Jacques Roubaud, Peut-être

Remember Gide ? « L’art naît de contrainte, vit de luttes et meurt de liberté. » La phrase a nourri tant de sujets de dissertations qu’elle est devenue un truisme, pensez-vous…
Si seulement ! Si seulement tous les imbéciles qui prétendent écrire se donnaient un peu plus de contraintes.PeutetreoulanuitdedimancheCOUV C’est de contraintes que parle Jacques Roubaud dans ce « brouillon de prose » intitulé Peut-être ou la nuit de dimanche — vient de paraître au Seuil. Jacques Roubaud ? « I am a mathematician, retired ; and a poet, not retired, but tired ». Sa mémoire n’est plus qu’un vague souvenir.
Ces fragments quasi autobiographiques, qui pourraient prendre prétexte du grand âge du locuteur pour se laisser aller à la fantaisie molle des Remembrances of things past, sont impitoyablement soumis à sa conscience critique, passés au filtre d’une lucidité auto-dépréciative qui en dit long sur la façon dont Roubaud a pensé et repensé la littérature, ces soixante-cinq dernières années.
Par exemple…

« Persuadé que toute autobiographie est en grande partie fictive, pourquoi ne pas jouer le jeu romanesque ? »
Allons-y : « C’était l’été. Juillet, août. Plutôt août. Une nuit d’août de l’année 1952. 1952 ? Pourquoi pas ? Qui décide ? Qui objecterait ? Personne. Tels sont les droits imprescriptibles de la fiction romanesque. »
On croirait entendre Diderot, au début de Jacques le Fataliste. « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ?… »
Droits imprescriptibles de la fiction, qui prend tant de libertés… Comment, des libertés ? Mais il n’en est pas question. Il s’agit juste de faire comprendre que le Jacques Roubaud d’aujourd’hui, qui s’autorise à dire « Je », ne peut en rien être celui d’il y a soixante-cinq ans, et que le « Je » d’autrefois n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui — ni, à vrai dire, avec celui d’hier soir.
D’où une stratégie formelle rigoureuse (axiome : si la forme n’est pas rigoureuse, elle n’est rien du tout, elle s’avachit comme une fesse hantée de cellulite, comme un « je t’aime » affecté d’un adverbe d’intensité — bien ou beaucoup — qui le dégrade immédiatement) qui consistera donc à utiliser telle « police » — le Times roman par exemple — pour le « Je » romancé d’un autrefois lointain (en fait, pour le souvenir recomposé), telle autre (le Times semibold) pour le « Je » romancé ultérieur, le Gill Sans Light pour l’autobiographie « normale », qui tente ou feint de s’extirper de la fiction en se sachant tout aussi imaginaire, l’Archer pour le Journal des Faux monnayeurs (je veux dire celui de la rédaction du livre, quand l’auteur exténué se lève pour obéir à l’ordonnance de son docteur, qui lui a ordonné de marcher, et marcher encore, dans son studio parisien), et le New Baskerville pour la réflexion sur l’écrit — ce que j’appellerai la fonction auto-critique. Dans la version liseuse, cela s’imprime en couleurs différentes.Capture d’écran 2018-03-05 à 10.32.01

Rien de bien compliqué, et Roubaud a déjà travaillé sur des combinaisons plus complexes. Essayez Trente-et-un au cube, cette suite de tankas modernes parue en 1973. Un poème qui est trente-et-un poèmes, chacun sur trente-et-une lignes, chacune de trente-et-une positions. Pourquoi 31 ? Parce que nombre premier, et parce que le Japon. « Ainsi se constitue un cube d’écriture dont 31 et ses divisions [5/7/5/7/7 — correspondant aux 31 mores du tanka japonais classique, dont est ultérieurement issu le haiku, quand les dix-sept syllabes initiales se sont détachées de l’ensemble] portent le rythme et dont la fiction est d’enfermer quelqu’un. Et d’aucuns ont trouvé que Cube (1997) était un film complexe !
J’entends d’ici les imbéciles : « Holà ! Palsambleu ! Pourquoi tant de contraintes ? L’auteur n’a-t-il donc rien à dire ni à faire que de s’amuser à jongler avec les maths ? » Et là Roubaud, mathématicien de formation, poète de rencontre (au sens propre : « Ma rencontre avec François Le Lionnais [éminent mathématicien qui présidait l’Oulipo] fut, au moins autant, décisive : je compris que la contrainte allait jouer pour moi, à l’égal de la mathématique, un rôle irremplaçable dans les compositions de poésie. Je suis, alors, devenu poète ») vous explique que le pluriel ne sied point à cette science si appliquée à être pure. LA mathématique. LES maths, c’est pour les cancres.
Alors, des contraintes ? Rappelez-vous Perec et le lipogramme étourdissant de la Disparition. Ou Queneau jouant à écrire Cent mille milliards de poèmes (quelques jours pour les écrire, et 9 millions d’années pour les lire : c’est beau, la littérature mathématisée !).
Donc, Je est plusieurs autres — il est tous ses états antérieurs. Queneau et ses amis (Le Lionnais donc, Claude Berge, Olivier Salon ou Jacques Roubaud, côté mathématique, Italo Calvino, Jean Lescure, ou Georges Perec côté littérature —mais bon sang, on se tue à vous expliquer depuis le début que c’est la même chose !) avaient trouvé un nom pour les écrivains qui, avant l’Oulipo, ont inventé des contraintes fortes. Ils les appelaient « plagiaires par anticipation ».
Les Grands Rhétoriqueurs de la fin XVème, par exemple.
On n’est pas très loin du Principe de Borgès (« Le poème Fears and Scruples de Robert Browning annonce prophétiquement l’œuvre de Kafka, mais notre lecture de Kafka enrichit et gauchit sensiblement notre lecture du poème. Browning ne le lisait pas comme nous le lisons aujourd’hui. Le mot « précurseur » est indispensable au vocabulaire critique, mais il conviendrait de le purifier de toute connotation de polémique ou de rivalité. Le fait est que chaque écrivain crée ses précurseurs. Son apport modifie notre conception aussi bien que du futur. » in « Kafka et ses précurseurs », 1951, in Autres inquisitions, 1952.) Après tout, mes étudiants pensent sincèrement que la Shoah a joué un rôle dans l’affaire Dreyfus — tant pour eux le mot « juif » est inséparable d’Auschwitz, alors qu’il était à l’époque (Dreyfus, pas le mot !) localisé à l’île du Diable…
Appliquez-vous à vous-même cette appellation de « plagiaire par anticipation ». Le « Je » d’autrefois, auquel vous pensez aujourd’hui, ne peut être dégagé de l’expérience accumulée. Vous ne pouvez en aucun cas vous détacher assez de vous pour rendre compte des pensées et des actes de celui que vous fûtes. Le souvenir de votre passé est donc chargé des références de votre présent, etc. Bref, toute écriture est toujours réécriture. Demandez à Roubaud, qui en connaît un bout sur les réécritures — il a commis, avec Florence Delay, Graal Théâtre, une immense pièce en 10 actes, un décalogue qui est une réécriture de la « matière de Bretagne ». Mais je n’en dirai pas plus, Jennifer Cagole, figurez-vous, pour se reposer des avanies que lui font subir les pédagogues, et l’administration qui l’envoie dans le rectorat de Créteil, travaille justement sur cette pièce injouable. À cette heure, elle écrit à Roubaud pour le sommer de lui donner la clé d’un texte effroyablement entrelacé.

D’où les quatre vers mis en exergue de Peut-être :

Je suis je ne suis plus je changerai mon estre
Cependant je seray sans qu’à jamais je soys
Ce que je fus icy mais non ce que j’estoys
Semblable me pouvant dissemblable cognoistre
(Louis de Galaup de Casteuil — un contemporain de Montaigne)

Lucidité et contrainte. Entrelacs. L’Entrebescar des troubadours, Bernard Marti par exemple. Troubadour décline en langue d’oc l’art du trobar — comme trouvère en oil vient de trouver. Trouver des contraintes, trouver des solutions. Poser des énigmes, dessiner des graphes — dont Claude Berge était le grand spécialiste. Donner le choix entre les petits pois et les grands échalas.
Evidemment, cela confine Christine Angot, Edouard Louis et leurs épigones dans un autre type d’art, celui du papier-toilettes conservé après usage.

Vous n’écrivez donc pas sur vous sans vous référer à des états antérieurement postérieurs de ce que vous fûtes été, si je puis ainsi m’exprimer. Vous n’écrivez pas non plus sans jeter en œil en biais sur tout ce que vous lûtes — la bibliothèque immanente rangée ou dérangée dans vos souvenirs. Roubaud est nourri de poètes (Charles Cros, René Daumal, Apollinaire ou Mallarmé) et d’écrivains inattendus mais nécessaires (Iouri Tynianov et peut-être James Hogg). Sans compter les matheux de tous poils et de toutes farines. Jean Bénabou par exemple, l’inventeur des distributeurs et Marcel Bénabou, l’indispensable auteur de Pourquoi je n’ai écrit aucun de les livres.
Si vous voulez bien réfléchir cinq minutes, rien de plus logique, quand on est poète, que de se référer à la mathématique — et à la musique qui est sa petite sœur. Voir les Muses grecques, voir le malheureux prof de maths de Blackboard Jungle (Richard Brooks, 1955) qui tente d’intéresser les petits voyous de sa classe à la mathématique en leur faisant écouter sa précieuse collection de disques de jazz — qu’ils se plaisent à fracasser contre les murs, parce que l’élève en friche se reconnaît justement au fait qu’il n’a pas d’histoire, pas de passé, pas de langue — rien. Merci Bourdieu, merci Meirieu.

Oui, tout est entrelacé. Un très vieil homme, improbable survivant de plusieurs opérations gravissimes, écrit sur celui qu’il fut autrefois — cet autrefois qui commence hier. Donc, en cette nuit d’août 1952, il fricotait avec sa bonne amie de l’époque, Esperliette — si tôt nommée, si tôt gommée. « C’est l’été. Le ciel de nuit commençante s’installe doucement sur les épaules. Un air tiède. Je suis arrivé avant l’obscurité. Il va se faire nuit. Ce sera la nuit urbaine, jamais vraiment noire. Regarde le balcon, au deuxième étage du numéro 139. Derrière mon dos il y a un hôtel. Je n’ai jamais ressenti l’air d’une nuit aussi doux. Il n’est même pas gris d’un peu de mouillure. Il remue un peu sur ses épaules, pendant qu’il l’écrit. Tiède. »
Je tu il. Je tue il — il vaut mieux, parce qu’autrement le livre s’arrêterait là, page 8. « Je suis là, j’étais là… »
Et encore, nous n’en sommes qu’au pronom sujet. Reste le reste — par exemple le verbe qui devait être au commencement, dit saint Jean. Un verbe dont la conjugaison pose bien des soucis. « Je parle d’elle comme si elle était sa chevelure. Rien que sa chevelure et je me l’écris au présent. Mais c’est un présent arrêté, introuvable (…) Je n’écrirai jamais : les cheveux noirs de mon amour (pour peu de temps encore, mais je l’ignore) terniront : ce futur incongru dont tous les prosateurs sont prodigues m’horripile. »
Eh bien oui : quelle pré-science faudrait-il invoquer pour s’autoriser à user du futur ? « Chamberlain et Daladier serrent la main d’Hitler qui exterminera 6 millions de Juifs » — vous voyez le problème… Certains (Saint-John Perse / Alexis Léger) l’avaient pressenti, mais de là à écrire le présent au futur… Et Esperliette, donc ? « Les cheveux de mon amour n’atteindront jamais leurs dix-sept ans, ni vingt, ni soixante. En un sens, c’est d’une morte que je vous parle. Ou d’une vivante. En 2017 ? En 1952 ? La date n’a plus la moindre importance [rappelez-vous Diderot : « que vous importe ? »]. Les dates ont peu d’importance pour un souvenir, la première fois qu’on le sort pour le ressentir. » Quant au Je… « Je vous parle à la place de quelqu’un qui a bel et bien disparu depuis pas loin de soixante-dix années. »
D’où le recours à un acronyme emprunté à Michaux — QJF, pour Qui je fus. QJF lisait les auteurs russes en langue anglaise — c’était son snobisme de l’époque. « Etrange individu j’étais alors, pensera-t-on. Je suis d’accord avec vous. »
Et encore, il ne s’agit ici que de reconstruction de ses Je antérieurs. Je me souviens, comme dirait Perec, d’une réflexion pêchée dans From Russia with love, où James Bond se demande ce que celui qu’il fut penserait de celui qu’il est devenu — un vrai beau sujet de nouvelle que j’écrirai quand j’aurai le temps : « If that young James Bond came up to him in the street and talked to him, would he recognize the clean, eager youth that had been him at seventeen ? And what would that youth think oh him, the secret agent, the older James Bond ?Would he recognize himself beneath the surface of this man who was tarnished with years of treachery and ruthlessness and fear — this man with the cold arrogant eyes and the scar down his cheek and the flat bulge beneath his left armpit ? If the youth did recognize him what would his judgement be ? » Ian Fleming lecteur d’Oscar Wilde, qui l’eût cru, Lustucru ?

Allez, je ne vais pas tout vous raconter. C’est un livre passionnant, qui ne devrait pas vous dispenser de lire les poèmes de Roubaud — par exemple celui-ci, extrait de la Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains (Gallimard, 1999) :

« En ces temps-là
La station Assemblée-Nationale s’appelait Chambre-des-Députés
La ligne 1 Vincennes-Neuilly
La station Cluny n’avait pas rouvert
Depuis la fin de l’Occupation
Fantomas
Aurait u y dérober une rame
On disait « Vous descendez à la prochaine ? »
Aux demoiselles et aux jeunes dames, de préférence
Non accompagnées
De leur maman de leur mari de leur amant
Sur toutes les portes de toutes les voitures était écrit
« Le train ne peut partir que les portes fermées
Ne pas gêner leur fermeture »
En vertu de quoi
Les règles de la versification française n’avaient bientôt plus de secrets pour vous
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !

En ces temps-là
Les marches des escaliers étaient en carborundum
(Dont on savait
Que la formule chimique est WC (W pour « Wolfram » (qui est un pseudonyme de « Tungstène »), et C
Pour « Carbone »)
Inusables plus que le diamant
On cédait sa place assise aux femmes enceintes jusqu’aux dents
Aux vieillards cacochymes
Et aux blondes oxygénées
Mais pas aux anciens combattants
De 70 ou de 14
Qui de rage en sortaient leur carte d’invalidité
Soulevant le bas de leur pantalon jusqu’au mollet
Pour exhiber leurs blessures
Et prendre la foule à témoin
Et quand le portillon automatique
Se refermait à votre barbe, à votre nez, à l’heure du dernier métro
On rentrait à pied par les rues tranquilles
Croisant des réverbères, des chats,
Et des hirondelles cyclistes
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !

En ces temps-là
On vous poinçonnait le ticket et pas qu’aux Lilas
Il y avait les voitures de première classe
Qui sentaient la première classe
Comme Mireille Balin dans Pépé le Moko
Avant d’entrer dans les stations on lisait
Sur le mur du tunnel
« Du Bo         du Bon         Dubonnet »
Et ça rappelait l’avant-guerre
À ceux qui ne l’avaient pas véue
(Aux autres aussi d’ailleurs)
Pierre Dac
Vendait des enclumes « à la sauvette »
Dans les couloirs de la station Campo-Formio
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !
Mais en ces temps-là
N’est-ce pas
Il n’y avait pas de station dont le nom de baptême fut
BOBIGNY-PANTIN-RAYMOND QUENEAU
Ceci
Compense
Cela »

À la dernière ligne, le lecteur — un moi-même imbibé de ses Moi d’avant-hier et d’un saint-chinian-berlou « Château des Albières » tout à fait somptueux — a sombré dans une mélancolie humide. Tant d’amis précocement disparus, et si pleins de talent, qui n’auront même pas laissé leur nom à une station de métro ou à un collège… Le temps, qui n’existe que parce qu’il tend à n’être plus, comme disent saint Augustin et mon concierge, joue de très vilains tours, dans les moments de complaisance et d’insomnie vineuse.
Mais bon, faisons comme Roubaud, à la dernière page de Peut-être ou la nuit de dimanche — continuons à marcher :
« Je voudrais aussi, m’aidant d’autobus, de taxis parfois, tenter une ultime reconquista de Paris par les jambes ; de ses rues, de ses parcs anciens et nouveaux ; et autres choses semblables.
« Revoir des lieux qui invoque des morts ? François Caradec, rue Gazan. — Dan Sabatay, rue Philippe de Girard — tout près de lui, Thelma Sowley — d’autres… »
Toute autobiographie est un labyrinthe dans un cimetière.

Jean-Paul Brighelli