Jennifer Cagole kiffe Emmanuel Macron

J’étais en train de rentrer les notes et les observations (« Tout va très bien, madame la marquise, mais vous pouvez encore mieux faire… ») de mes élèves sur le logiciel ProNotes quand une télé, allumée par dieu sait qui, m’a fait dresser l’oreille.
Macron y prononçait l’oraison funèbre de Jean d’Ormesson. Oh, bon, ce n’est pas Bossuet exaltant le Grand Condé… Mais quand même, ce fut un vrai cours de littérature à l’usage des pédagos qui croient qu’analyser un article de Libé est le summum de la bobo-attitude, boboïtude de bobovidés.

« « Si claire est l’eau de ces bassins, qu’il faut se pencher longtemps au dessus pour en comprendre la profondeur ». Ces mots sont ceux qu’André Gide écrit dans son Journal à propos de la Bruyère. Ils conviennent particulièrement à Jean d’Ormesson. »

Ça partait fort. Petite citation dans le vif du sujet — enfin, pas vraiment, puisque ni André Gide ni La Bruyère n’ont le moindre rapport avec Jean d’Ormesson. Mais bon, ça fait longtemps qu’il a quitté la khâgne BL, il a dû oublier qu’un départ in medias res vaut mieux qu’une vague citation empruntée au hasard d’un dictionnaire.
Sur ce, couplet sur la clarté — de la Méditerranée et du ciel d’Italie. Et, plus surprenant, des « maisons blanches de Symi (et non Simi — ignorantus, ignoranta, ignorantum !), cette île secrète des écrivains » : JPB, à qui j’ai demandé et qui y est allé avant tout le monde, au début des années 1970, me dit qu’en fait, les maisons de Simi ont des toits en tuiles, rien à voir avec le cube blanc des cartes postales hellènes. Peu importe, un nègre peut très bien ne pas connaître ce dont il parle.
Retour à la clarté — « celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celles des criques de la côte turque, inondées de soleil. » Ben oui, Symi, c’est en face de la côte turque. Mais encore ?
« Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ? » Vains dieux, ce passage à la métaphore ! Ça me rappelle ces vers de la Folie du sage, de Tristan, où l’homme est caractérisé comme « un mixte composé de boue et de lumière »… Entre le XVIIème et le XXIème siècle, le sens de la dialectique s’est donc perdu. J’en prends bonne note. Mais à vrai dire, à l’ESPE, on pratique déjà la monochromie idéologique.

Rassurez-vous, je ne vais pas commenter toute l’homélie. Mais elle me fournira dès lundi l’occasion d’expliquer à mes élèves la différence entre un champ sémantique (« lumière », « étincelant » — et leurs antonymes, « grisaille », etc.) et un champ lexical, basé sur le même lexème : « lumière », « illuminer » et « lumineux » apparaissent tout au fil du discours. Il y a même un côté synesthésies, quand Macron lance : « Sa conversation, elle-même, était si étincelante qu’elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d’amer. » Génial, non, cette étincelle qui compense le mauvais goût en bouche… Boileau, qui reproche à Théophile de Viau son quasi-calembour sur le « poignard qui du sang de son maître… et qui en rougit de honte » en serait resté sur le cul.

Et puis il y a cette litanie de grands noms des Lettres : « Sans doute son bréviaire secret, était-il les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l’Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d’amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée. » « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme dit Rostand à l’acte I de Cyrano
Et Chateaubriand — pas celui des Mémoires d’outre-tombe, qui est si commun, celui de la Vie de Rancé, autrement racé. « On croyait ne pouvoir bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre ». Chapeau, comme aurait dit Defferre !
Comme Ormesson (on m’a fait la leçon : le « de » aristocratique ne s’utilise qu’avec le nom complet) était de droite, Macron a convoqué Paul Morand, qui n’était pas de gauche. La France unie des Hispano-Suiza !

Et là, tenez-vous bien. Echo de la lumière italienne convoquée huit lignes plus haut, voici Nietzsche qui débarque pour exalter la « légèreté » du grand homme : « Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d’Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ». » Les Grecs de Symi, sans doute — dont JPB me dit qu’ils ont tous des têtes de Turcs, mais on ne va pas y regarder de si près.
Après les Italiens, après les Grecs, après les Allemands, les Portugais — via Pessoa, évoqué d’un mot : « On ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes. » Ah, et les Autrichiens, avec Mozart, rameuté quelques minutes plus tard. Ce n’est plus un Académicien français que l’on honore, c’est un homme-Europe !
Ça, si ce n’est pas du subliminal…

Quant à la référence à Cocteau, qui parlait de « moire » pour « qualifier les blancs de Cézanne », serait-ce une allusion discrète — et ô combien savante ! — en cette circonstance concomitante de la mort de Johnny, à la quasi occultation de la mort du Poète, qui a eu la mauvaise idée de décéder au même moment que Piaf, dont la mort éclipsa toutes les autres nouvelles. Comme Prokofiev enseveli dans le décès simultané de Staline, mort une heure après lui… Imaginez que Macron meure au même moment que Benjamin Biolay…
Fatalitas ! disait Chéri-Bibi…

Et puis la litanie des grands noms a repris — Chateaubriand encore, Saint Augustin (les scribes qui ont reproduit le discours sur le site du Figaro l’ont orthographié Saint-Augustin, les ignorants — une station de métro au lieu d’un Père de l’Eglise !), puis Proust, Caillois, Berl… Et Chateaubriand encore ! Et Montaigne, Diderot, La Fontaine et Chateaubriand à nouveau (très mauvais, de citer le même auteur plus de deux fois dans la même dissert, le correcteur finit par croire que vous n’en connaissez pas d’autres), Pascal et Proust derechef — normal, on mord plusieurs fois dans la même madeleine…
En vérité, M’sieurs-dames du Conseil Supérieur des Programmes, si vous n’intégrez pas rapidement et nominalement toutes ces gloires aux prochains programmes de Français…

Quant au coup du crayon à papier déposé sur le drapeau français, qui a immédiatement titillé tous les zooms de la planète, c’est un joli coup médiatique. Mais prenons modèle : je vais dès demain ordonner à mes élèves de jeter les tablettes électroniques dont le Conseil général les a équipés à grands frais et de reprendre le crayon et la gomme — à l’ancienne ! Macron serait-il un anti-moderne, comme dit Finkielkraut ? Voilà qui va faire de la peine au Monde et à Libé.

Jennifer Cagole

PS. L’homélie pour Johnny, forcément, était moins littéraire. Des chiffres surtout — tant de chansons, tant d’albums, tant d’années de carrière. Nous frôlions là la vérité du système. Ah que moi j’ai pas les moyens d’avoir mon compte en Suisse ! Sûr en tout cas que ceux qui l’ont applaudi aujourd’hui voteront pour lui dans cinq ans. Politique, c’est un métier.