Jennifer Cagole apprend les Arts plastiques…

Capture d’écran 2017-11-12 à 09.38.30Aujourd’hui 7 novembre, l’ESPE nous initie à la didactique des arts plastiques. Répartis en groupes de 4 élèves-professeurs (dans chaque groupe les instits sont majoritaires, et les plasticiens proprement dits sont en nombre restreint), nous sommes sermonnés pendant deux heures par Anaïs Lelièvre, l’éminente plasticienne (il ne viendrait à l’idée de personne de dire « artiste »), auteur célèbre du Flottement cellulaire (« Installation in situ de plus de 1300 images numériques créées à partir de photographies de ma langue en très gros plan… »)a5_1p_landscape et de SPLOC (2017), « un millier de lettres en liège peint à l’acrylique, lestées par des ficelles lâches et des poids en béton, flottant sur le lac du Carla-Bayle et se mouvant au gré du vent. »Capture d’écran 2017-11-12 à 12.13.52Ah oui, dit la jeune néo-instit en face de moi. Ah oui…
Vais-je perdre son temps et le mien à lui expliquer que ces lettres éparses auquel sont finalement réduits l’œuvre et le paysage ne sont qu’une extrapolation de la Legible City de Jeffrey Shaw (1988-1991), donné comme exemple indépassable, qui n’est finalement qu’une variation des affiches lacérées par Jacques Villeglé (né en 1926 — voilà qui ne nous rajeunit pas)Capture d’écran 2017-11-12 à 10.19.18 dont Beaubourg a jadis organisé une rétrospective pleine de sens ? Non, pas la peine. Autant lui laisser ses illusions et lui laisser croire qu’on a invité pour nous une plasticienne de tout premier plan… Inutile aussi de lui expliquer que ce ne sont là que les ultimes dérives de l’Art Conceptuel des années 1960 auquel une femme née en 1982 n’a pu échapper, à la fac Saint-Charles ou ailleurs. Avec un zeste de Body Art, d’où les macrophotos de sa langue : peut-être aurait-elle dû la trancher en public, comme Gina Pane faisait avec ses oreilles ou ses pieds. Car les CLOCS d’Anaïs Lelièvre (« des amas de vêtements usagés, cousus les uns aux autres par des liens élastiques, jusqu’à former une enveloppe que des corps en dessous revêtent comme leur peau et qu’ils viennent animer. Ces membranes relationnelles, plissées et imprévisibles, s’adaptent à des situations diverses, recréant chaque fois la surprise. Forme de vie en éclosion et en devenir, les CLOCS sont aussi une matrice qui suscite chez les passants des réactions multiples. Elles surgissent au détour de ruelles et autres recoins quotidiens pour renouveler et interroger notre manière d’exister dans l’espace public, d’y rencontrer l’autre, et de cohabiter avec lui »)Capture d’écran 2017-11-12 à 12.18.16 ont quelque chose des reliquats de sang menstruel exposés en 1973 par l’artiste française si tôt disparue.Capture d’écran 2017-11-12 à 10.55.42Non, je ne le lui dirai pas. Autant lui laisser croire que l’ESPE a fait venir une artiste de grand renom — même si, après enquête dans les milieux parisiens bien informés, la réputation d’Anaïs Lelièvre n’a pas forcément pénétré les limites extérieures de la rue de Seine… Et je ne lui expliquerai pas la responsabilité de Marcel Duchamp et de ses ready-made dans ces diverses « installations », comme on dit aujourd’hui.
Mais je l’expliquerai à mes élèves, le jour où j’aurai des Troisièmes, auxquels nous sommes censés expliquer les arcanes de l’art…

Que nous raconte donc Anaïs Lelièvre, la célèbre plasticienne ? Qu’il y a au fond deux conceptions de l’apprentissage de l’art. Soit le « recopiage de tel type d’oiseau avec telle position de l’aile », soit « la conceptualisation de la symbolique de l’œuvre à venir » — infiniment préférable, surtout en Sixième. Michel-Ange était un gros nul,Capture d’écran 2017-11-12 à 11.30.47 qui étudiait ce qu’avait fait Praxitèle avant lui !Capture d’écran 2017-11-12 à 09.26.50 Ou Audubon, qui s’acharnait à reproduire, justement, le battement des ailes des oiseaux américains.Capture d’écran 2017-11-12 à 09.41.06 Et la notion de Beau est illusoire, tout le monde sait ça. Heureusement que les juges qui ont finalement relaxé Phrynè en savaient un peu plus sur la question qu’Anaïs Lelièvre…
Et comme la Maître adore l’art pompier, vous n’échapperez pas au tableau de Jean-Léon Gérôme :Capture d’écran 2017-11-12 à 09.39.40

Le but de la formation est de nous amener devant des élèves de ce niveau en février prochain afin de les amener à réfléchir sur un album de BD de notre choix — un cours transdisciplinaire où il y aura de la joie.
Ah oui ? Je sens que je vais travailler sur l’immortel Magnum Song de Jean-Claude Clayes pour lequel j’ai une affection particulière… Et leur proposer un joli parallèle avec le film noir, de H comme Bogart à R comme Mitchum…Capture d’écran 2017-11-12 à 11.13.28Ah, mais Jean-Claude Clayes a recopié / adapté, c’est très mal. Il faut CREER — chez les Lelièvre, ça se passe comme ça. L’acte libérateur.
Boronali, quoi ! La peinture par et pour les ânes !1024px-Boronali_Impression

Comme il faut bien un peu de théorie dans tant de pratique, on nous a distribué un résumé de la bible de référence — en l’occurrence le livre de Bernard-André Gaillot, Arts plastiques : éléments d’une didactique critique. Depuis 1a fin des années 1990, cet ex-maître de conférence en « didactique des Arts plastiques » de la fac d’Aix-Marseille impose son ouvrage dans les IUFM / ESPE / et je ne sais quoi à venir. C’est ce qui est le plus désespérant : les étiquettes changent pour faire croire que les contenus ont changé. Mais c’est toujours la même daube.
Parce qu’enfin… Nous faire apprendre « les notions renvoyant à l’acte instaurateur », c’est-à-dire aux « options plastiques du corps agissant », est-ce bien utile ? Et dissocier une œuvre en constituants / matières / textures / espace, en Sixième…
Le plus beau, c’est que les Arts plastiques sont restés en partie au moins à l’écart de la vague pédago : il y a encore des profs qui posent une pomme sur un tabouret et demandent aux élèves de la recopier, comme dans le poème de Prévert (« Promenade de Picasso »). Ce n’est pas plus mal, pourvu qu’à la fin, on ait le droit de la croquer.

Deux heures ! Deux heures de ma vie — plus l’aller-retour Marseille-Aix, qui à 17 heures n’est pas de la tarte, j’ai été bloquée 45 minutes sur la passerelle au-dessus de l’Estaque, ça vous laisse le temps de penser à la nécessité de cet enseignement si essentiel… Mais voilà : si je n’y vais pas, l’ESPE peut demander au rectorat de nous faire des retenues sur salaire. Et à 1499,97 €, je n’ai pas les moyens d’échapper à cet endoctrinement si pertinent.

Jennifer Cagole / Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la réflexion ultérieure sur l’album de BD qui sera l’objet de notre travail en groupe, j’ai eu droit, en filigrane, aux commentaires délirants de ma néo-instit enthousiaste sur la nécessité de l’écriture inclusive dès le CM1. Ça n’a pas amélioré mon humeur.