout simplement exquis, dans le genre atroce. Alors, certes, nous, nous savons que ce monde est saumâtre — mais l’enfant qui le découvre a bien plus de puissance, justement parce qu’il en est à ses premiers éblouissements de laideur, que tous les discours d’adultes, blasés d’horreur. Momo croit sincèrement qu’Auschwitz fut un camp de vacances : les effets que Gary en tire sont prodigieux. Là aussi, le film fut décevant : Signoret tirait toute la couverture à elle, et le point de vue de l’enfant disparaissait sous les oripeaux du monstre sacré.

Cela pour dire qu’il n’y a pas que les nouveautés qui sont à lire — et même que l’on peut s’offrir, de temps à autre, le luxe de relire : comme nous, nous changeons, au fond, on ne relit jamais la même œuvre. À œil nouveau, texte inédit. Je serais éditeur de presse, je chargerais une bonne plume de nous raconter un classique ou un autre, régulièrement — ça nous changerait de l’actualité qui est si terne et de l’avenir qui est tout gris. Un vrai classique, c’est un livre pour demain.

Jean-Paul Brighelli