La République des Ego

5bf959c10e4fadc0118b46ab« Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel. Ce n’est pas seulement à l’époque de Stendhal que la société réelle contraint l’individualiste pur à l’hypocrisie dès qu’il veut agir. » Malraux, le Temps du mépris, 1935.

Quitte à infliger un démenti à Malraux, je m’inscrirais volontiers en faux contre cet avis qui témoigne sans doute de la pratique politique de l’entre-deux-guerres, où l’on ménageait la chèvre et le chou et où un Léom Blum, esthète auteur d’études sur « Stendhal et le beylisme », feignait d’être un homme du peuple, mais qui est absolument inadéquat à l’analyse de la politique contemporaine. Le mépris désormais s’étale, il est le cœur du réacteur politique — au sens général de la vie dans la cité comme au sens restreint des rapports avec les gouvernants.

La façon dont Castaner, Macron et leurs comparses journalistes évoquent les « gilets jaunes » serait ahurissante, si elle n’était pas typique d’une relation nouvelle (dans son expression) entre gouvernants et gouvernés.
D’un côté, comme je l’ai raconté récemment ici-même au mois d’avril, une petite caste d’oligarques sans talent particulier, mais dotés d’un pouvoir exorbitant, pense être là de droit divin — et bien plus qu’à l’époque où des rois et des princes occupaient le sommet de la hiérarchie. La morgue de ces gens-là n’a rien à voir, au fond, avec l’orgueil aristocratique. Unus inter pares, disait l’homme « bien né » — un parmi ses égaux. Ils avaient un orgueil de classe, fondé sur un lignage, une histoire et des siècles de domination. Quelques individus ont aujourd’hui une vanité de caste, fondée sur la dilatation de l’ego.

Ça a commencé probablement au XVIIIe siècle, quand l’individualisme bourgeois généralisé a peu à peu remplacé les talents supposés ou réels des nobles. « Moi. Moi seul », dit Rousseau.
Quand Retz ou La Rochefoucauld écrivaient leurs Mémoires, c’était pour raconter la Fronde. Quand le duc de Saint-Simon écrivait les siens, c’était pour évoquer Louis XIV. Jean-Jacques a rédigé les Confessions pour narrer des histoires sordides de fessées reçues, de rubans volés et de peignes cassés. Le niveau montait déjà. Pas étonnant que le « citoyen de Genève » soit l’idole des pédagos.
« Moi. Moi seul. » Et encore, c’est l’auteur du Contrat social qui parle. Mais quand Bouvard et Pécuchet se saisissent du pouvoir… Quand le dernier minable, sous prétexte qu’il a le droit de vote, croit qu’il a autant de valeur qu’un homme de talent… Et quand les sous-doués élus par ce minable, dont la caractéristique commune est qu’ils ne sont en général bons à rien d’autre, pensent que toute contestation de l’autorité qu’on leur a déléguée est une offense à leur minuscule personne…
Moins le droit qu’ils ont à gouverner est fondé, plus ils ressentent la moindre offense. Bientôt, un mot de trop vous enverra en prison. Ayn Rand (dans le Nouveau fascisme, 1965) a parfaitement analysé ce qu’a d’inédit la forme moderne de gouvernement : le fascisme découle désormais non d’une idéologie pré-établie, mais de l’ignorance (programmée et entretenue) de la population et de l’inertie qui en découle.

Le Roi-Soleil se prenait pour Alexandre le Grand, dont il avait appris les exploits, enfant, dans son Quinte-Curce favori. Du coup, il a commandé une suite magistrale de tapisseries sur l’empereur macédonien. Quand Le Brun, pour offrir un modèle aux tapissiers du Roy, peint la bataille d’Arbelles (331 av.JC) en 1669, il place Louis en posture de conquérant grec au centre du tableau, juste au dessous de l’aigle de la victoire, pendant qu’un Darius hollandais s’apprête à fuir, sur la droite. Cuirasse dorée pour un roi-soleil, ça va de soi.Charles_Le_Brun_Bataille_d'ArbellesMais quand le Point installe le président de la République au sommet d’un Olympe de son invention…emmanuel-macron-president-jupiterien-par-gael-tchakaloffQuand Courrier international le représente en premier de lignée humaine, dans une parodie michelangelesque dont on se demande si elle joue sur la dérision ou l’adulation…1390 Dis-moi comment on te représente, je te dirai ce que tu vaux. A un certain niveau de flagornerie, la courtisanerie ne dit plus rien sur le souverain, mais beaucoup sur le lèche-cultisme.

Que ces gens-là — cette clique parisienne qui n’a jamais compris que la grande majorité des Français habite la France périphérique, et même qu’un Français sur deux vit dans une ville de moins de 10 000 habitants — n’autorisent aucune contestation est finalement logique. Vous crevez de faim, et les taxes sur l’essence, dans des régions (les trois-quarts de la France) où l’on n’a que sa voiture pour aller faire des courses ou travailler, vous tuent ? On vous traite de « beaufs » et de « ringards » (magnifique analyse de Jean-Pierre Le Goff dans le Figaro sur ce sujet), on vous impose une taxe « écologique » — une farce égale à celle de la « vignette pour les vieux » dans les années 1950 — et en réponse à votre colère, on invente un Haut Conseil pour le climat, qui permettra de caser quelques sous-éminences…

Peut-être la médiocrité au pouvoir se sait-elle médiocre, et s’offusque par peur de toute contestation… Mais je crois plutôt que ces gens-là se pensent providentiels. C’est peut-être la pierre de touche des minables : ils n’ont pas l’intellect assez développé pour se regarder en face et rire de leur pauvreté intellectuelle. Cyril Hanouna et Christophe Castaner se pensent certainement très futés. Dans un monde où le talent se mesure au nombre d’occurrences sur la Toile, c’est assez logique.
Que le mot utilisé pour désigner les oligarques soit « élites » donne une idée vertigineuse de la dégradation lexicale. Autrefois, « ennui » signifiait trouble profond, souffrance parfois. Aujourd’hui, c’est juste le sentiment du temps qui passe. Autrefois, « travail » signifiait torture — aujourd’hui, la torture, c’est l’absence de travail — mais suis-je bête, du travail, « je traverse la rue, je vous en trouve… »

L’inconvénient du mépris, c’est qu’il est, comme certains adhésifs, double-face. Le mépris qui tombe d’en haut rend méprisables ceux qui méprisent — et il n’est pas bon, dans une démocratie, d’en arriver à mépriser les gouvernants. On pouvait bien haïr De Gaulle, on ne le méprisait pas. Là encore, Mitterrand fut le point de bascule — quand le souverain malade n’eut plus que le mépris pour se soutenir face au peuple, et inventa Le Pen pour exister encore face à Chirac.

À terme, ceux qui occupent des fonctions méprisables seront balayés par le souffle même du mépris qu’ils auront instillé dans la population. Personne ne les pleurera. Personne ne s’en souviendra. Ils en sont déjà à jouer la carte policière face aux revendications de la misère. Il y a des jacqueries qui se sont éteintes d’elles-mêmes. Et puis il y en a qui ont fini dans des bains de sang.

Jean-Paul Brighelli

PS. Il n’y a pas qu’au sommet de l’Etat que l’hubris (l’hybris, me soufflent les puristes) le dispute à l’incompétence et au mépris. Carlos Ghosn, héros d’un manga au début des années 2000, a été comparé, comme le rapporte  le dernier numéro de Marianne, à un samouraï, un taïkun, un « Mister Fix-it » (un réparateur) et finalement à un Imperator. Comme le dit avec humour Hervé Nathan, « tout polytehcnicien qu’il est, Carlos Ghosn a dû zapper ses cours d’histoire grecque » — et latine : la roche tarpéienne est près du Capitole… Résultat, Renault pourrait passer sous tutelle japonaise.