Jacques Audiard, les Frères Sisters et la question du « genre »

imagesJe ne voulais pas parler des Frères Sisters, Même si les dithyrambes qui accompagnent ce demi-navet depuis sa sortie m’ont un peu agacé, je n’allais pas lui jeter la pierre — le chef-opérateur connaît son boulot, la direction d’acteurs est impeccable (mais enfin, c’est la moindre des choses, on n’est pas dans le cinéma de Chantal Ackerman — ah, my god, Jeanne Dielman ! —ni dans celui de Marguerite Duras — ah, my dog, India Song !), et les revolvers utilisés ici sont bien des Colt Walker certifiés d’origine, conformes à l’époque, bravo à l’accessoiriste. Mais tout ça ne suffit pas à faire un film. Enfin, un film, oui — pas un western.
J’avais donc été très étonné que Sébastien Mounier, dans Causeur, s’extasiât devant ce méli-mélo de figures de style (comme dit Manohla Dargis dans le New York Times, « For much of the movie, Mr Audiard instead seems content to play with the genre tropes »), mais rassuré quand Alain Nueil, dans le même Causeur (ah, cultivons la différence, la dissonance, la discordance !) avait qualifié les Frères Sisters (un tel titre, faut-il pleurer, faut-il en rire ?) d’« œuvre régressive ».
Et de noter que « la question qui vient à l’esprit est : où est la femme ? Car il y en a toujours une dans les westerns classiques, soutien et récompense du héros, comme Grace Kelly pour Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. La réponse à ces deux interrogations est la même, elle survient à la fin du film et elle est très déconcertante. À mon humble avis, elle classe le film d’Audiard parmi ces néo-westerns qui ont la couleur et l’odeur des vrais, mais à qui il manque pourtant l’essentiel. »
Résumons : deux tueurs, commandités par un mystérieux « Commodore » (un homme de mer dans l’Oregon, ça fait toujours rire) pourchassent un inventeur de pépites, et chemin faisant, boivent (beaucoup), flinguent une lesbienne, décident finalement d’aller tuer leur patron — mais, quelle dérision, il est mort avant leur arrivée —, et finissent par rentrer chez leur mère où ils s’endorment comme des bébés. Chemin faisant, l’un des deux (Joaquin Phoenix, toujours magnifique) a perdu le bras avec lequel il a jadis tué son père. Sonnez, trompettes du symbolisme !
Notez que je n’ai rien contre l’insertion délicate de la vulgate freudienne dans le western. Ford en a joué avec beaucoup de bonheur dans la Rivière rouge (ah, cette scène mythique où Montgomery Clift et John Ireland mesurent et caressent leurs colts !) et Edward Dmytryck a filigrané l’Homme aux colts d’or d’un thème parallèle d’homosexualité latente. On n’avait pas besoin de Brodeback Mountain. Il suffit d’avoir un grand réalisateur — même pendant la période où sévissait le Code Hays.
Et puis un second article du New York Times (sous la plume de Thomas Chatterton Williams cette fois) m’a fait comprendre pourquoi on disait tant de bien de ce film raté. C’est qu’Audiard y liquide la question du Père (non pas le sien, mais celui qui incarne mythiquement la société mâle), au nom de la parité — si !

À la Mostra de Venise, l’auteur du Prophète s’est écrié : « Quand j’ai vu qu’il y avait 20 films en compétition et qu’un seul avait té dirigé par une femme, j’ai écrit une lettre à mes pairs qui avaient travaillé sur la sélection… J’avais l’intention de faire passer en procès le président de ce festival et toute la Biennale… Mais la réponse que j’ai eue — « Nous faisons honnêtement notre boulot, nous nous fichons de savoir si le film est dirigé par un homme ou une femme » — prouve que nous ne nous posons pas la bonne question. » Tonnerre d’applaudissements, le magazine Variety en a mouillé sa culotte. C’est qu’Audiard est membre du mouvement 50 / 50, qui voudrait qu’il y ait autant de films dirigés par des femmes que par des hommes. Voilà qui doit enthousiasmer le « collectif » (qui n’a pas encore créé son collectif ?) « Sexisme sur écrans » qui le 1er mars dernier, dans le Monde (forcément !) a demandé des quotas par genre (non, pas le genre cinématographique, patate !) dans l’attributions de subventions. « Une étape inévitable pour vaincre les inégalités », affirme ce « collectif de professionnelles du Septième art ». Contente-toi d’avoir du talent, petite.
En classe aussi, un certain nombre de pédagogues, et pas les meilleurs, suggèrent que désormais on fasse étudier autant d’auteurs mâles que femelles… Flaubert à droite (forcément), Marceline Desbordes-Valmore (qui ça ???) à gauche.
Entendons-nous. Il y a de très grands réalisateurs de sexe féminin — Leni Riefenstahl, par exemple (ah mince, elle était un peu nazie). Jane Campion est une grande dame. Katryn Bigelow a fait des films intéressants (et pleins de testostérone, au passage, y compris quand ses héros sont des héroïnes, voir Blue Steel). Et puis ? Sofia Coppola est une fraude, comme disent les Anglo-Saxons. Comme 90% des réalisatrices — et 90% des réalisateurs, la fraude n’ayant pas de barrière de sexe.
Et les grands réalisateurs de westerns ont magnifié les femmes indépendantes — revoir tout Howard Hawks, et les rôles splendides de femmes indépendantes jouées par Angie Dickinson dans Rio Bravo43986740-ff08-49d0-aa5f-950680d7be91_1.396ba39cccde9e65b697d88dde1ac093 ou par Charlene Holt dans El Dorado.7c256df2e69ebe47eccc550956e55a59Ou Lauren Bacall dans le Dernier des géants — un film de Don Siegel, l’auteur de la première (et seule véritable) version des Proies, où un pensionnat de petites filles modèles s’ingéniait à réduire Clint Eastwood…eastwood-1024x577 Ou Annette Bening dans Open Range — le dernier bon western classique à ce jour. Ou…
(J’ai dû faire un peu exprès, question iconographie, histoire de faire bisquer les chiennes de garde ici égarées — fuyez, pétasses !).

Le sexe n’a rien à voir avec le talent. Rien. À vouloir combattre le machisme, on suscite de faux espoirs chez des filles qui croient que filmer ou écrire avec un vagin donne du génie. Mais le génie est rare, et ne dépend pas du sexe. Je pourrais militer pour la réhabilitation de Colette, qui est un immense écrivain (et pas « écrivaine », ça l’aurait fait frissonner d’horreur !) très injustement boudée aujourd’hui. Ou pour débarrasser Simone de Beauvoir des oripeaux féministes dont on l’a affublée (elle non plus n’aurait pas supporté « écrivaine » ou « professeure »), et faire ressortir la stylisticienne magique qu’elle était. Sarraute avait un magnifique mauvais caractère et une plume d’acier, Marguerite Yourcenar a écrit un grand livre (l’Œuvre au noir), tout le monde ne peut pas en dire autant, et Patricia Highsmith est un auteur (et pas « autrice », imbécile !) fabuleux.
Et je n’empêche même personne d’aller fleurir la tombe de Duras au cimetière Montparnasse — même si je pense qu’elle est la valeur la plus surfaite de la littérature des cinquante dernières années. Plus il y aura de fleurs qui pèseront sur son marbre, moins il y aura de chances qu’elle ressorte.
Reste qu’au XXe siècle, quelle femme en France est au niveau de Proust ou de Céline ? Et ailleurs, si Yoko Ogawa est un pur moment de bonheur, tout le monde sait que les Nobels de Toni Morrison ou d’Elfriede Jelinek (avez-vous vraiment essayé de lire Jelinek ? Moi, oui, hélas…) étaient des gender Nobels, si je puis dire. Tout comme Svetlana Aleksievitch était un clou dans la chaussure de Poutine — qui s’en fiche.
Ah, ces gens qui confondent talent et bonnes intentions… Déjà, je refuse le statut d’œuvre littéraire à tout écrit « engagé » — Camus est devenu un géant de la littérature quand il s’est débarrassé de ses bonnes intentions — relisez la Chute, ce chef d’œuvre.
Alors, les Brothers Sisters, cette collusion du mâle et du femelle ressuscitant l’androgyne primitif… Audiard est, paraît-il, « le Scorsese français ». Ce n’est pas ce western raté qui le prouve, en tout cas. Et Scorsese n’a pas tenté le western — il connaît ses limites, lui. C’est le propre des géants.

Jean-Paul Brighelli