La Septième fonction du langage

Roland Barthes aurait donc eu 100 ans en novembre dernier — l’année tout entière s’est passée en hommages directs et indirects, peut-être pas à la hauteur de ce qu’a représenté celui qui fut le plus grand critique / sémioticien de son temps, mais bon, c’est déjà ça.
L’évocation la plus drôle — et pourquoi ne pas sourire en pensant à cet homme qui avait sans cesse aux lèvres un demi-sourire de Joconde intelligente —, je l’ai trouvée dans la Septième fonction du langage, un roman écrit par Laurent Binet et publié justement à l’automne, just in time (chez Grasset).
J’en parle aujourd’hui avec un peu de retard, mais cela se trouve encore dans les bonnes librairies, là où les dernières crottes de l’actualité du livre n’ont pas détrôné la vraie littérature.
Et je préfère prévenir : ce qui suit intéressera prioritairement les littéraires qui avaient entre vingt et trente ans dans les années 1970 — et, par raccroc, ceux qui se sont nourris de French Theory dans les années suivantes, ou compris que Sur Racine était l’analyse la plus fine jamais réalisée du fameux « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… ».
Ou que le catch est l’avatar le plus cohérent de la tragédie classique…

Le 25 février 1980, Barthes est renversé par la camionnette d’une entreprise de blanchissage à Paris, alors qu’il se rend au collège de France où il faisait cours. Il n’a pas été gravement blessé, mais, ancien tuberculeux, il est d’une santé fragile, et deux ans auparavant la mort de sa mère, qu’il n’avait jamais quittée, l’a sans doute miné. Sans compter qu’il caressait un projet peut-être de fiction, dont le Journal de deuil porte la trace indirecte — et son cours autour du roman au Collège de France : mais comment passer au récit sans se renier tout à fait ? Certes, Umberto Eco, son quasi homologue italien, en cette même année 1980 allait sortir le Nom de la rose — mais était-ce une tentative licite pour Barthes ? Bref, il a fini par mourir un mois plus tard — le temps sans doute d’analyser le système de la Salpêtrière. Quand on décode, on décode jusqu’au bout.
Laurent Binet part de cet accident — qui selon lui n’en est pas un. Une foule de gens, y compris parmi les amis déclarés, ont intérêt à le voir disparaître — et surtout, à s’approprier le dernier manuscrit, qui porte sur la fameuse « septième fonction du langage » du titre.
Bon titre, mais énigmatique pour qui n’a pas étudié récemment la théorie jakobsonienne — il y a six fonctions du langage, et pas une de plus.
Est-ce bien sûr ? Binet, en convoquant le ban et l’arrière-ban des grands linguistes de cette époque où l’intelligence a jeté ses derniers feux, tisse une intrigue autour de la possession de la recette de la fonction performative — qui correspond grosso modo à la capacité du langage à fabriquer de la réalité rien qu’avec des mots. « Que la lumière soit » — et les lampadaires célestes s’allument. « Je vous déclare unis par les liens du mariage » — et votre futur avocat commence à se frotter les mains. Bref, c’est ce que j’appellerais la fonction Abracadabra.
Evidemment, celle ou celui qui s’assurerait le mécanisme finirait dictateur mondial — ou tout au moins gagnerait les élections de 1981, qui jouent dans le roman un rôle non négligeable.
Il pourrait aussi gagner l’ultime duel d’un club de rhétoriciens particulièrement relevé, où se montent des duels d’impro autour d’une question aussi absconse que possible, et où le moins que l’on puisse perdre, c’est un petit doigt — comme un yakuza de l’intellect. Mais il arrive que l’on y perde davantage…
Philippe Sollers, l’un des personnages centraux du roman, y perdra de quoi alimenter les rumeurs distillées à l’époque par un petit roman à clefs où une étudiante racontait comment un certain écrivain et critique rencontré au Luxembourg n’avait finalement de libertin que la verve — la verge étant fanée…
Entre-temps nous sommes amenés dans un colloque de la prestigieuse université Cornell, où Michel Foucault promène ses jeans de cuir et son masochisme, où les haines recuites vis-à-vis de Deleuze éclatent en sourdine, où Julia Kristeva joue sa partition bulgare, et où un flic sympathique mais ignare, cornaqué par un enseignant de la défunte fac de Vincennes qui joue le diable boiteux de cette équipée dans les méandres de la sémantique, tente de comprendre les tenants et aboutissants de cette quête de la formule magique. Avec un final à Venise, — forcément Venise.
C’est un roman plaisant, qui fait revivre pas mal de gens que j’ai connus ou dont j’ai suivi l’enseignement : j’avais écouté, fasciné comme les autres, Barthes évoquer le vocabulaire amoureux à l’Ecole pratique des hautes études en 1976 — j’habitais à deux pas, rue de Seine. Puis j’avais fait la queue, comme les autres, pour tenter de trouver une place au Collège de France, par la suite (écoutez donc le début de « la préparation du roman », il était d’une éloquence rare). Barthes était la gentillesse même, l’humilité aussi de celui qui savait qu’il savait mais répugnait à imposer son savoir en force — il faisait passer la lame du couteau dans les interstices de la matière, si vous voyez ce que je veux dire, et l’on se retrouvait tout penaud à penser que oui, c’était évident, mais voilà, nous ne l’avions jamais formulé, nous autres…
C’est écrit avec verve, c’est souvent amusant, ça se tient tout juste — mais l’équilibrisme maîtrisé vaut mieux que les pesantes machines auxquelles on donne le prix Goncourt.

Jean-Paul Brighelli