Il serait une fois la révolution

Il_etait_une_fois_la_revolutionLe lion de la MGM finit de rugir. Le sigle d’United Artists passe et s’éteint. Fondu au noir. Banc-titre, en lettres capitales, en blanc-au-noir :

THE REVOLUTION
IS NOT A SOCIAL DINNER
A LITERARY EVENT,
A DRAWING OR AN EMBROIDERY .
IT CANNOT BE DONE WITH…
ELEGANCE AND COURTESY ;
THE REVOLUTION IS AN ACT OF VIOLENCE…
Mao Tse-Tung

Puis le jet de pisse le plus célèbre de l’histoire du cinéma, dru, moussu, impétueux, frappe une souche pétrifiée où s’agitent des fourmis, qui succombent l’une après l’autre sous le flot de sodium / potassium / chlore / bicarbonates… Comme c’est un péon inculte et désœuvré qui se soulage, peu de chances que cette urine-là contienne de l’acide asparagusique.
Suivent 157 minutes de violence déchaînée. Le Mexique des années Villa / Zapata ne faisait pas dans la dentelle — ni les Allemands des fosses ardéatines, auquel il est fait allusion au passage : tout film ou roman historique raconte aussi l’histoire des temps modernes. Fin de la famille de Juan Miranda, massacrée. Fin du triolisme amoureux et libertaire de Sean Mallory, anéanti. Et fin de Mallory (« Sean-Sean-Sean »), renvoyé dans les astres par son dernier litre de nitroglycérine. Ça vaut le coup de la chaudière de locomotive de la Condition humaine : la révolution mange ses enfants, comme le Saturne de Goya.800px-Francisco_de_Goya,_Saturno_devorando_a_su_hijo_(1819-1823)

Pourquoi parlé-je de ce qui fut le dernier western (et bien plus que cela) de Sergio Leone ? C’est qu’à lire et à écouter les commentaires sur les derniers événements qui ont balafré Paris, Marseille, Toulouse et le Puy-en-Velais.16597559 la Vierge noire ne s’en est pas remise, ni Macron qui est passé voir les dégâts, et qui s’est fait copieusement huer par la foule.
Cris d’effroi dans la classe politico-journalistique : protester, certes, mais cette violence ! Ces débordements ! Christophe Castaner n’a pas été le dernier à fustiger des événements que dans son inculture — comme le lui a rappelé Barbara Lefebvre — il a un peu rapidement assimilés au 6 février 1934. L’Histoire ne repasse pas les plats. La situation actuelle n’est ni 34, ni 68. Dans Libération, le philosophe Frédéric Gros note avec une grande pertinence :  » On ne cesse d’entendre de la part des «responsables» politiques le même discours : «La colère est légitime, nous l’entendons ; mais rien ne peut justifier la violence.» On voudrait une colère, mais polie, bien élevée, qui remette une liste des doléances, en remerciant bien bas que le monde politique veuille bien prendre le temps de la consulter. On voudrait une colère détachée de son expression. Il faut admettre l’existence d’un certain registre de violences qui ne procède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il est impossible même d’appliquer le critère légitime vs. illégitime parce qu’il est l’expression pure d’une exaspération. Cette révolte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol. Tout gouvernement a la violence qu’il mérite. »

Eh oui : la révolution (et encore, nous en sommes loin, pour le moment) n’est pas un dîner de gala. Mais j’imagine assez bien Castaner ou BFM commenter la prise de la Bastille — « violences inacceptables, un monument historique ravagé par une foule menée par des extrémistes, rassemblons-nous autour de notre roi »… Sans compter le gouverneur Launay mort sous les coups et dont la tête sanglante a été promenée dans Paris par des émeutiers incontrôlables — mais comme disait Rivarol, qui était pourtant monarchiste : « Il avait perdu la tête avant qu’on la lui coupât ».

À noter qu’on promena aussi dans les rues ce jour-là la tête de Flesselles, maire de Paris. Hidalgo devrait se méfier.
Et encore, c’étaient les violons avant le bal. Bien des têtes tombèrent dans les années qui suivirent. La révolution est violente — mais les révoltes aussi, et les simples émeutes ne restent pas en rade. Quand on inonde de mépris ceux qui cherchent un travail ou bossent à trente kilomètres de chez eux, le gestes remplacent la parole confisquée. La carte de la pauvreté, en France, se superpose à peu près à celle du diesel, et comme le montre très bien l’enquête de l’Argus, la part de ménages imposables est inversement proportionnelle au taux de diésélisation du parc auto.cartesUne statistique que confirment celles publiées par le Monde, montrant que le pouvoir d’achat des « pauvres » n’a pas augmenté depuis dix ans. Mais l’essentiel n’est-il pas que les bobos parisiens aient à disposition des trottinettes électriques ?
Je sens qu’on va les leur faire bouffer.

Toute la classe politique est à l’avenant. La démesure, l’ὕβρις comme disaient les Grecs, les a tous frappés. Ils ne se croient même plus sortis de la cuisse de Jupiter : ils sont Jupiter. Et aveuglés par les dieux, il est même possible qu’ils croient, sur leur olympe élyséen de carton-pâte, les énormités que profère une certaine presse qui confond information et adulation.

C’est quand même curieux, cette gestion de crise.
J’expliquais hier à mes étudiants qu’il en est des colères populaires comme des scènes de ménage. Que l’un ou l’autre ouvre les hostilités, une seule réponse possible : « Oui, mon chéri / Oui, ma chérie ». Et rien d’autre. Le premier qui dit Oui a gagné. Ce n’est pas une reddition, c’est une preuve d’intelligence.

Mai 68, rappelez-vous, est sorti d’une revendication des étudiants de la Cité U de Nanterre, désireux de faire des incursions dans le dortoir des filles. Interpellé par un étudiant roux, qui, lui reproche qu’en 300 pages son Livre blanc sur la jeunesse ne dise pas un mot sur la sexualité, François Missoffe, ministre de la jeunesse et des Sports, réplique intelligemment : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. » L’étudiant, un Franco-Allemand inscrit en sociologie, conclut : « Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes. » C’était en janvier. Le 22 mars, le même étudiant (qui aujourd’hui soutient la taxe diesel de Macron, avoir été jeune n’empêche nullement d’être un vieux con) une assemblée générale à Nanterre lance un mouvement qui aurait pu être étouffé dans l’œuf avec un Oui immédiat — et qui obligea trois mois plus tard le gouvernement à promulguer (personne ne les a signés, mais on les a appliqués) des Accords de Grenelle qui augmentaient le SMIG de 35%. Une revendication qui refait surface aujourd’hui, tiens, tiens… Et non sans raison.
La seule différence, c’est que le gouvernement Pompidou (« Pompidou, des sous ! » chantaient les manifestants, c’était minimaliste mais significatif) avait encore le pouvoir de relancer l’inflation et la machine à billets pour permettre à l’économie de digérer la décision. Aujourd’hui, nous avons les mains liées par la décision de ce même Pompidou de renoncer à l’indépendance monétaire. N’empêche… Combien de membres de la classe moyenne sont devenus propriétaires grâce à ces deux événements ? Demandez à vos grands-parents.
Mais de classe moyenne, dit Christophe Guilluy dans son dernier livre, il n’y a plus guère d’apparence. Les déclassés sont dans la rue.No-society

Jusqu’ici, c’est une émeute « blanche », si je puis ainsi m’exprimer. Les banlieues ne sont descendues en ville, samedi dernier, que pour faire quelques emplettes. Si elles se mettent en tête de s’approvisionner en gros…
La scène de ménage s’est envenimée. On ressort la machine à claques. On s’éparpille façon puzzle, comme disait Bernard Blier. Je souhaite juste qu’il n’y ait pas trop de dégâts, samedi, à Paris et ailleurs. Mais je n’y crois guère.

Jean-Paul Brighelli